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NOTES DE LECTURE (20)

ROBERT A. HEINLEIN – ÉTOILES GARDE À VOUS ! – J’ai Lu.

Curieux roman que ce classique de la science-fiction, paru en 1959 et visionnaire, pour le moins qu’on puisse en dire. Si, comme on sait, toute prévision est difficile surtout en ce qui concerne l’avenir, Heinlein se lance et n’hésite pas à nous décrire le monde, ou plutôt l’univers, à la fin de notre siècle, 100 ans après une guerre atomique qui a détruit la terre.

À l’époque, en 1987, l’axe États-Unis – Angleterre – URSS se battait contre la Chine et l’arme atomique avait été utilisée. Le traité de New-Delhi avait mis fin aux hostilités, mais l’humanité était réduite à des hordes ultra-violentes qui terrorisaient les cités. L’armée avait mis bon ordre à tout cela, les militaires coalisés de tous les pays ayant accédé au pouvoir politique. Ils sont les seuls citoyens de ce monde terrifiant et, à ce titre, bénéficient seuls du droit de vote ; les civils étant condamnés à raser les murs et à rester cantonnés aux tâches de production.

Un univers terrifiant, en tout cas pour nous, pas spécialement pour Heinlein dont la philosophie – ou celle du narrateur mais on le sent présent à ses côtés – est une glorification des valeurs militaristes (fraternité d’arme, loyauté, héroïsme) qui prennent le pas sur les notions humanistes d’égalité, de solidarité, de justice. La loi et l’ordre, et surtout pas les bon sentiments démocratiques et encore moins les utopies libertaires. En cela, Heinlein, qu’on dit libertarien, a tout d’un fasciste pour qui la force et la brutalité triompheront toujours de la raison, de la morale et de l’esthétique.

Pourquoi donc parler d’un tel livre, pas vraiment notre tasse de thé ? C’est un livre de polémologie – fiction ou, si on préfère, un roman de guerre de l’ère post-atomique. C’est l’histoire de Johnny Rico et de son parcours militaire au sein de l’infanterie spatiale, les Starship troopers, le titre original et celui du film par ailleurs médiocre qui en a été tiré par Paul Verhoeven.

Passé un premier chapitre qui narre une scène de guerre hallucinante, on a droit à l’ascension du soldat Rico, de sa préparation militaire à ses plus hauts faits d’arme qui lui valent du galon. Ce qui est saisissant, c’est qu’au fur et à mesure que le récit se déroule, on apprend que le monde a été détruit suite à la bataille perdue de Buenos-Aires contre des armées de punaises devenues géantes et monstrueuses après des radiations atomiques. Le théâtre de cette guerre est l’univers entier, toutes planètes confondues, et les batailles peuvent aussi être livrées contre des arachnides ou des squelettes. Rico monte en grade et n’oublie jamais les préceptes de son vieux professeur, un dénommé Dubois qui figure l’un des personnages les plus intéressants du livre.

Heinlein, qui était lui-même promis à une grande carrière militaire avant de tomber gravement malade, s’est recyclé dans la science-fiction et son récit, malgré quelques longueurs et descriptions techniques d’armements un peu lassantes, a quelque chose de fascinant, quand bien même l’univers qu’il décrit est effrayant et les idées sous-tendues intolérables. Mais la puissance de son imaginaire et le côté glaçant du récit suscitent l’intérêt et en justifient la lecture.

MICHAEL CONNELLY – EN ATTENDANT LE JOUR – Calmann Levy Noir.

Interpellé par Sébastien Fontenelle, dans sa chronique de Politis, pour avoir contesté ses choix dans une sélection de polars, j’avais pris la décision de revenir sur mon jugement à l’égard de Michael Connelly et de lui donner une deuxième chance.

