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CORMAC MC CARTHY: APRÈS LA ROUTE

La couverture du Passager, paru à L’Olivier. Photo Babelio, avec leur aimable…

On connaît Mc Carthy depuis ce livre admirable qui en disait long sur l’Amérique et ses perdants : De si jolis petits chevaux. Puis il y eut plus récemment  Non ce pays n’est pas pour le vieil homme, plutôt en mode polar, adapté au cinéma par les frères Ethan et Joel Cohen et La route, celle que prennent un père et son fils dans un paysage d’apocalypse post-nucléaire. Mc Carthy, à 90 ans, revient avec un fort roman exceptionnel, Le passager, et frappera encore avec la suite,Stella maris (à paraître en mai). Il était temps de lui consacrer une chronique.

15 ans de silence avant ce roman ou disons plutôt ces deux romans puisque Stella maris lui fera suite et on en bave d’impatience. 15 ans peut-être à écrire ces deux ouvrages foisonnant, riches et denses. Où Mc Carthy se rapproche d’un Bolano ou de ces écrivains pas si nombreux qui jonglent avec la poésie, la métaphysique et la philosophie. Quelque chose de difficilement imaginable pour un écrivain américain.

C’est le journaliste Philippe Garnier, ex pilier de Rock & Folk avant de devenir un guide précieux pour tout ce qui est cinéma et littérature américaine, qui m’a incité à me le procurer, tant ses avis sont pertinents et tant il en parle bien dans un fort article de Libération (10 et 11 mars 2023).

Le prologue parle de la découverte du corps d’une femme dans la neige, un soir de Noël. C’est un gamin du nom de Bobbie « Western » Simpson qui fait la macabre trouvaille et le cadavre est tombé de la carlingue d’un avion s’étant écrasé. Un prologue très court qui a son importance et qui ouvre ce livre imposant de plus de 500 pages qu’on dévore plus qu’on ne le lit.

Il sera en effet beaucoup question d’avions, de navires, d’engins échoués dans ces pages, car devenu adulte, Western exerce le métier de scaphandrier ou de « plongeur de récupération » et il descend, avec son ami Oiler, dans des profondeurs abyssales pour retirer le maximum d’éléments de la carcasse métallique d’engins engloutis par les eaux.

Mc Carthy est incroyablement précis sur toutes les opérations réalisées par ces scaphandriers, à croire qu’il s’est documenté avec passion sur ce travail dangereux exigeant des connaissances scientifiques pointues. Des précisions qui pourraient être parfois être fastidieuses, mais qui ne le sont jamais, tant l’auteur sait mettre tout cela en parfaite harmonie avec son texte. Ses longues descriptions sont presque de la poésie.

Son ami Oiler meurt dans les premiers chapitres, dans des circonstances non explicitées, et c’est alors une traque que va subir Western, poursuivi d’abord par des inconnus exerçant une filature discrète puis par des agents du FBI sous l’accusation de fraude fiscale. Mais tout cela s’emmêle et on ne sait pas trop bien au juste ce qu’on lui reproche. On pense plutôt au Procès de Kafka, où le héros est mis en jugement simplement pour expier le fait d’être en vie, d’être au monde.

On sait que Western a fait une découverte troublante dans le cadre de son activité. L’avion qu’il a tenté de repêcher recelait 11 corps et un passager était manquant. Un bon scénario de cinéma, mais Mc Carthy ne s’arrête pas à cela, c’est juste un élément parmi d’autres qui finissent par tisser une intrigue progressant par à coups, sans vraiment de suite ni encore moins d’explications.

Il y a aussi un homme en fuite, comme s’il recelait le secret du passager manquant et que ledit secret valait tout l’or du monde. Ce n’est d’ailleurs par un hasard si Western (et son ami Oiler) sont salariés par un certain Taylor, à la tête d’une compagnie pétrolière.

Mais là n’est pas le vrai sujet du roman qui est l’histoire d’une passion, d’une culpabilité, d’une mélancolie et d’un désenchantement. Il serait facile de parler de métaphore du monde moderne, de notre société, mais la tentation est grande et Mc Carthy écrit aussi en philosophe et en moraliste. Mais on ne résume pas un tel roman et on se contentera d’une description des principaux personnages.

À commencer Western lui-même, un surdoué ex-étudiant en physique qui a interrompu de brillantes études pour devenir pilote de formule 2 en Europe avant de s’installer à Knoxville (Tennessee) avec l’emploi déjà évoqué. Il quittera Knoxville pour la Nouvelle-Orléans (les pages décrivant une tempête dans le golfe du Mexique ont des allures d’apocalypse). De la Nouvelle-Orléans, il finira par tenter d’échapper à ses tourmenteurs – ou à ceux qu’ils s’inventent – en s’abritant dans une cabane dans le Wyoming, puis dans l’Idaho avant de partir à Ibiza. Western, on l’aura compris, est doué d’une intelligence supérieure. C’est aussi et surtout un tourmenté, un grand mélancolique qui cherche désespérément un sens à sa vie. Précision qui a son importance, il est toujours amoureux de sa sœur Alicia, disparue mystérieusement 10 ans avant le commencement du récit.

