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JUGEMENT AVANT-DERNIER

Il faisait sombre dans la pièce et il était placé devant le bureau austère d’une sorte de caricature de magistrat anglais du XIX° siècle à la Dickens. Seul un rai de lumière permettait de distinguer les contours d’un visage ingrat, un nez aquilin, des petits yeux méchants, des favoris en côtelettes et une bouche aux lèvres minces dont les mots sortaient avec un débit de mitrailleuse dans le silence sépulcral de l’endroit. Quelques livres, comme autant de grimoires ou de codes remontant au fond des âges, s’affaissaient sur un bureau poussiéreux où le juge – il se décida à l’appeler ainsi par défaut – posait avec un soupçon de volupté des mains blanches et décharnées. Une pendule égrenait les minutes et sonnait à chaque quart d’heure, comme pour mesurer avec précision l’angoisse qui l’opprimait jusqu’à gêner sa respiration.

Il avait déjà essayé de sortir, mais il s’était perdu dans une enfilade de couloirs et c’est tout juste s’il ne s’était pas félicité d’en être revenu à son point de départ, dans cet office hors du temps où un vieil homme acariâtre et vétilleux le pressait de questions. Dans ces longs couloirs, il avait cherché des toilettes mais n’avait rencontré que des mannequins de cire et des pantins moqueurs qui s’étaient ingéniés à lui faire perdre toute notion de l’espace dans un dédale où toutes les portes s’ouvraient sur le vide. Les lieux offraient des ressemblances avec les locaux d’une entreprise où il avait travaillé il y a longtemps, mais ils n’étaient pas non plus sans lui rappeler la configuration d’un lycée où il avait achevé sa scolarité. A chaque fois qu’il pensait reconnaître un environnement familier et être ainsi en mesure de se repérer, c’était à nouveau une porte qui s’ouvrait, donnant sur un escalier de fer suspendu comme pour se moquer de lui au-dessus d’un vide sidéral.

Il lui semblait reconnaître parfois des visages sous les masques, ses parents décédés qui lui indiquaient par des moues éloquentes qu’ils ne pourraient rien pour lui. Il croisait parfois le regard d’amis impuissants qui haussaient les épaules en ricanant et de femmes qu’il avait aimées et qui ajoutaient maintenant à sa détresse en l’ignorant ostensiblement avec toujours le visage blême et insupportable de l’indifférence. Il avait aussi revu, lui semblait-il, ses frères qui, anormalement complices, se poussaient des coudes en paraissant se réjouir de son état de panique et de sa fuite condamnée à l’échec. Il lui semblait que rien ni personne ne pourraient lui être d’aucun secours dans sa quête éperdue d’une échappatoire vers un havre de paix où il pourrait retrouver un peu de sérénité ou, à défaut, de repos.

Au lieu de cela, il était condamné à écouter le vieux phraseur qui discourait à l’envi dans une folle logorrhée où l’on pouvait percevoir, sous un jargon juridique où fleurissaient les mots en latin, des chefs d’inculpation qui lui étaient destinés.

– Attendu que, ce jour-là, vous avez failli noyer l’un de vos camarades dans la piscine municipale de T… Il suffoquait et se débattait et vous ne l’avez relevé qu’au bout d’un laps de temps qui aurait pu. Je dis bien aurait pu, causer sa mort par asphyxie. A dix ans, vous auriez pu être inculpé d’homicide par imprudence et, mineur, tâter de la maison de correction ou d’un centre pour enfants délinquants. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Il lui avait déjà fait le coup plusieurs fois et, quand il faisait mine de lui donner la parole, il ne parvenait qu’à balbutier des onomatopées qui s’échappaient de lui à son insu. Il avait une voix savonneuse, au timbre mal assuré et les mots qu’il choisissait pour s’expliquer devenaient des sons inarticulés comme si un logiciel devenu incontrôlable s’était ingénié à transformer tout signal vocal intelligible en bouillie sonore. Comme si, en fait, il avait voulu parler dans l’eau, ce qui n’était pas sans rapport avec l’absurde accusation proférée contre lui.

– Mais ce n’est pas tout. C’est loin d’être tout. N’aviez-vous pas un frère asthmatique qui dormait à vos côtés, alors que vous étiez enfants, et ne lui donniez-vous pas des coups de pied en lui reprochant de troubler votre sommeil avec sa respiration bruyante ? Il poursuivit sans me laisser le temps de répondre. Et que dire de cette propension que vous aviez à lui faire dépenser ses premières paies et à orienter ses achats pour votre seule satisfaction. Des vêtements, des livres, des disques… Que sais-je encore ?

Craignant que ses tentatives d’explication ne se transformassent encore en borborygmes, il lui tendit un mot qu’il venait de griffonner sur un papier et où il était marqué « avocat ».

