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BALLONS ROUGES (1)

Sócrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira. Appelez-moi docteur.

Ils sont quelques clubs professionnels de par le monde qui continuent à afficher haut les couleurs politiques rouges et noires. Des clubs atypiques qui tournent, ou ont longtemps tourné le dos au football – fric au profit des valeurs du communisme, de l’autogestion, ou de l’anarchie. En Europe, il y a le Red Star (dont on a déjà parlé), les Allemands de Sankt Pauli à Hambourg, les Italiens de Livourne et les Anglais de Sheffield Wednesday. En Amérique latine, il y a au moins Argentinos Juniors (le club historique de Maradona) et les Corinthians de Sao Paulo (celui de Socrates). À tous seigneurs tous honneurs, on commence par les Sud-Américains avant l’Europe la prochaine fois.

L’A.A (Association Athlétique) Argentinos Juniors est donc le premier club professionnel de Diego Armando Maradona qu’il rejoint en 1976, à l’âge de 16 ans pour des débuts prometteurs dans le championnat argentin. Dès lors, le club et son joueur miracle auront souvent partie liée dans les mémoires, mais les rouges d’Argentinos Juniors méritent d’être connus aussi pour les valeurs qu’ils ont toujours portées.

Au début du siècle dernier, des jeunes d’un quartier pauvre de Buenos-Aires – Villa Crespo – créent collectivement le club des Martires de Chicago (les Martyrs de Chicago en souvenir des ouvriers pendus le 4 mai 1886 alors qu’ils avaient manifesté pour la journée de 8 heures ; l’évènement ayant donné lieu au 1° mai). Ils ne disputent que des rencontres de quartier mais le président de l’époque décide de prendre un nom plus court pour l’équipe, ce sera Argentinos Juniors pour la politique de formation que suivra toujours le club. De même, il modifie les couleurs originales vertes et blanches pour celles, rouges et blanches, du Parti socialiste argentin.

Affilié à la fédération argentine en 1909, le club passe professionnel en 1931 et ce n’est qu’en 1955 qu’ils accèdent à la première division après une fusion avec le C.A Atlanta en 1947. En 1960, ils luttent pour le titre contre les plus grandes équipes argentines, River Plate, Boca Juniors et l’Independiente. Les Bichitos colorados, comme les appellent leurs supporters, stagnent en milieu de tableau et ne jouent pas les phases dites du « nacional », sortes de play-off qui permettent aux meilleures équipes de se mesurer dans une poule finale, en vue du titre.

Il faut bien sûr attendre l’arrivée du jeune prodige pour que la situation change. Il a encore 15 ans lorsqu’il inscrit buts sur buts et permet à son club de devenir un grand d’Argentine. Il fête sa première sélection en 1977 et obtient le ballon d’or en 1979, l’année où Argentinos Juniors termine 3° du championnat. Mieux, deuxième en 1980, l’année où Diego part à Boca Juniors après 116 buts en 166 matchs joués avec son club de jeunesse.

Avec l’argent du transfert, le club se renforce avec des joueurs comme l’Anglais Mc Allister, Veron ou Riquelme et obtient la première place en 1984, avec le droit de jouer la Coupe Libertadores. C’est l’heure de gloire des anciens martyrs. Ils tombent en finale, en 1985, à la suite d’un match d’appui contre les Colombiens de l’America Cali et, en décembre, ils perdent aux penalties face à la Juventus de Platini en coupe intercontinentale. En 1986, ils participent encore à la Copa Libertadores, éliminés cette fois par les rivaux de River Plate. C’est l’apogée d’un club qui va entamer une période de relatif déclin.

Après des classements médiocres et une descente en deuxième division, il faudra attendre 2004 pour voir Argentinos Juniors renouer avec la première division et quatre ans plus tard, ils se qualifient à nouveau pour la Copa Libertadores, éliminés cette fois par Estudiantes de La Plata.

Après de nouvelles saisons difficiles, les Juniors participent encore à l’épreuve reine des clubs sud américains en 2010, toujours perçus comme sur le déclin mais réussissant à démentir les pronostics avec pourtant un effectif modeste.

Le centre de formation des Juniors a sorti des joueurs comme Riquelme, Redondo, Borghi, Sorin, Cambiasso, Coloccini ou Battista, ce qu’on appelle une pépinière. Aujourd’hui, le club joue sur l’Estado Armando Diego Maradona, toujours en première division où il occupe une huitième place honorable.

Les oripeaux gauchistes du passé ne sont plus présents que dans les tribunes où quelques supporters maintiennent encore la flamme. Seules leurs couleurs sont encore rouges, mais il faut bien dire que ça ne signifie plus grand-chose, et les pendus de Chicago appartiennent à la préhistoire du club.

Le club des Corinthians de Sao Paulo, en vérité le SC Corinthians Paulista a aussi cette image de club de gauche et il doit largement cette réputation au grand Socrates. Évoluant longtemps dans le district de Sao Paulo avant la réunification des deux districts, Corinthians peut s’appuyer sur 35000 supporters fidèles. C’est le club le plus suivi au Brésil avec le Flamengo de Rio, l’autre district.

