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LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ CHANGÉS (19)

RAOUL

Partie fine à Moulinsart où Tintin est bourré. Daniel Grardel, notre reporter, y était.

J’ai connu Raoul au printemps 1977, alors que je revenais de Paris pour prendre un poste dans ma région. Ce fut d’abord à Lille, dans un centre de renseignements, où je restais à peine une semaine et plantais tout là, les fiches et les tableaux lumineux, après une engueulade avec ma formatrice pour cause d’une communication en PCV coupée par ma faute. C’était juste après les fêtes, début janvier. On m’avait laissé une deuxième chance dans ce qu’ils appelaient « le service des lignes », où le chef de centre semblait m’avoir pris en affection.

– « Finalement je vous comprends, travailler toute la journée avec des bonnes femmes qui se racontent quel menu ils vont mitonner pour leurs repas du soir et quelles fanfreluches elles vont encore s’acheter… ».

Sa misogynie m’avait surpris, et les raisons de mon pétage de plomb devait plus à mon état mental et à mes sautes d’humeur de caractériel qu’à une quelconque acrimonie contre un personnel féminin que je trouvais globalement moins lourd que les mâles qui parlaient bagnole, sexe ou football.

Après quelques semaines dans un bureau de dessin à jouer les utilités (je passais mes journées à téléphoner à des amis et je salopais toutes les tâches qui m’étaient confiées), je fus invité, avec semblait-il un peu d’exaspération cette fois, à aller me présenter au central de Roubaix, où il était question de créer un fichier technique d’abonnés (on ne parlait pas encore de clients), et où je pourrais enfin déployer mes compétences. J’avais toujours détesté le dessin industriel et la technologie et, au lycée, je m’arrangeais pour me rendre malade par divers procédés pharmaceutiques pour échapper au cours hebdomadaire.

– « J’ai vraiment de la peine de vous voir dans ce service à faire un travail pas du tout fait pour vous. Je crois sincèrement que l’ambiance de ce service va vous plaire et que ce nouveau travail va vous permettre d’exprimer votre potentiel, car je crois vraiment en vous et ce serait dommage que… »

Je ne l’écoutais déjà plus et je souriais à l’idée qu’il croyait m’ouvrir des perspectives insoupçonnées. Je n’étais pas en position de force, et il fallait bien que je fasse un petit effort d’employabilité, ne serait-ce que pour montrer à mes parents ma bonne volonté et leur prouver que j’avais encore un pied dans le monde du travail, eux qui commençaient à désespérer de moi.

C’est par une froide matinée de mars que j’étais donc accueilli chaleureusement par Raoul Vercauteren. Il se présenta et me dit d’emblée que je n’avais pas à m’inquiéter, que tout se passera bien. Je compris tout de suite qu’il avait reçu des consignes de bienveillance, mais je n’en laissais rien paraître. Après tout, ce n ‘était pas de la pitié dont témoignait Raoul, mais une vraie sympathie, quelque chose qui ressortissait de la bonté. Presque fraternel. La fumée de son cigare m’incommodait, quand bien même je fumais à l’époque deux paquets de Celtiques par jour. Il s’excusa en me disant qu’il n’en fumait que cinq par jour mais qu’ils duraient une bonne heure chacun. Il avait un visage rond et rougeaud, un sourire débonnaire et des lunettes tout aussi rondes qui lui donnaient cet air si chaleureux. Il portait un costume clair assez strict avec une cravate fantaisie représentant une pin-up des années 50. Ses larges épaules m’avaient tout de suite fait penser à un Lino Ventura et son allure générale de quadragénaire bien en chair m’évoquait plutôt un Bernard Blier ou un Francis Blanche. Bref, on était en plein dans un film de Lautner et à l’écoute de son prénom, je m’étais permis un « tu connais pas Raoul ? » qui l’avait fait rire. Après avoir échangé quelques banalités, nous étions entrés dans le bureau où Raoul me présentait mes futurs collègues. Ils étaient quatre, rien que des hommes cette fois. Lionel, un jeune à cheveux longs avec qui je me lierai d’amitié, un petit vieux décati qui ressemblait au Elmer de Bug’s Bunny, un gros type à faciès d’alcoolique qui ne répondit pas à mon salut et un gars d’une trentaine d’années à la calvitie naissante et à la fine moustache qui me fit l’impression d’un parfait faux-cul. Une galerie de portraits pas vraiment de nature à m’enthousiasmer, mais c’était le travail et on ne choisissait pas ses camarades de labeur.

