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J’AI VU… (POÈME)

«J »ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés, hystériques nus  /».

Allen Ginsberg (Howl)

Couverture de Howl, qui contient le poème ayant inspiré celui-ci, toutes proportions gardées

J’ai vu Georges Brassens fouiller dans une caisse de livres aux Puces de Vanves.

J’ai vu Antoine Blondin ivre-mort au sortir d’un bistrot de Saint-Germain avec Albert Vidalie.

J’ai vu René Fallet taquiner le goujon en laissant flotter dans l’eau une bouteille de vin blanc.

J’ai vu Raymond Queneau consoler son ami Pierrot en lui offrant des fleurs bleues.

J’ai vu Aragon un soir de l’automne 1974 à La Coupole, maquillé et entouré de ses mignons.

J’ai vu Georges Pérec lire ses nouvelles à une assemblée de chats ronronnant de plaisir.

J’ai vu Cavanna engueuler Dieu et tendre un poing vengeur vers le ciel du Val-de-Marne.

J’ai vu Roland Topor saoul comme un Polonais, l’autre jour à La Palette.

J’ai vu Delfeil de Ton sortir ravi d’un concert de Free-jazz à la Huchette.

J’ai vu Sonny Rollins jeter son saxophone à la mer, depuis le pont de Brooklyn.

J’ai vu Gébé demander poliment à un flic si l’An 01 avait déjà commencé.

J’ai vu André Gorz relire Ivan Illich et relire Jacques Ellul et inventer un monde désirable.

J’ai vu José Artur interviewer simultanément Einstein, Freud et Marx au Fouquet’s.

J’ai vu Jack Kerouac maudire les hippies, arrivé saoul sur un plateau de télévision.

J’ai vu William Burroughs jouer à la roulette russe dans un bordel de Las Vegas.

J’ai vu Brian Wilson se prendre pour Jean-Sébastien Bach, dans les limbes du Pacifique.

J’ai vu Neil Young passer la frontière pas loin de Toronto, si seul qu’il en pleurait.

J’ai vu Philip K. Dick se battre avec un robot de la General Motors, au fin fond du couloir d’un hôpital psychiatrique.

J’ai vu Ken Kesey dans le même hôpital emmener nuitamment les malades dans un bus barriolé.

J’ai vu Yves Adrien réciter du Sade déguisé en marquis libertin en son château de Vernouillet.

J’ai vu Philippe Garnier descendre d’un Greyhound poussiéreux, quelque part dans le Colorado.

J’ai vu Raymond Kopa saluer les tribunes au stade Amédée Prouvost à Roubaix avant d’aller revoir son pays minier.

J’ai vu Jean-Luc Godard caméra sur l’épaule dans une rue sale de Babylone.

J’ai vu Laurent Terzieff jouer le Gardien de Harold Pinter dans une MJC de banlieue.

J’ai vu Barbara à l’Écluse et j’aurais tant souhaité qu’elle me voie derrière ses cils de soie.

J’ai vu Jean-Christophe Averty en miettes colorées, façon kaléidoscope, dans ma télévision.

J’ai vu Henri Laborit inventer pour moi son premier tranquillisant. Une pilule bleue ciel.

J’ai vu Ronnie Bird chanter Le Pivert couché dans le trèfle indien, entouré de jeunes filles en fleur.

J’ai vu Francis Blanche massacrer La Marseillaise, hilare, avec Rakham le rouge, Jean le bleu et Maurice Leblanc.

J’ai vu Jean Yanne pisser sur les roues d’un char, un 14 juillet, sur les Champs-Élysées.

J’ai vu Pierre Desproges lire du Vialatte, pensif, sur un banc des Buttes-Chaumont.

J’ai vu Pierre Dac accomplir son ultime métempsychose dans un ashra hindou, une casserole sur la tête.

J’ai vu Michel Audiard écrire des dialogues pour lui-même au cas où il sortirait de son silence.

J’ai vu Bernard Blier froncer le sourcil en voyant certains films de son fils et remettre des vieux Lautner sur son magnétoscope.

J’ai vu Jacques Anquetil battre le record de la demi-heure puis du quart d’heure, puis de la minute.

J’ai vu Claude Chabrol, invité par des notable, reprendre deux fois du gratin dauphinois et commander une deuxième Côte rotie.

J’ai vu Georges Simenon à New York écrire sur le dos nu d’une prostituée pour gagner du temps.