Sa sœur Alicia dont, un génie précoce des mathématiques qui a sombré dans la schizophrénie, et elle ne se prénomme pas Alicia pour rien. Les personnages qui hantent sa conscience sont proches des créatures de Lewis Carroll, notamment ce dénommé « Thalidomide Kid », une sorte de morse qui, non content de mener d’incessants interrogatoires à la jeune fille, déballe, en magicien, une malle où entrent en scène les figures, animales ou humaines, les plus délirantes. Des figurines tout droit sorties d’un roman de Theodore Sturgeon. Alicia s’est-elle finalement suicidée pour échapper à son monde intérieur ? On pourrait le croire mais une mystérieuse lettre envoyée à Western (qu’il redoute de lire) contiendrait la vérité.

Il y a aussi le père de Western, un physicien nucléaire qui a fait partie de l’équipe de scientifiques ayant mis au point la bombe atomique, dans le cadre du projet Manhattan à Los Alamos. C’est aussi ce qui motive la culpabilité de Western, lequel croit devoir payer les péchés du père. Le père de Western a connu Oppenheimer et les plus grands physiciens du siècle dernier. Il est surprenant de voir Mc Carthy maîtriser aussi bien les théories de la mécanique quantique et de la physique moderne et, là aussi, on sent qu’il s’est copieusement documenté. Mais toutes ces histoires de bosons, de protons, d’électrons, d’anti-matière et de matière noire sont pour lui l’occasion de douter du réel tel que les scientifiques l’ont décrit, à commencer par Newton et Einstein. Des théories qui sont de véritables portes ouvertes vers l’inconnu, le mystère ; vers le mystique ?

Western a aussi pour amie une serveuse transgenre qui s’épanche sur son désir d’être une femme et sur les difficultés qu’il-elle a eues pour s’affranchir de son sexe initial. Il y a d’ailleurs beaucoup de femmes autour de Western, des femmes qui souvent sont prêtes à se traîner à ses pieds, mais il n’a rien à leur offrir et reste fidèle à sa sœur défunte. Son but est au-delà.

On pourrait aussi parler de Borman, un ex-collègue retourné à l’état sauvage dans une cabane en forêt, en survivaliste libertarien. On pourrait parler de Kline, qui est un peu l’avocat et le conseiller (presque au sens de conscience morale) de Western, celui qui lui dit ce qu’il risque dans ses démêlés avec le fisc ou qui croit en savoir plus long que lui sur les mystères qu’il a laissé derrière lui. Il a conseillé à Western de changer d’identité, mais celui-ci en a déjà tellement…

Kline est un fin connaisseur de l’histoire américaine, et presque tout un chapitre est consacré à l’assassinat de Kennedy avec une version apocryphe mais qui pourrait bien être la bonne. À moins qu’on commence à être atteint de ce conspirationnisme qui ne cesse d’être présent dans le livre. Castro a humilié un chef mafieux qui gérait les bordels de La Havane et s’est mis la mafia à dos. En refusant d’organiser l’assassinat de Castro, JFK se condamne à mort, mais la cible initiale était le ministre de la justice, Bob, son frère. Finalement, la mafia fait le calcul que tuer Bob serait s’attirer les foudres du président et du complexe militaro-américain et qu’il vaut mieux à tout prendre tuer le président lui-même. Oswald n’a été qu’un jouet, sa carabine ne permettant même pas d’atteindre le crâne de JFK. Il y aurait donc bien eu un deuxième tireur, un sniper embusqué muni d’un gros calibre.

Enfin, il y a le grand John Siddham, un beau parleur amoral qui vit à la limite de la criminalité. Siddham qui connaît Shakespeare par cœur et qui s’adresse à tout un chacun en lui donnant du « messire », avec des hyperboles fleuries et un langage suranné. C’est à la fois l’âme damnée, la mauvaise conscience et l’interlocuteur favori de Western. Siddham meurt lui aussi avant la fin du livre, comme quasiment tous les personnages, mais Western le retrouve en rêve à Ibiza, un peu comme sa sœur Alicia recevait ses inquiétants visiteurs.

Des personnages, il y en a d’autres et tous plus bizarres les uns que les autres, Mc Carthy exhibant avec une jubilation évidente tout un bestiaire.

Voilà, tout ce qui précède peut sembler un peu confus, mais le roman ne l’est pas moins, qui mêle dialogues (sans tirets), traités d’astrophysique, théories philosophiques et fulgurances poétiques. Avec une science rigoureuse de la construction du récit et, surtout, un humour décapant qui vient éclaircir des abysses de mélancolie. Stella Maris, autant dire la suite, doit paraître en mai. Va-t-on pouvoir attendre jusque-là ? Il faudra bien.

En tout cas, je fiche mon billet qu’un Lynch ou les frères Coen à nouveau vont mettre en scène ce superbe roman. À moins que ce ne soit Scorcese, ou Clint Eastwood (presque aussi vieux que l’auteur). Tout est possible, quand on connaît l’univers fascinant de Mc Carthy et son pouvoir d’attraction. Colossal ! Ce ne serait pas la première fois qu’Hollywood se frotte à Mc Carthy, même si ses œuvres d’une richesse incroyable doivent y laisser à chaque fois des plumes.

Il l’avait déjà écrit, ce pays n’est pas pour le vieil homme.

CORMAC MC CARTHY – LE PASSAGER – L’Olivier

25 mars 2023

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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