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DANS TON SOMMEIL ÉPILOGUE

Un dernier hommage à mon ami Daniel Grardel. Peut-être sa vision de l’au-delà, avec Robert Mitchum au premier plan.

On était le 6 novembre, encore un dimanche pluvieux et j’étais parti faire ma longue promenade dominicale où j’avais croisé le restaurateur, à vélo, celui-là même qui nous avait accueillis la veille au soir. Il était tout guilleret sur sa bicyclette et m’avait adressé des grands signes alors que je secouais mon parapluie, entre deux averses. Mort un dimanche de pluie.

Mes superstitions m’amenèrent à penser par la suite que Jef (il s’appelait Jean-François) le restaurateur était le messager de la mort, de ta mort. On ne croise pas par hasard un type aussi jovial, incarnation du bon-vivant, par un jour aussi funeste.

Une infirmière, ou une aide-soignante, avait dû prendre la lourde responsabilité de m’informer de ta mort et des circonstances qui l’avaient entourées. C’était un dimanche, et les cadres devaient être chez eux, laissant le soin à la pauvre femme de se faire la chroniqueuse de ta fin. En guise de Te Deum, de requiem ou d’élégie, elle prononça simplement cette phrase : « votre frère Jean-Paul est décédé cette nuit, dans son sommeil ».

« Dans son sommeil ». Dans ton sommeil. Était-ce avant minuit ? Le 5 ou le 6 novembre ? On ne le saura jamais et on allait pas demander une autopsie. On retiendra le 6 novembre comme date officielle de ta mort. 8 juillet 1951 – 6 novembre 2022, voilà pour l’état civil, du début de l’été à la fin de l’automne. Une vie, la tienne. Comme épitaphe, s’il en fallait une, j’aurais choisi : « il a vécu en retrait du monde, ce qui ne l’a pas empêché de souffrir ». Une vie de souffrance, ou du moins l’avais-je perçue comme telle mais, après tout, qu’est-ce que j’en savais. N’était-ce pas la mienne, de vie, que je projetais sur la tienne ? En fait, j’avais toujours mélangé ta vie et la mienne, comme si j’avais été chargé pour toi de vivre et que tu m’avais observé depuis ton poste d’observation, avec intérêt et bienveillance. C’est ainsi que j’avais toujours vu les choses.

J’ai annoncé ta mort (je n’avais pas peur du mot et l’avais toujours préféré à l’euphémisant « décès ») à Françoise, mon épouse, et elle s’était fendue de ce seul commentaire : « peut-être que ça vaut mieux pour lui ». Une réaction qui avait sa logique, mais que je comprenais mal, comme si cette vie n’avait eu aucun hormis cette souffrance et cette désolation ; comme si elle avait été inutile, nulle et non avenue. Des vies sans importance, des vies minuscules, aurait écrit Pierre Michon.

Je me faisais à mon tour le messager de ta mort. La famille et les amis proches, ceux qui t’avaient un peu connu mais surtout ceux qui savaient à quel point nous étions proches. « Tu es seul, maintenant », m’avait dit un cousin, alors que je m’effondrai en larmes après avoir parlé de toi et de tout ce qui nous unissait à Jacques, le seul qui était assez intime pour comprendre, sans juger. Méfiant devant mes dérapages larmoyants au téléphone, j’optais pour le courriel, moins sujet à émotions incontrôlées. Je parcourais mon agenda en sélectionnant quelques adresses avec toujours la triste formule : « j’ai le regret de vous faire part du décès de… ». En précisant qu’il était mort dans son sommeil et n’avait pas souffert, comme on dit. Pas souffert, qu’est-ce que ça voulait dire ? Formule rassurante et lénifiante pour apaiser la douleur, mais ne s’était-il pas réveillé avant la défaillance cardiaque ? Ne s’est-il pas étouffé lentement ? N’a-t-il pas appelé, demandé du secours, crié ? Je ne croyais pas aux morts douces, pas plus qu’aux vies faciles.