Les premiers jours se passaient plutôt bien, à ma grande surprise, tant j’avais l’impression de tout rater et d’être inapte à la vie professionnelle. J’étais chargé de la mise à jour de fiches et je devais faire des allers et retours entre le bureau et le central téléphonique au rez-de-chaussée pour mettre à jour les informations sur les infrastructures téléphoniques. Un service féminin où des demoiselles plutôt girondes mesuraient l’intensité électrique des lignes après chaque installation. J’avais déjà acquis le vocabulaire technique requis et je parlais couramment de jarretières, de points de concentration, de sous-répartitions, d’armoires, de réglettes, de différents types de câbles et de poteaux de toutes les tailles. C’était les années Norbert Ségard, du nom d’un secrétaire d’État de Giscard qui devait mettre en œuvre sa grande idée : donner le téléphone à tous les français, là où jusqu’ici la moitié attendait le téléphone et l’autre la tonalité, selon la formule qui faisait beaucoup rire.

Je m’entendais plutôt bien avec les collègues et spécialement avec Lionel, le jeune chevelu qui lisait comme moi Charlie Hebdo et partageait mes goûts musicaux. Avec les autres, tout allait bien. Elmer, un ancien lignard recasé dans les bureaux à la suite d’un accident, m’avait à la bonne, presque paternel et celui que j’appelais « le sanglier », le gros alcoolo, avait remarqué mes connaissances en football et testait mon érudition sur les équipes régionales. J’étais plutôt bon dans l’exercice, et ma mémoire était encombrée de noms de joueurs et de pop stars. Il n’y avait qu’avec le moustachu que le courant ne passait pas. Il n’était pas à l’aise en ma présence et j’avais deviné en lui un espèce d’ambitieux intrigant qui se serait bien vu chef de bureau à la place du chef de bureau, en attendant mieux. Il me fuyait et je l’évitais. Nous n’étions pas prêts à sympathiser.

J’avais remarqué un rituel étrange. Dès que sonnaient 18 heures, ils allaient vider des chopes au bistrot d’en face, Le Carillon, et j’étais bien sûr invité à leurs libations. Le moustachu ne venait pas et Elmer ne buvait plus d’alcool depuis son accident. On se retrouvait donc à quatre, Raoul, Lionel, Roger le sanglier et moi, à boire au moins quatre bières – chacun payait sa tournée – avant de rentrer chez soi. Lorsque je demandais un Perrier ou une boisson sans alcool, on me faisait comprendre que ça ne faisait pas partie des habitudes de la maison : « je paie pas de l’eau ! ». Je rentrais tous les soirs chez mes parents à moitié saoul et je délaissais le repas du soir, l’estomac prêt à déborder et presque nauséeux. Je finissais par rentrer directement chez moi sans passer par la case bistrot, mais je voyais bien que ça ne plaisait pas à Raoul et aux autres, qui voyaient dans cette attitude d’évitement les marques d’un tempérament individualiste et, pour tout dire, inamical. J’avais beau protester de ma bonne foi, je ne pouvais quand même pas leur dire franchement que je ne voulais surtout pas devenir alcoolique. Ils m’auraient demandé si c’était pour eux que je disais cela et je n’aurais fait qu’aggraver les choses et compromettre ma position plutôt confortable parmi eux.

Au bout de quelques semaines, j’avais complètement pris mes marques, je sortais parfois le soir avec le jeune – Lionel – et sa copine, une dénommée Maria qui semblait en pincer un peu pour moi. J’allais de temps en temps rejoindre les autres au bistrot et ils ne me tenaient plus rigueur de mes défections. D’ailleurs, j’avais maintenant un allié en la personne de Lionel qui trouvait lui aussi que les libations vespérales commençaient à bien faire et qu’il allait y laisser sa santé. Raoul persistait à aller finir sa journée au bistrot, avec d’autres que nous, et il ne daignait rentrer chez lui qu’après avoir ingurgité ses cinq ou six bières qu’il avalait avec une grande facilité.