Le « camarade » Delinotte (c’est lui qui usait du titre) se procurait donc un Connelly récent à sa bibliothèque favorite (parce qu’unique), dépassant ses réticences à l’égard d’un auteur jugé par trop conventionnel. D’autant que la série Bosch, vue par la suite, ne changeait en rien mon opinion. Un héros viriliste, réactionnaire et accessoirement violent. Il est pour la peine de mort, contrairement à son créateur, et il est incarné dans la série par Titus Welliver, un tatoué d’Hollywood à gueule de C.R.S, avec des yeux délavés aussi bleus qu’inexpressifs. Bref, tout pour plaire, et la série, comme les romans, n’ont d’intérêt à mon sens que de restituer plutôt bien l’atmosphère de Los Angeles, la cité du mal ?

En attendant le jour a pour héroïne Renee Ballard, une femme-flic du LAPD et ça change de Bosch. Elle est inspectrice de nuit à la suite d’une disgrâce et mène deux affaires de front : le tabassage d’un travesti laissé pour mort dans un parking et une fusillade dans une boîte de nuit. Deux affaires qu’elle prolonge dans la journée, ne laissant à personne le soin de piétiner ses plate-bandes. Peu après, un de ses collègues avec qui elle avait eu maille à partir lors de sa rétrogradation est retrouvé mort dans son garage et un témoin de la fusillade est porté disparu. Après moult rebondissements, elle confond le tortionnaire du travesti et fait toute la lumière sur la fusillade qui implique – on s’en doute assez vite – un haut gradé de la police, ce LAPD que décrit également Ellroy, bureaucratie titanesque et véritable cité dans la cité.

Honnêtement, le roman se lit bien et on sent le professionnel mais il manque d’âme, de caractère. Connelly cite souvent Chandler, mais il fait partie de ces auteurs – avec John Grisham entre autres – qui ont construit une usine à polar, ou plutôt une multinationale du polar. Il n’est qu’à lire dans les remerciements le nombre de flics, de juristes, de « conseillers de rédaction » et d’une dame citée pour « l’excellent travail de préparation de copie ». La page 4 de couverture dit tout : traduit en 69 langues avec 65 millions de livres vendus. Qui dit mieux ? De fait, on a l’impression qu’une armée est à son service et l’appel aux professionnels renforce l’aspect technique du roman, plein de balistique, de procédures criminelles, d’éléments juridiques et d’une description entomologique des services du LAPD, comme si on y était. Connelly a été, entre autres, chroniqueur judiciaire au L.A Times, et ça se sent. Un polar hyperréaliste donc, mais qui donne trop l’impression d’être écrit par un vrai flic, pas par un écrivain.

Là où le Los Angeles de Chandler était transcendé par son ironie romantique, où celui d’Ellroy s’enfonçait dans une noirceur quasi-gothique, celui de Connelly n’a rien de fascinant, avec ses petits criminels – proxénètes, cambrioleurs, dealers, arnaqueurs, escrocs – qui font souvent pâle figure devant les gros, lesquels dirigent des unités de la LAPD. La Babylone moderne a la police et les romanciers qu’elle mérite, après tout. Adieu mon joli !

Persiste et signe, camarade Fontenelle.

COLIN DEXTER – MORT D’UNE GARCE / BIJOUX DE FAMILLE – 10-18.

Inspecteur Morse et sergent Lewis, vus à la télé.

On reste dans le polar avec Colin Dexter et son inspecteur Morse, l’anti-Bosch. Il faut dire que les bâtiments universitaires d’Oxford sont à des années-lumières de la jungle angelino. Le seul point commun et qu’on y parle la même langue. Enfin, pas tout à fait la même.

Plusieurs épisodes de L’inspecteur Morse sont passés le dimanche soir sur France 3, et on a été séduit par cette série nostalgique, un rien surannée, et surtout so british. Disons l’inspecteur Morse jeune, puisque les épisodes du Morse vieux sont restés confidentiels et largement inédits en France. Lewis, le sergent du vieux Morse devenu inspecteur, a donné lieu aussi à sa série, toujours dans le Crime Invistigation Department d’Oxford, là où Colin Dexter a enseigné le latin et le grec avant d’écrire des romans policiers, poussé par l’affligeante médiocrité générale de ce sous-genre. C’est lui qui le dit et on est pas loin d’être d’accord, surtout côté français.