Je me revoyais à l’école, en classe de 7ème, avec un maître sévère, mais juste, qui s’appelait Joseph Delcour. Son fils était dans sa classe mais il mettait un point d’honneur à ne lui réserver aucun traitement de faveur. Bien au contraire. C’était un jour de pluie, encore un, et j’avais pris prétexte d’un mal de tête (ce qui ne m’arrivait jamais) et d’un état nauséeux pour ne pas sortir en récréation. Je voyais, depuis la fenêtre, se former des flocons de neige qui succédaient à la pluie et je regardais fixement l’éphéméride clouée au mur près du tableau noir. On était le 14 novembre 1964 et j’avais 10 ans et je m’étais dit que ce jour-là serait celui de ma mort. Il fallait bien qu’un tel intérêt de ma part pour un jour du calendrier ne fût pas accidentel et encore moins anodin. Non, la date était fatidique et ne devait rien au hasard. Je devais la retenir et ne surtout pas faire part à qui que ce soit de ce phantasme morbide qu’un psychiatre eût aimé analyser.

Notre frère aîné était mort fin septembre. Chez nous, les fils mouraient en automne quand les parents rendaient l’âme en été, sous le soleil. C’était une règle, sûrement écrite quelque part.

L’ordonnateur des pompes funèbres était bon enfant. Il nous accueillit à grands renforts de condoléances et de paroles apaisantes en prenant bien soin de nous regarder dans les yeux, comme pour attester de la sincérité de ses propos amènes. Son assistante, une belle femme à la bouche un peu grasse et aux longs cheveux bruns, nous soumit à un questionnaire complet sur toi, tes coordonnées, ton identité, tes goûts, tes passe-temps, ta religion, tes idées politiques et surtout le lien que j’entretenais avec toi. La dame, vêtue d’une ample robe à grosses rayures bleues et blanches, façon toile de transatlantique, guettait nerveusement mes réponses en s’attardant sur certains aspects de ta personnalité. C’était bien la première fois qu’on s’intéressait vraiment à toi.

Au chapitre de la religion, j’étais bien obligé de lui confier qu’il t’arrivait d’assister à l’office de l’Ehpad et que tu avais été proche d’un prêtre à l’hôpital psychiatrique, un aumônier agréé par l’institution pour apporter aux malades qui le souhaitaient la consolation du Christ et pour leur dire ô combien il les aimait et comment leur souffrance était utile au monde. Il n’en fallait pas moins pour qu’elle te baptise catholique et que la cérémonie fût religieuse. « Cérémonie civile à caractère religieux », avaient-ils résumé tous les deux, la dame et le croque-mort, dans un bel ensemble.

Au terme de cet interrogatoire serré, il nous fut délivré un certificat de décès et d’autres documents administratifs comme autant de laisser-passés pour la jungle de papier dans laquelle nous nous engagions avec l’Ehpad, la tutelle, la mairies, le notaire, la banque et tant d’autres institutions. Il fut décidé de la date et des horaires de la cérémonie et du règlement des honoraires après quoi on nous invita à venir voir le défunt après qu’on lui eût prodigué quelques soins de présentation, « de thanatopraxie », comme on dit dans notre jargon, avait conclu le maître de cérémonie. Je m’étais engagé à rédiger un petit discours et à sélectionner trois titres afin d’accompagner tes obsèques.

La famille de Nantes était arrivée quelques jours avant la cérémonie et nous étions allés voir ta dépouille dans le salon funéraire à côté des Pompes funèbres. C’était d’ailleurs là qu’allait avoir lieu l’enterrement. Je t’avais effleuré du bout des doigts mais je ne t’avais pas embrassé.

Pour la musique, j’avais choisi le « Qua Vida !» de Love en introduction pour cette phrase : « but if you kill your brother, it’s gonna push another ; puis le « World » des Bee Gees, un groupe dont la sentimentalité un rien geignarde t’avait toujours ému et, au final, le « He Ain’t Heavy Is My Brother », des Hollies. Une chanson qui, traduite littéralement, frisait le ridicule mais où il était question d’un homme qui, il y a longtemps, convoyait son frère mort jusqu’à son lieu d’ensevelissement. La route était longue, la souffrance immense, la tristesse incommensurable, mais le corps n’était pas lourd. Une chanson qui m’avait fait penser à ce roman de Faulkner, Tandis que j’agonise, où toute une famille fait le voyage en carriole pour transporter le cadavre de la mère morte à Jefferson où elle a souhaité être enterrée. Le mari ne pense qu’à s’offrir un nouveau dentier et l’équipée tourne à la farce.

