Le site de Didier Delinotte se charge

NOTES DE LECTURE (42)

Michel Butor, photo Wikipedia. Une tête d’honnête homme

MICHEL BUTOR – PASSAGE DE MILAN – Éditions de Minuit / Points Seuil

Franchement le nouveau roman, pas ma tasse de thé. Même si Paul Valéry annonçait la fin du roman avec ses phrases d’introduction du genre « la marquise sortit à 5 heures », il y avait peut-être mieux à faire que des textes souvent illisibles, signés Robbe-Grillet, Duras ou autres. Certes, il y a eu aussi Nathalie Sarraute et Claude Simon. Et il y a eu aussi Michel Butor.

Un drôle de corps celui-là, comme on disait jadis. Il propose ici un roman structuraliste. L’intrigue : 12 heures de la vie des habitants d’un immeuble, de 19 heures à 7 heures du matin avec (chaque chapitre correspond à une heure), comme principal événement, les 20 ans d’une demoiselle en l’honneur desquels ses parents – les époux Vertigues – ont prévu une petite fête. Fête à laquelle certains voisins sont conviés, d’autres pas. On pense inévitablement à Pérec et à sa Vie mode d’emploi qui paraîtra 20 ans plus tard (le roman est daté de 1954). Roman structuraliste donc (est-ce la définition du nouveau roman?) où le principal personnage est cet immeuble avec ses poutres, ses escaliers, ses portes, ses murs, sa cave…

Butor use du monologue intérieur à la Faulkner ou à la Joyce pour décrire les états d’âme des personnages tout au long de cette soirée, des pensées parfois complexes et folles qui contrastent avec la banalité d’un pince-fesse où la bourgeoisie s’ennuie poliment.

Il y a parfois des dérapages, des tirades autour de l’œuvre d’un peintre, De Vere, habitant des lieux, autour du livre, sorte d’essai socialiste utopique de l’aïeul d’un résident, un nommé Levallois et par-dessus tout ça, la musique de la fête qui monte dans les étages, jazz, valse ou variétés de l’époque. Le tableau de De Vere annonce d’ailleurs les événements tragi-comiques qui vont se succéder tout au long d’une nuit où le mystère et la folie s’emparent de personnages conventionnels résignés à mener leur vie sans joie.

La soirée finira mal et les prétendants d’Angèle, la jeune fille, rivaliseront de mesquinerie pour la séduire, celle-ci se consumera en torche vivante à la suite d’un incident avec une lampe et le roman pourra se terminer avec l’extrême-onction que lui donne un curé vivant avec son frère à l’étage.

On ne sait trop qu’en penser. Satire de la bourgeoisie bien sûr, mais bien plus du quotidien et du monde tel qu’il a été façonné par elle, dans l’hypocrisie, le conventionnel et le conformisme. On a aussi des morceaux de bravoure et des passages qui tiennent du surréalisme et de l’écriture automatique. On n’a rien lu d’autre de Butor (quel nom!), mais on repiquerait bien au truc, ne serait-ce que pour savoir vraiment ce que ce diable d’homme avait dans le crâne. Une plume élégante et alerte en tout cas, tout le contraire d’un butor dont il n’a, ironiquement, que le nom. Dans le registre ornithologique, disons plutôt un milan, de passage.

NICOLAS MATHIEU – CONNEMARA – Actes Sud.

On aime bien Nicolas Mathieu dont on avait déjà lu Leurs enfants après eux, ou la vie et les mœurs de familles de prolos lorrains. On est toujours en Lorraine ici, à Nancy. Il serait dommage de le réduire à un écrivain « social » ou naturaliste. Mathieu sait ressentir l’époque comme personne, et c’est ce qui fait le prix de ses livres.

Une histoire simple : l’itinéraire de deux quadragénaires natifs d’un village lorrain. Christophe, un représentant de commerce naguère hockeyeur dans le club d’Épinal et Hélène, bonne élève qui a fait une école de commerce et travaille dans un cabinet de consultants. Le roman consacre des chapitres à leurs adolescences dans les années 1990 et les met en parallèle avec ce qu’ils sont devenus au fil du temps. Il faut préciser que Christophe a eu un flirt avec Charlotte, une copine d’Hélène dans les années 1970 et que Hélène est devenue sa maîtresse 20 ans plus tard, comme une revanche prise par elle sur un passé trop sage. On ne va pas gâcher en racontant la suite.