Il convient de dire qu’il relève le niveau, avec un style élégant, beaucoup d’humour, de sous-entendus, d’ironie et cette terrible lucidité sur les êtres, sur les choses et sur la vie. Morse est un inspecteur de police à l’ancienne, nostalgique, bibliophile féru de Charles Dickens comme de Thomas Hardy – la crème des lettre britanniques – et amateur d’opéra (surtout Wagner qu’il écoute en boucle).

On peut au passage s’étonner de ce que la plupart des séries britanniques se passent à Oxford ou dans la vallée de la Tamise, de Barnaby à Morse en passant par Lewis. Oxford et Cambridge capitales du crime bordée par la Tamise devenue le Styx ?

Dans ce volume, Morse a été admis à l’hôpital pour un ulcère à l’estomac. Pour patienter sur son lit de douleur, il sympathise avec un vieux colonel de l’armée des Indes qui rend l’âme quelques jours plus tard, mais la veuve du militaire lui apporte un manuscrit de son défunt mari où il évoque un fait divers datant de 1860 : le meurtre d’une femme au terme d’un périple en péniche de Preston (Lancashire) jusqu’à Oxford. Des membres de l’équipage sont soupçonnés de l’avoir volée, violée et tuée et deux d’entre eux sont pendus à la suite d’un jugement expéditif.

Morse s’ennuie et il mène une contre-enquête depuis son lit d’hôpital, à l’aide d’une bibliothécaire, l’épouse d’un patient, qui lui déniche des documents précieux de l’époque conservés dans les annales du crime. Au bout d’une enquête minutieuse, Morse découvre une escroquerie à l’assurance et une mystification orchestrée par la supposée morte et son premier mari.

Une contre-enquête qui ressemble à l’assemblage patient d’un puzzle ou à des mots croisés – autant de passe-temps dont Morse est friand – et le roman a plus à voir avec ceux de Conan Doyle, de Chesterton ou d’Agatha Christie que des durs à cuir (« hard boiled ») américains. Mais on prend un vif plaisir à lire ce polar à l’ancienne qui garde le charme du désuet, du suranné dans une Angleterre nostalgique de sa grandeur passée. Une police d’avant l’ADN, Internet, les téléphones portables et la vidéo-surveillance. Au temps où tout était terrain, tâtonnements, interrogatoires, jugeote et déduction ; flair et intuitions. Et surtout atmosphère.

Tout un monde oublié, englouti, avec ses personnages attachants qui joignaient une vaste culture à de grandes qualités humaines. Un type d’honnêtes hommes – au sens du XVIII° siècle – devenu, hélas, très rare. Dexter… ity.

Dans Bijoux de famille, Dexter plante le décor : Oxford toujours, avec un groupe de touristes américains dont plusieurs ont fait la guerre en Angleterre, plus quelques conférenciers à leur service. C’est d’abord l’épouse d’un touriste qui meurt d’une crise cardiaque dans sa chambre d’hôtel où on lui a volé un bijou précieux d’une grande valeur historique. Puis c’est Kemp, un spécialiste de l’architecture oxfordienne retrouvé mort, nu, dans un parc, sa femme handicapée qui se suicide et un accident qui arrive à l’épouse du principal suspect soupçonné du meurtre – crime passionnel ? – de Kemp. L’affaire paraît simple et est rondement menée, mais tout se complique.

Les premières pistes sont abandonnées et il s’agit en fait d’une sombre histoire de vengeance d’un couple américain contre Kemp, responsable d’un accident ayant coûté la vie à leur fille en Angleterre. Les dernières scènes sont narrées à la manière d’Agatha Christie : tous en scène et la culpabilité des uns et des autres est évoquée et réfutée, jusqu’au dernier.

On trouve avant chaque chapitre des épigraphes amusantes des plus grands poètes et prosateurs anglo-saxons, Shakespeare, Mark Twain ou Oscar Wilde en tête. On retiendra celle-ci, applicable à Connelly comme à tant d’autres : « Un certain réalisme est possible dans les romans de procédure policière, mais il ne doit pas être poussé trop loin par peur de rendre le livre aussi ennuyeux que la vie quotidienne d’un vrai policier ». Et toc !

26 décembre 2021

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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