« Juste un chien et quelques amis », avait hurlé Léo Ferré en parlant de l’enterrement de Mozart dans une fosse commune. Ici, nous étions exactement 23, soit une dizaine en dehors de la famille proche. Certains que je ne m’attendais pas à voir, d’autres que j’attendais mais qui ne vinrent pas sous divers prétextes plus ou moins recevables. Il avait fallu qu’un curé, mandaté par une amie de mon épouse, vienne nous parler de communion des saints, de résurrection, de joie éternelle et de tout le chapelet des bondieuseries consternantes, ne nous épargnant rien. Il m’avait convié à dire mon court texte, mais je voyais bien que les mots prononcés au bord des larmes ne convenaient pas à sa conception religieuse des choses. Trop trivial, trop cri du cœur, trop sentimental et surtout pas suffisamment conforme à une cérémonie religieuse où il était de bon ton d’user d’hyperboles et de manier la métaphore.

On alla à pied jusqu’au cimetière où tu reposes et tout cela se termina comme à l’accoutumée dans un bistrot qui avait dû voir défiler des kyrielles d’éplorés dont les rires finissaient par percer après l’évocation de quelques traits attachants du défunt, le tout ponctué des sempiternels « la vie continue », « faut pas se laisser abattre » ou, variante, « il n’aurait pas apprécié de nous voir tristes ». Autant de formules rodées pour enterrer définitivement un proche tout en gardant un semblant de sourire. Auparavant, et en guise d’élégie funèbre, la jolie dame des Pompes funèbres nous avait gratifié d’un poème de Jean D’Ormesson et j’avais bien failli l’interrompre à la seule évocation de ce nom tant il me semblait à l’exact opposé de tout ce que tu avais pu représenter.

J’avais perdu la trace de Léon, de Martha et de Maria. J’aurais voulu leur faire part de la triste nouvelle, selon la formule consacrée. La nouvelle de ta mort, même si Maria et Léon t’avaient peu connu, tout comme Jacques, qui t’avait juste aperçu les rares fois qu’il était venu à la maison. On aurait dit que tu te cachais lorsque des visiteurs arrivaient, comme si tu avais eu honte de toi ou que tu aurais estimé ta présence superfétatoire ou gênante. Tu avais quelque chose de furtif et de fuyant, comme intimement persuadé que tu n’intéresserais personne et qu’on n’écouterait pas le peu que tu aurais à dire. Ta solitude te couvrait de silence et de gravité et tu te faisais inaccessible à la manière d’un vieux sage ayant décidé une fois pour toutes de rompre tout commerce avec les humains, n’acceptant pas leur sérieux et encore moins leur légèreté.

Je m’étais inscrit sur Facebook pour promouvoir mes œuvrettes et un blog que j’envoyais régulièrement. Je ne répondais même pas aux messages qu’on m’envoyait, de même que j’étais incapable d’adresser la moindre publication. Résolument technophobe, je me contentais de cette page, avec ma photographie, qui renvoyait vers mes livres et vers mon blog, sans participer aux groupes de discussion et autres échanges jugés par moi superficiels.

Un rien intrusive et plus à l’aise que moi avec ces technologies, mon épouse avait déniché un message de Maria. Deux messages plus exactement. L’un annonçait le décès de Léon qui avait élu résidence dans le Gers et n’avait pas survécu longtemps à la disparition de sa nouvelle compagne. Une hémorragie stomacale, dans son sommeil, lui aussi. L’autre message me concernait encore davantage car il concernait Martha, celle que je considérais toujours comme ma première épouse, quand bien même nous n’avions jamais été mariés. Elle souffrait d’un cancer du sein non soigné et avait demandé l’euthanasie sous la forme d’un suicide assisté comme il est possible de le faire en Belgique.