– Je reconnais bien là un aveu de culpabilité, quand on est incapable de se défendre soi-même et qu’on a recours à un homme de l’art en espérant que son éloquence surannée fasse la différence et vous rende blanc comme neige. Ça ne marche pas comme cela jeune homme, et vous aurez à vous justifier et à expier en espérant je ne sais quel secours de la providence. Dans ce monde ou dans l’autre d’ailleurs.

Il l’avait appelé jeune homme, et il savait au moins qu’il avait largement dépassé la soixantaine. Il se demandait comment le vieux drôle le percevait dans cette sorte d’espace – temps confiné où tout devenait trompeur, où tout pouvait se dérégler. Ou peut-être aussi l’avait-il appelé ainsi par dérision ou pour l’appeler à la plus grande déférence avant la contrition inévitable.

S’il avait pu parler distinctement, il aurait pu dire au vieil homme que s’il s’agissait de consigner tous ses faits et gestes et de faire, en quelque sorte, son procès, ça risquait d’être très long et il était à craindre que son séjour dans ce bureau fût interminable. Il tenta à nouveau de s’exprimer, sans plus de succès, et fut obligé d’écouter les récriminations de celui qui faisait clairement office de procureur égrenant avec calme les actes d’accusation.

– Il me faut à présent entamer le chapitre de la luxure, bien qu’il me répugne de consigner vos tristes expériences dans un domaine où votre imagination aura été souvent affranchie de la morale la plus élémentaire. Je passerai volontiers sur des actes masturbatoires qui pourraient passer pour des plus anodins dans un monde incroyablement permissif. Mais il y a bien pire…

Sans lui laisser le temps d’achever, il voulut à nouveau franchir la haute porte blanche qui menait, il ne le savait que trop, sur un labyrinthe où il se perdrait encore. Mais c’était différent des autres fois et il se trouvait sur la bande d’arrêt d’urgence d’une autoroute, témoin d’un carambolage où son propre véhicule, compressé, était entouré par des employés de la voirie en baudriers oranges et par des brancardiers en blouse blanche. Il s’approchait en dépit des recommandations l’exhortant à rester sur le bas côté et il distinguait clairement son propre visage, écrasé contre la vitre de sa voiture avec, à ses côtés, une passagère dont il ne parvenait pas à distinguer les traits. Elle gisait ensanglantée sur le siège passager et des infirmiers s’affairaient pour tenter de la dégager de l’habitacle.

– Faut pas rester là monsieur, il y a assez de confusion comme ça sans que vous en rajoutiez avec votre présence. Un brancardier en sueur à la mâchoire énergique le prenait à part et l’invitait à vider les lieux, ce qu’il finit par faire à regret en exprimant son désarroi à son interlocuteur dans un geste théâtral parfaitement ridicule.

Il lui fallait maintenant regagner le bureau, le seul endroit où il se sentait finalement en sécurité. Mais il n’y parvenait pas et n’en finissait pas de marcher dans un vaste terrain vague aux herbes hautes. Il trébuchait, se redressait et tombait encore comme si le sol était mouvant et semblait vouloir se dérober à chacun de ses pas. C’est ainsi qu’épuisé, il finit par s’asseoir au bord d’un ruisseau au loin où flottaient un chariot de supermarché et des appareils d’électro-ménager.

Il essaya de réfléchir à sa situation et fit rapidement le lien entre cet accident, son accident, et ce procès délirant qu’il subissait en accusé rendu muet par il ne savait quel maléfice. En dépit de la confusion, il s’était bien rendu compte que le visage écrasé sur le pare-brise était le sien, et la passagère ne pouvait être que son épouse. Mais il ne conduisait pas et c’est l’inverse qui aurait pu arriver, qui serait plus réaliste en tout cas. Il ne put s’empêcher de sourire en pensant à ce mot. C’était donc cela, il était mort et il devait comparaître devant le vieux drôle pour qu’on puisse à la fin statuer sur son sort et le confier aux chiens de l’enfer ou le laisser entrer en paradis. Il se souvenait qu’il y avait aussi le purgatoire, une sorte de compromis entre les deux où on ne devait pas rigoler tous les jours. Et s’il y était justement, maintenant ? Il aurait tout fait pour retrouver l’office de son tourmenteur, surtout s’il avait été en mesure de s’exprimer clairement et de répondre point par point aux faits – si on voulait bien appeler des faits ce tissu d’accusations gratuites qui sentaient trop la sacristie et sa morale rétrograde – et de mettre en difficulté ce fantôme fossilisé acharné à sa perte.

Il s’endormit profondément et fut satisfait de se retrouver au même endroit, au bord de cette rivière aux eaux sales et fangeuses qui revêtaient au moins le caractère de la nature et de la vie, préférable aux couloirs obscurs d’une bureaucratie paranoïde. Mais son répit fut de courte durée car il voyait maintenant approcher deux solides brancardiers venus de l’autoroute qui l’invitaient à prendre place dans leur galetas improvisé. Voyant qu’il s’y refuserait, ils employèrent la force et l’obligèrent à se laisser transporter. Il se débattait et tâchait d’échapper aux infirmiers qui en étaient à l’entraver avec des sangles.