Quand ce n’était pas au bistrot, c’est dans un restaurant du centre-ville qu’il nous arrivait de nous retrouver avec Raoul et sa bande, soit le sanglier, un retraité avec qui il entretenait une vraie relation d’amitié et une relation de comptoir, un cadre du textile comme lui syndicaliste CGT. Le jour de l’enterrement d’un collègue, on était passés à table à l’heure de l’apéritif et on avait quitté l’établissement en fin de soirée. On appelait ça une embuscade, mais ce genre de chausses-trappe n’était pas rares. J’avais sympathisé avec le patron du Grand Cerf, un homosexuel raffiné et cultivé avec qui je pouvais parler littérature, même si ses goûts assez classiques et son côté anar de droite empêchaient souvent la moindre convergence.

Raoul, lui, parlait essentiellement de politique et de football. Il me parlait de temps antédiluvien où le CORT avait remporté le championnat de France. Il était supporter de l’US Valenciennes et il n’aimait pas le LOSC. Il parlait souvent des équipes belges, Anderlecht et le Standard. Il était fier de porter le patronyme du capitaine des mauves et blancs. Il habitait la frontière belge et allait souvent voir des matchs de l’Excelsior de Mouscron. En politique, il avait été longtemps au PCF, gardait sa carte à la CGT et chantait toute la journée du Jean Ferrat à tue-tête. Je lui avais un jour parlé d’Aragon comme d’un rimailleur stalinien (j’étais tellement ignare), et il m’avait offert le lendemain un petit fascicule de Lénine intitulé Le gauchisme, la maladie infantile du communisme. C’était bien vu. Il adorait aussi Brel, le Jazz New Orleans et les chanteuses réalistes, se régalant chaque mercredi des calembours de une du Canard Enchaîné et psalmodiant avec ferveur les éditoriaux de l’Humanité.

J’aimais particulièrement ces repas où nous n’étions même pas obligés de poser des congés pour passer l’après-midi à picoler et à nous empiffrer en finissant par ne plus avoir conscience du temps. Maurice, le patron, nous régalait de ses bons mots et allait chercher ses meilleures bouteilles pour nous faire passer un moment de plaisir. Raoul nous couvrait, comme il disait, et prendrait ses responsabilités si la visite inopportune d’un gradé quelconque venait à nous confondre. Elmer et le moustachu tenaient la baraque et répondaient au téléphone, c’était bien l’essentiel.

J’avais remarqué que Maurice était porté sur le sexe et qu’il parlait librement de ses amants dont certains nous étaient présentés. Il avait été marié et son épouse ne supportait pas une bisexualité qu’il ne tenait pas à réprimer, d’où un divorce tôt venu qui le laissait épanouir une sexualité débridée. Nos conversations tournaient souvent autour de ces questions, chacun y allant de sa petite anecdote, de sa petite histoire le mettant en scène dans des positions avantageuses de mâle désinhibé rompu aux choses du sexe. Je n’étais pas le meilleur à ce jeu-là et je demandais souvent à passer mon tour, même si parfois mon imagination pouvait venir au secours de mon manque d’expérience. Entre un flirt poussé, une relation tarifée et un coup d’un soir plutôt raté à Paris, je n’avais pas un grand vécu en la matière et mon romantisme un peu fleur bleue s’accommodait mal des descriptions presque pornographiques auxquels ils se livraient.

Durant les vacances de Raoul, en juillet, les choses avaient changé. Le moustachu avait été désigné comme son remplaçant et le Carillon comme le Grand Cerf devaient se passer de nos visites. Parfois, Lionel et Maria m’invitaient à dîner chez eux, et j’étais décidé à prendre un appartement et à quitter définitivement un domicile familial réputé pathogène. J’allais plutôt bien, et la traversée de l’été s’effectuait pour une fois dans la douceur et le bien-être, loin de ces « blues de l’été » qui étaient jusque-là mon lot ; cette sensation de vide et d’abandon qui me laissait au bord de la dépression.