Plus tard, au téléphone, elle me donna plus de détails sur ces deux décès et, ce qui était le plus important pour moi, sur le reste de leur vie, leur solde d’existence en dehors de moi. Léon avait terminé sa carrière à la Cosmodémoniaque, retraité à 55 ans comme agent des lignes et il avait perdu Fanfan, sa compagne à ce moment-là. Son fils – celui de Maria et de lui – avait déjà entamé une carrière professionnelle l’ayant éloigné du domicile familial et, en région parisienne, il se faisait rare. Toujours amateur de la cuisine du Sud-ouest, il avait grossi et s’était mis à boire plus que de raison, ce qui avait entraîné des pathologies diverses et variées, d’autant que ses humeurs contrastées l’avaient fâché avec son proche voisinage, ce qui au village n’est jamais de bonne augure. La mauvaise réputation. Après quelques échanges de courriels, elle m’avait donné le numéro de leur fils et c’est lui qui avait tenu à me parler pour me confier que son père avait toujours été élogieux à mon sujet.

Pour Martha, les informations étaient encore plus lacunaires. Elle avait toujours habité au même endroit, semblait-il, à la frontière et, après mon départ, s’était laissée aller non sans se raccrocher à des amants de passage plus ou moins intéressés. Maria était restée la dernière de ses confidentes et, en dépit de toute la sollicitude qu’elle lui portait, elle ne la ménageait pas, adoptant avec elle des attitudes bravaches qui n’étaient – elle l’avait bien compris – que l’expression désordonnée et intempestive de sa souffrance. N’ayant pas soigné – par négligence ou de façon délibérée – un cancer du sein, elle avait recouru aux services d’un hôpital public en Belgique qui pratiquait des sédations létales.

Léon était décédé en 2022 et Martha un an plus tôt. C’était là le point final à cette histoire qu’il me tardait de raconter pour exorciser ta propre mort, pour tenter de m’en libérer, même si elle ne me quitte pas et continue de m’envahir, ayant quitté les territoires de la douleur consciente pour s’insinuer dans les limbes de l’inconscient. Mais la peine ne se dissipe pas et je n’ai qu’à revoir l’image de ton bon sourire et de ton regard malheureux pour avoir cette envie de pleurer qui est toujours là, malgré le temps et la distance.

« Dans ton sommeil ». Tu es mort dans ton sommeil. J’avais pensé à d’autres titres. « Le livre de Jean-Paul », comme naguère chaque personnage des romans de chevalerie faisait l’objet d’un livre à part leur étant consacré. Ou encore « Visions de Jean-Paul », ces visions éclatées et éparses où je me suis essayé à te faire revivre, au moins dans ma mémoire. Mais ce genre de titre a déjà été pris par d’illustres auteurs à qui il serait prétentieux de se mesurer, ne serait-ce qu’en nommant une œuvre s’inspirant d’eux.

Même vivant, tu ne lisais pas, mais j’ose espérer que ce livre restera entre nous, comme l’achèvement d’une belle complicité qui n’a pas pris fin tant elle perdure en moi. Tu auras été mon personnage et j’ai eu le plaisir de te recréer à ma guise, comme tu continues d’exister dans ma mémoire. La mémoire et la mort, un autre titre possible ?

La mort n’a pas de pitié, comme chantait jadis le Mort Reconnaissant (ou Grateful Dead). Je te fais mes adieux, mon frère !

FIN

Comments:

Si je comprends bien, tu termines ainsi ce livre qui reste touchant du premier au dernier chapitre. Je te souhaite tout le succès que tu mérites vraiment avec la parution prochaine de cet ouvrage si personnel et si beau.

En effet, je t’ai annoncé les décès de Léon et de Martha… J’espère bien lire cet ouvrage qui parlera du « temps jadis ». Car le temps s’en va, ou plutôt, comme le dit le poème c’est nous qui nous en allons…

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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