Dit comme cela, c’est peut-être un peu maigre. Pourtant, ce gros roman de 400 pages se lit facilement et on admire la talent de l’auteur pour nous tenir en haleine avec des riens, des portraits justes de ces personnages des classes populaires de plus en plus perdus dans la modernité. Une intrigue a minima donc, mais chaque petit événement raconté est un bonheur d’écriture. Mathieu écrit parfois des lignes qui font penser à Flaubert.

Mais là n’est pas l’essentiel. Il sait faire vivre une époque avec ses tics, ses travers, ses tares. C’est toute une société, cette France profonde qu’on dit périphérique qui vit dans ces pages. Et puis Mathieu sait parler du travail comme personne, de ces cabinets de consultants et de ce langage R.H avec son vocabulaire technocratique et ses formules anglicisées. Il nous parle aussi de Macron et de sa start-up nation, les dirigeants de ce cabinet envisageant de se présenter aux législatives, sans aucune expérience politique, mais avec ce talent recherché de vendre (très cher) du vent.

On pourrait reprocher à Mathieu d’avoir un peu ce naturalisme désespéré à la Houellebecq, mais là où celui-ci se complaît dans le cynisme avec son côté anar de droite, Mathieu s’en désole avec des accents de sincérité bouleversants et une émotion à fleur de peau. Du cœur et de l’âme.

Le titre fait référence à la chanson de Sardou, et la scène du mariage d’un copain de Christophe est d’anthologie. Nicolas Mathieu fait partie de ces écrivains qu’on dit « trans classes », dans les pas d’une Annie Ernaux. Des auteurs qui, sans renier leurs origines, ont un regard perçant sur la bourgeoisie qu’ils ont rejoint grâce à leur réussite scolaire et à leurs talents divers.

Mais qu’on ne s’y trompe pas ; de la bourgeoisie, ils sont le cauchemar. Ils préféreront toujours les prolos de la France profonde aux fleurons des classes dominantes, de la technocratie et de la communication. Du spectacle et de la marchandise, aurait dit Debord.

SIMENON – LE REVOLVER DE MAIGRET – Presse de la cité.

Un Simenon des années 1950, sa meilleure période de bon artisan du polar avant qu’il ait été fait par la suite écrivain important par la république des lettres. Maigret s’est fait offrir un Smith & Wesson par ses collègues du FBI à la suite d’un stage aux États-Unis. Un revolver que lui a volé un jeune homme, Alain Lagrange, qui s’est introduit à leur domicile et a trompé la vigilance de Mme Maigret. Le jeune homme venait faire part à Maigret d’une salle histoire où était mêlé son père, un admirateur du commissaire invité à un repas de notable où il n’a pas paru et qu’on avait vu nuitamment trimballer une malle chargée dans un taxi. Une malle retrouvée dans une consigne de la Gare du Nord et qui contenait le corps d’un jeune politicien ne respectant pas les codes et les usages du monde politique. Un genre de « tous pourris sauf moi ».

On ne va pas aller plus loin dans l’intrigue où un bon vieux chantage est à la base de toute l’histoire. Une enquête qui nous emmène de l’immeuble des Maigret boulevard Richard Lenoir à l’hôtel Savoy de Londres en passant par un appartement de Neuilly. Maigret sous le soleil (pas dans les brumes) de Londres à la recherche du jeune Lagrange et d’une demi-mondaine qui fut la maîtresse de son père.

C’est encore une fois un coup de maître. Une écriture simple et des chapitres qui entretiennent le mystère et vous obligent à tourner les pages, avec ce personnage attachant de commissaire bougon mais tellement humain.