J’ai vu Marianne Faithfull avec guêpière et fouet danser sur le Venus In Furs du Velvet Underground.

J’ai vu la tête de Diego Maradona peinte sur tous les murs de Naples, plus célèbre que San Gennaro.

J’ai vu Johan Cruyff dribbler sur le pont d’une péniche remontant l’Amstel, au milieu des Provos.

J’ai vu George Best faire un petit pont à Lucifer après avoir pris un dernier verre au purgatoire, une fille à son bras.

J’ai vu Kim Novak et ses yeux verts terminer deuxième à un concours de beauté, derrière Marilyn Monroe.

J’ai vu Shirley Mc Laine sortir d’une cellule de dégrisement entre Jack Lemon et Walter Matthau, tous filmés par un Billy Wilder facétieux.

J’ai vu Marcel Gotlib dans un bal masqué déguiser en morbaque avec du poil aux pattes.

J’ai vu Jacques Sternberg chercher désespérément la sortie, au fond de l’espace.

J’ai vu Léo Ferré promener un singe sur son dos tout là-bas, en Toscane, en maudissant l’azur.

J’ai vu Bob Dylan réciter le Kaddish sur la tombe de Woody Guthrie où il est gravé « cette machine tue les fascistes ».

J’ai vu Lou Reed avaler une boîte de valium avec un fond de whisky dans une boîte de travestis.

J’ai vu Ray Davies regarder le monde depuis sa fenêtre, un matin d’automne à Muswell Hill.

J’ai vu John Lennon se comparer au Christ à Dallas (Texas) à l’été 1966 ; la comparaison tournant largement à son avantage.

J’ai vu Pete Townshend un matin pluvieux, parcourant les rues de White City à l’arrière d’un taxi.

J’ai vu Guy Debord finir d’annoter Le Capital après avoir exclu trois membres de l’Internationale Situationniste.

J’ai vu Claude Pélieu croquer du Yage à Lima et choisir le « Kill For Peace » des Fugs sur un juke-box mentholé.

J’ai vu Lester Bangs complètement défoncé dire adieu à ses parents à l’aéroport de San Diego.

J’ai vu Aretha Franklin juchée debout sur un tabouret, exiger le respect et l’obtenir en chantant.

J’ai vu Mohammed Ali se battre contre un mur de pierres ligué avec un rhinocéros. Et gagner par chaos.

J’ai vu Garrincha dribbler Saint-Pierre avant de mystifier Dieu et de shooter vers la lune. Goal !!!

J’ai vu Angie Dickinson ôter ses bas noirs dans le désert du Sonora et les cactus faire cercle autour d’elle.

J’ai vu Roberto Bolano rejoindre les troupes de Pancho Villa pour aller botter les fesses de Pinochet.

J’ai vu Claude Villers raconter des histoires sur la place d’Armes d’Arras, chef lieu du Pas de Calais.

J’ai vu Claude Nougaro chanter « Toulouse » devant l’église Saint-Sernin, accompagné par Carlos Gardel et Astor Piazzola.

J’ai vu Leonard Cohen chanter « The Partisan » devant quelques tombes au mur des Fédérés, au Père-Lachaise.

J’ai vu un Jacques Brel imprécateur vider un bock de bière dans un champ de tabac, à Poperinge.

J’ai vu Jean-Patrick Manchette partir sur les traces de Raymond Chandler, sur la côte ouest.

J’ai vu Jean Eustache haïr ses petites amoureuses et leur préférer les mauvaises fréquentations.

J’ai vu Christophe traverser le boulevard des Italiens à 5h du matin, dans une veste de soie rose.

J’ai vu Jean-Roger Caussimon chanter la mort sur le port d’Ostende, plus gris que vert.

J’ai vu Muddy Waters à Londres, au Victoria Theatre, terminer son set par « Hoochie Coochie Man ».

J’ai vu Donovan en robe safran sur le marché de Saint-Alban, avec des fleurs dans les cheveux.

J’ai vu Van Morrison pleurer les martyrs du Bloody sunday, effondré en l’église Saint-Dominique.

Je les ai toutes et tous vus avec les yeux de l’admiration, avec les yeux du cœur.

Je n’ai pas vu les autres, tous les autres, ou je n’ai pas fait attention. Il y en a tellement et je suis si myope.

26 avril 2022

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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