Heureusement, l’été prit fin et nos escapades gastronomiques au Grand Cerf reprirent de plus belle. Raoul professait que c’était proprement inconvenant et sacrilège (« une hérésie ! ») d’aller au restaurant par des chaleurs obscènes. En homme du Nord, il estimait que le froid s’accordait bien avec les excès de boisson et de nourriture. Nous nous retrouvions encore une petite dizaine autour de la nappe blanche et des couverts en argent, et je pensais aux Contes de la bécasse de Maupassant ou à l’Ami Fritz de Erckman-Chatrian, quand les convives étaient priés de régaler l’auditoire par une anecdote piquante. En guise d’anecdote, Raoul nous avait parlé d’une chaude nuit pendant ses vacances sur la Costa Brava, alors qu’il s’était égaré avec sa femme dans une boîte échangiste, sans le savoir. Maurice avait surenchéri, racontant avec force détails le soir où il avait participé à une partie fine avec des gitons, des prostituées et des notables. On se serait cru dans un film de Chabrol ou de Mocky, avec tous les clichés sur une bourgeoisie perverse venue prélever son poids de chair fraîche.

J’en fis la réflexion à Maurice, et il me mit au défit de le suivre lors de la prochaine partouze à laquelle il était convié. L’invitation valait aussi pour Raoul et pour Lionel, qui déclina avec dédain. J’étais mal embarqué mais, ne serait-ce que par curiosité et pour ne pas avoir l’air de me dégonfler, je les suivais dans leurs aventures libidineuses, un soir d’automne.

Raoul conduisait avec Maurice à la place du mort, et j’étais à l’arrière. J’avais fait un effort vestimentaire mais je ne parvenais pas à égaler mes compagnons, surtout Maurice, avec une écharpe blanche de noceur sur un lourd pardessus recouvrant un costume trois-pièces. Je m’étais demandé quelle tenue convenait le mieux à ce genre d’activité et, dans la mesure où tout le monde était censé finir par se retrouver nu ou peu s’en faut, je trouvais la question un peu secondaire.

La voiture s’arrêta devant une maison de maître faiblement éclairée et, à notre coup de sonnette, un loufiat vint nous ouvrir et il fit la bise à Maurice avant de nous prier obséquieusement d’entrer. Au bout d’un long couloir, nous accédâmes à un salon où des messieurs et des dames devisaient agréablement, semblait-il, devant des seaux à champagne et des amuse-gueules. Les choses, visiblement, n’étaient pas encore engagées et on en restait à un badinage de bon ton, sans que personne n’osât déclencher les hostilités. Maurice saluait nos hôtes les uns après les autres, manifestement fier de nous faire la démonstration qu’il était un habitué de ces fêtes un peu leste. Les fêtes galantes, aurait dit Verlaine. Raoul et moi restions un peu en retrait, verre en main, jusqu’à ce qu’une femme à l’air déluré vêtue d’un court cotillon vienne nous demander si tout allait bien. Elle vint s’immiscer dans notre conversation et joua bientôt les frôleuses en nous faisant comprendre que nous étions à son goût. Très vite, et puisque nous étions deux, elle fit appel à celle qui devait être sa copine pour donner le départ de la fête charnelle où nous étions conviés. La première, prénommée Roxane, invita Raoul à la rejoindre au salon où des couples commençaient à entrer en action. La seconde, qu’on appelait Sylvia, se mit en peine de m’entreprendre. Des prénoms d’emprunt car elles devaient s’appeler Gisèle ou Martine. Perchée sur des talons-aiguilles, elle était vêtue d’une jupe noire ultra-courte laissant voir les jarretelles de ses bas résilles. Une grande blonde hyper-maquillée au visage chevalin. L’autre, Roxane, était plutôt potelée, petite, avec de gros seins et un derrière opulent.