On a beau savoir que Simenon n’était pas spécialement recommandable, si on en croit les biographies qui lui ont été consacrées (par Pierre Assouline notamment). Il a défendu jusqu’au bout son frère, un collabo rexiste, il avait décidé de se payer tous les jours une prostituée, il était de droite, sans complexe, et sa vie de famille était un désastre, avec une épouse bafouée et une fille qui finira par se suicider. Mais quelle plume et quel conteur ! À croire qu’il réservait ses trésors d’humanité à ses livres, et uniquement à eux.

Docteur Maigret et Monsieur Simenon. Peut-être. En tout cas, il faut lire Simenon, tout Simenon. C’est toujours un vrai bonheur et la certitude de passer un moment délicieux, comme si on se laissait happer par ses romans comme on se mettrait au lit après une dure journée. Ses romans à quatre sous devraient être remboursés par la sécurité sociale, une institution qu’il devait certainement décrier.

WILLIAM IRISH – IRISH MURDER – 10/18.

Du polar encore, anglo-saxon avec ce bon vieux William Irish, un polar qui flirte parfois avec le fantastique. On se souvient de ses grands livres, La mariée était en noir ou La sirène du Mississippi, tous deux portés à l’écran par un Truffaut qui l’adorait. Il y a eu aussi J’ai épousé une ombre, mais on pourrait en citer d’autres. Ce sont aussi des nouvelles et c’est tout aussi passionnant.

On a ici six nouvelles d’intérêt inégal, toutes parues dans ce qu’on appelait les Pulp, ces magazines imprimés sur du papier bon marché. Marihuana, ou la paranoïa pure d’un quidam invité à fumer pour la première fois et qui croit avoir commis un meurtre alors que sa « victime » s’était enduite de ketchup. Résultat, une boucherie. L’héritage, ou deux truands qui braquent un automobiliste dont ils entendent falsifier l’identité pour hériter de lui après l’avoir tué. Sauf qu’ils hériteront d’un cadavre gisant dans le coffre. Cauchemar, le texte le plus long qui aurait pu faire un court roman sur un personnage qui ne sait pas s’il a commis un meurtre ou s’il l’a rêvé. C’est là que Irish est à son meilleur, avec des aperçus psychologiques audacieux mêlant Freud à la Série noire. Adieu New York ou un employé qui croit avoir tué son patron. La moins réussie. On a aussi un psychopathe qui veut absolument faire exploser l’immeuble où vit sa femme qu’il soupçonne d’infidélité. Enfin, une jeune fille qui quitte ses parents pour aller rejoindre sa sœur aînée dans la grande ville, celle-ci étant une prostituée liée au milieu. Rendez-vous devant le mannequin est son titre.

Bref, des récits cursifs et haletants où se mêlent haute truanderie, paranoïa, instinct de mort et vision tragique de l’Amérique. Mais Cornell Woolrich, son vrai nom (il écrivait aussi sous le pseudonyme de George Hopley) était aussi un type bien qui compatissait avec ses personnages les plus faibles et les plus humbles, souvent emmenés à leur corps défendant dans l’enfer de la grande ville et ses pires dépravations.

Jean-Claude Zylbertstein, l’éditeur 10/18 « domaine étranger », a la bonne idée de restituer tous ces textes dans leurs parution d’époque. Numéros et noms des journaux. Preuve du respect qu’il a toujours eu pour le genre, et pour Irish, un prince du crime plus porté vers le fantastique et l’épouvante que sur le polar hard-boiled.

Irish heartbeat, comme chantait le Van (Morrison).

4 février 2023

Comments:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Catégories

Tags

Share it on your social network:

Or you can just copy and share this url
Posts en lien

GROOVY!

21 janvier 2026

MAROC CAN

21 janvier 2026

MÉDIATONIQUES 14

21 janvier 2026

L’ONCLE SAM ET SA BASSE-COUR

21 janvier 2026

VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

21 janvier 2026

NOTES DE LECTURE 77

21 janvier 2026

JIMMY CLIFF : DE KINGSTON À LONDON (ET RETOUR)

20 décembre 2025

RETOUR À REIMS 7

20 décembre 2025

ASSOCIATIONS : LES SOLIDARITÉS EN PÉRIL

20 décembre 2025

MÉDIATONIQUES 13

20 décembre 2025