– On va vous conduire à l’hôpital, fit l’un, comme pour essayer de le rassurer.

– Ça va aller. Pensez à des choses gaies, à des êtres qui vous sont chers. Ne vous endormez pas, parlez nous !

Parler, il aurait tant voulu parler et, échaudé par son mutisme devant le juge, il avait peur de former à nouveau des mots et des phrases qu’il sentait condamnés à l’insignifiance.

Au bout de quelques minutes d’une longue cavalcade toutes sirènes hurlantes sur cette même autoroute funeste, il fut admis dans un établissement hospitalier qui présentait les mêmes caractéristiques que l’endroit qu’il venait de quitter, avec couloirs en enfilade et bureaux fermés. Seuls les portes coupe-feu différaient avec le bâtiment effrayant où il s’était maintes fois égaré.

On le conduisit à un bloc opératoire où il put retrouver le vieux drôle qui officiait maintenant derrière un masque de chirurgien, la tête recouverte d’un ridicule bonnet verdâtre.

– Comme on se retrouve, lâcha-t-il dans un soupir. Difficile de vouloir échapper à la justice divine. Alors, mon jeune ami, où en étions-nous? Ainsi vous croyiez pouvoir vous soustraire à la loi en recourant aux voies combien plus rassurantes de la médecine moderne. Jeune fat ! Vous voilà refait ! Le vieux phraseur ne se sentait plus de joie et il était encore plus insolite de le voir dans ce bloc opératoire avec bistouri et pince à la main. Mais l’anesthésie opérait et il n’était plus en état de tenir tête à l’homme, au juge, au chirurgien, il ne savait plus comment l’appeler et glissait doucement dans l’éther.

Au réveil, il vit son épouse à son chevet et essaya de lui dire qu’il était content de la voir, mais sa voix grasseyait une fois de plus, comme devant le vieux juge, et il préféra se taire et la regarder s’asseoir sur la seule chaise que comptait sa chambre. Elle lui souriait en lui tenant la main et une infirmière vint s’entretenir avec elle. Il ne comprit pas vraiment l’objet de la conversation, mais ne fut pas sans remarquer qu’on parlait de coma, d’AVC, de secours arrivés à temps. Puis l’infirmière sortit et sa femme remarqua l’anxiété qui se lisait sur son visage.

– C’est pas grave, tu vas t’en sortir. Je veux dire que tu t’en es sorti, tout reviendra petit à petit. Elle lui parlait sur un ton maternel qui contrastait avec son expression habituelle, comme à un enfant ou à un grand malade qu’il convient de ménager. Il commençait à comprendre quand elle parlait de perte de connaissance, d’ambulance, de défibrillateur, de coma qui a duré plusieurs jours. Il avait peur et pensait maintenant aux séquelles possibles avec angoisse.

– Faut pas t’en faire avec ça, reprit-elle, toujours aussi volubile. Tu es entre de bonnes mains. Je vais te laisser te reposer et je repasserai demain.

Elle quitta la pièce après l’avoir embrassé et il frissonna en revoyant son visage ensanglanté dans la voiture, sur cette autoroute brumeuse qu’il avait arpenté dans ce qui devait être un cauchemar surgi de son état comateux. Tout s’expliquait maintenant : le vieux juge, la comparution, l’autoroute, l’accident, les secours et maintenant cet hôpital où sa femme était venue le visiter et où il aurait probablement à séjourner un bon bout de temps.

Dans la nuit, il revit le vieux juge et le bureau poussiéreux qui était son antre. Mais, à la différence des situations précédentes, il pouvait maintenant sortir tout à sa guise et se repérer pour rentrer chez lui. En attendant, dans la réalité, il était cloué sur son lit d’hôpital et il ne fut pas surpris de voir le vieux juge lui apporter son plateau du petit-déjeuner. Il prit place sur la chaise devant lui et commença à parler avec ce ton obséquieux qui se voulait intimidant.

– Je crois que nous n’en avions pas terminé, dit-il, avec gravité. Il va falloir reprendre où nous en étions.

Il s’était rendormi et il n’entendait plus la voix du vieil homme qui faiblissait, assourdie et à peine perceptible. Il l’entendit quand même parler d’expiation, de rédemption et de purgatoire.

Au réveil, il reconnut sa femme venue lui apporter des vêtements et quelques friandises.

– Je ne veux plus voir ce juge, lui dit-il. Qu’on me laisse tranquille.

– Tout va bien, lui susurra-t-elle. Tu as échappé à l’enfer, tu es au purgatoire. J’ai pu témoigner en ta faveur. Tu n’as plus rien à craindre.

Puis elle l’embrassa tendrement, un baiser passionné qui lui ouvrit les portes de l’éternité. Il ne revit plus jamais le vieux juge et s’endormit enfin pour toujours.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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