« Corinthians sera l’équipe du peuple, par le peuple et pour le peuple. ». Un club ouvrier, fondé par des immigrés portugais, espagnols et italiens. Le nom n’a rien à avoir avec les épîtres de Saint-Paul aux Corinthiens, mais se réfère à un club anglais célèbre à l’époque, les Corinthians F.C, qu’il s’agit de répliquer au Brésil.

Des joueurs de talent, voire de génie, à la pelle : outre Socrates, Garrincha, le dribbleur fou venu de Botafogo, Rivelino, Casagrande, Ronaldo, Paulinho, Roberto Carlos ou le gardien Gilmar. Plus récemment, on trouve les Argentins Mascherano (ex Barça), Tevez (ex Manchester Utd et juventus) ou Rivaldo. Les supporters des Corinthians se font appeler «o bando de loucos », la bande des fous. 

Mais, outre un bilan sportif digne d’éloge (7 championnats, 3 coupes, 2 coupes du monde des clubs et 1 Copa Libertadores à quoi il faut ajouter 30 titres de champion du district de Sao Paulo lorsque les deux entités étaient séparées), c’est surtout ce qu’on a appelé la démocratie corinthienne, soit des actions menées contre la dictature militaire au Brésil (1964 à 1985) qui nous intéresse ici.

Les blancs et noirs des Corinthians ont la particularité, rare dans le monde du sport, d’avoir tenu tête à la dictature du général Geisel et c’est tout à leur honneur. Dans un pays résigné, les joueurs vont insuffler l’esprit de révolte à leurs supporters.

Le club était dirigé par une armada de notables qui léchaient les bottes des militaires et il a fallu la révolte des joueurs emmenés par le docteur Socrates pour en bouleverser les structures. En 1981, alors que les Corinthians n’ont plus la place de choix qu’ils occupaient dans le foot brésilien, Socrates fait venir le sociologue Adilson Monteiro Alvesnas au poste de président. Les salaires sont équitablement répartis entre tous les salariés du club – du président au jardinier – et toutes les décisions sont prises en commun, des entraînements et de la manière de les diriger jusqu’aux déplacements, aux recrutements et à la préparation des matchs. On vote sur chaque proposition et tout le monde suit la majorité.

Zé Maria, ex vedette du foot brésilien vainqueur de la coupe du monde de 1970 à Mexico devient l’entraîneur. Les joueurs font imprimer sur leurs maillots des slogans hostiles à la dictature militaire et celle-ci, en perte de vitesse, permet l’élection du gouverneur de Sao Paulo en 1982, première élection démocratique depuis 1964. Les joueurs incitent les supporters à aller voter et le régime comme la fédération doit accepter la gestion, ou plutôt l’autogestion du club par les socios et les joueurs.

En 1983, en finale de la coupe du district de Sao Paulo, les joueurs s’affichent avec ce slogan inscrit sur leur maillot : « gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ». Le mouvement de contestation s’amplifie et de nombreux intellectuels le citent en exemple de résistance. D’autant que le football joué est séduisant et offensif, grâce à Zé Maria, Socrates ou Casagrande.

Tous les matchs se déroulent dans une atmosphère volcanique de fête et de joie et l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano pourra écrire : « « Tant que dura la démocratie, les Corinthians, gouvernés par ses joueurs, offrit le football le plus audacieux et le plus éclatant de tout le pays, il attira les plus grandes foules dans les stades et remporta deux fois de suite le championnat. »

Avec la fin de la dictature en 1985 et le retour du pouvoir aux civils, le mouvement de la démocratie corinthienne va péricliter, n ‘ayant plus réellement d’objet et le collectif à la base de ce sursaut démocratique va se disloquer. On remettra même en selle les anciens dirigeants d’avant l’ère Alvesnas, et les Corinthians redeviendront une équipe banale dans le monde du football brésilien .

À la fin des années 1980, les deux districts de Sao Paulo et de Rio vont fusionner pour un seul championnat national que les Corinthians remporteront 7 fois, on le rappelle, depuis 1990 . Les noirs et blancs ont compté parmi leurs supporters le pilote Ayrton Senna, mais surtout le président Lula, qui a pu apprécier comme il se devait la révolte du club et son long combat contre la dictature.

Une épopée politique et sportive dont on ne parle pas suffisamment. Imaginerait-on des équipes comme le PSG ou l’Olympique de Marseille agir de la sorte le jour où un pouvoir autoritaire s’implanterait en France, ce qui – selon pas mal d’observateurs – ne saurait tarder.

Avec cet imbécile milliardaire de Neymar qui apporte son soutien à Bolsonaro, on est très loin du grand docteur Socrates, du président Alvesnas, de Zé Maria et de leurs émules. Même si Juninho déclare qu’il lui faudrait quelques minutes pour le convaincre de voter Lula. Pas si sûr. Et on n’est même plus certain que Lula va gagner.

Tristes tropiques…

3 octobre 2022

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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