Je fis semblant d’accompagner Sylvia au salon mais, devant ces corps enchevêtrés dans les positions les plus humiliantes, je fis demi-tour et quittai la maison des plaisirs. Je m’étais trompé d’endroit, trompé de filles, trompé d’amis . Je repensais in petto à cette chanson d’Elliot Murphy et à ce cinéma porno, « aussi loin de l’amour que l’on peut être ». Je me disais que j’allais devoir rentrer à pied, il était tard pour appeler un taxi, et que cette longue marche ne suffirait pas à expier mes fautes. C’est alors que je vis Raoul sur le pas de la porte, aussi dépité que moi, qui me proposa de me raccompagner. « C’est pas des trucs pour nous, ça, me dit-il en bâillant. J’aime autant aller au bordel, c’est plus sain ». Je n’avais rien à lui répondre, partagé entre la peur, la honte et le désir. Honte d’être venu jusqu’ici pour satisfaire à une curiosité louche, désir de ces corps érotisés, dénudés et offerts. Peur de l’animalité du sexe et de son parfum d’interdit.

Raoul m’invita à boire un dernier verre et on s’attarda dans un bistrot ouvert la nuit, où un travesti vint nous faire des avances. On n’en sortait pas. Le juke-box passait une vielle chanson de Petula Clark, « La nuit n’en finit pas », une reprise du « Needles And Pins » des Searchers. Je fus surpris de voir Raoul suivre le travesti dans l’arrière-salle et je ne l’attendais pas, demandant au patron de m’appeler un taxi. J’en avais plus qu’assez, et je pensais maintenant à Henry Miller et à son Monde du sexe, que je n’avais nulle envie d’explorer. Nec plus ultra.

Au début de l’année d’après, le service déménagea à Lille et nous ne pouvions plus aller au Grand Cerf, sur la place de Roubaix. Raoul avait été placé à la tête d’un service où le moustachu lui disputait la place, éternel vizir impétrant à la distinction de Calife. Moi, j’étais avec Elmer et Lionel dans un service administratif où nos compétences techniques durement acquises n’étaient plus d’aucune utilité. Quelqu’un d’autre nous avait rejoint, un autre lignard à la réforme prénommé Arnaud. La demande était forte et nous aurons du renfort, trois femmes qui se feraient toutes petites dans un bureau exigu. À nos moments perdus, j’organisais des « jeux de con », en hommage au Professeur Choron, avec des questions et des quiz sur des sujets divers et variés, façon Grosses têtes, avec des éternels « bonne réponse de Monsieur ou Madame Machin ». J’étais devenu agent d’ambiance, moi qui passait il y a encore peu pour un dépressif chronique.

Raoul fut victime d’un accident cardio-vasculaire alors qu’il trompait son épouse avec une collègue. La culpabilité, peut-être, ou l’abus des bonnes choses. En rééducation, il ne supportait pas de ne plus boire, ne plus manger comme il l’entendait et, surtout, de ne plus mâchouiller ses Willem II. Il se relâcha à un Réveillon et mourut d’une crise cardiaque. Elmer prit sa retraite et je n’eus plus de nouvelles. Le sanglier aussi était décédé, après de graves problèmes hépatiques et des opérations en cascade. Le moustachu est devenu cadre supérieur et m’a pourri la vie pendant 5 ans. Quant à Lionel, il s’est séparé de Maria et est parti à Paris. On est restés longtemps amis, avant de se perdre de vue. Il habitait dans le Gers, aux dernières nouvelles. Maurice est décédé du Sida. J’ai été versé dans les services commerciaux et j’ai même animé un journal d’entreprise, ce qui faisait de moi un traître pour les camarades de mon syndicat. Pour ma défense, je faisais un sale boulot mais j’avais une excuse : je le faisais salement, pour paraphraser le voleur de Darien. Le cul entre deux chaises.

Après les Télécoms de Marcel Roulet, ça a été Bon puis Breton puis Lombard et il a fallu s’accrocher, y compris syndicalement, pour ne pas tomber, comme tant d’autres sont tombés. On n’aurait jamais vu ça du temps de Raoul !

Le 26 juin 2021

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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