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JACQUES GAILLOT : UN DRÔLE DE PAROISSIEN

Mgr Gaillot lors d’un rassemblement pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah. Photo FR3 Hautes Pyrénées. Avec leur aimable autorisation (on espère).

Dans les milieux militants et dans les années 1990, il n’était pas rare de croiser Jacques Gaillot, Monseigneur Gaillot. De croiser son regard bleu dans un visage rayonnant de bonté. L’évêque d’Évreux, avant de se faire limoger dans un diocèse fictif en Afrique, était de tous les combats pour la justice et la solidarité. Un juste, même si le mot concerne plutôt celles et ceux qui ont sauvé des juifs durant la seconde guerre mondiale (doit-on d’ailleurs encore parler de seconde quand la troisième a déjà commencé). Quelques souvenirs personnels en arrière-plan à la vie d’un grand bonhomme.

C’était en 1991. Il y avait eu l’affaire des 7 de Lezennes en décembre de l’année d’avant. Pour résumer, une action de syndicalistes SUD PTT dans un grand centre de tri de la métropole lilloise sanctionnée par des mises à pied et des menaces de licenciement. La direction parlait de séquestration parce que les grévistes s’étaient attardés dans le bureau d’un cadre et elle souhaitait faire un exemple, afin de dissuader tous ceux que la mobilisation aurait inspirés et, surtout, de tuer dans l’œuf un syndicat issu de la CFDT réputé intransigeant.

Il faut dire que ce type d’action avait lieu quasiment tous les ans à pareille époque, les postiers soumis aux cadences infernales avant les fêtes de Noël avaient pris l’habitude de débrayer pour obtenir satisfaction dans leurs revendications quant à l’emploi, aux salaires et aux conditions de travail. D’habitude, c’était la CFDT qui, avec la CGT, dirigeait le mouvement, sauf que depuis la création de SUD PTT en 1989, la CFDT dont les fondateurs de SUD étaient issus, avait décidé cette année-là de faire le dos rond et de vite reprendre le travail pour laisser les jusqu’au-boutistes (ainsi qu’elle les voyait) de SUD face à la direction. On peut voir ça comme un piège, et on lira avec profit le récit de cette bataille qui fut le premier grand combat de SUD PTT après les Camions jaunes dans L’Acharnement. Chronique de la répression des 7 postiers de Lille Lezennes, édité par la Fédération SUD PTT.

La Fédération dont quelques membres s’étaient déplacés à Lille pour soutenir les équipes syndicales et prendre langue avec la direction pour alléger les sanctions déjà prises ; des sanctions quasiment jamais vues à la Poste où le dernier licenciement remontait aux années 1950.

J’avais adhéré à ce nouveau syndicat en mai 1989, l’un des premiers aux Télécommunications, après 14 ans de CFDT (et 2 ans de CGT au début). C’était encore l’époque où les deux entités n’étaient pas séparées, et elles allaient l’être l’année d’après grâce à la fièvre réformiste d’un Michel Rocard, aidé par un haut-fonctionnaire du nom de Prévost qui lui avait pondu le rapport du même nom. Sans parler du livre blanc de l’Union Européenne sur la Poste qui annonçait clairement le sort funeste qu’on lui réservait.

Après la bataille, perdue par les syndicalistes, une lourde répression s’était abattue sur les 7 camarades, dont deux étaient parmi les dirigeants du syndicat régional. Après les sanctions tombées, les 7 devenus (l’un d’eux ayant été reconnu absent au moment des faits) 6 avaient décidé d’une grève de la faim. Ils étaient donc 6 – 5 hommes et une femme – à entamer cette croisade décidée par eux-mêmes, sans forcément avoir la bénédiction du syndicat local ou de la fédération.

Cette grève de la faim avait été suivie d’une montée à Paris où les grévistes, affaiblis, avaient pris place dans les autocars pour plaider leur cause et rencontrer leurs soutiens. J’étais bien sûr du voyage et c’est là que je rencontrais pour la première fois Jacques Gaillot, soutien de la première heure des 7. Un petit homme modeste au regard doux et au verbe bas qui servait de caution morale à ce qui était devenu un vaste mouvement contre la répression syndicale, qu’on appelait pas encore criminalisation du mouvement social. Ça allait venir.

La LDH avait constitué un comité de soutien avec des personnalités connues dont Monseigneur Gaillot, l’écrivain – essayiste Gilles Perrault, le scientifique Albert Jacquard et le cancérologue Léon Schwarzenberg. Un quatuor de choc auquel s’ajoutaient parfois des saltimbanques comme Jacques Higelin ou Guy Bedos. Ce sont les mêmes qui allaient cautionner de leur présence les mouvements sociaux à venir, au milieu de ces années 1990 : le DAL, A.C !, Droits Devant !, pour se limiter aux plus connus.

L’avocat Yves Jouffa était encore à la tête de la LDH, et j’avais toujours vu cette association comme un regroupement d’avocats et d’universitaires exerçant un magistère moral assez éloigné des préoccupations sociales. Je me trompais. L’un des 7 de Lezennes allait d’ailleurs y adhérer et en devenir l’un des dirigeants.

Après Paris, il y avait eu un meeting à Lille, avec les mêmes. Schwartenberg, Perrault et Gaillot s’y étaient exprimés ainsi que l’avocat des 7, maître Jean-Louis Brochen, qui allait devenir le mari de Martine Aubry, soit dit en passant. Ce jour-là, on avait pu discuter avec les « messieurs de Paris », comme on les appelait, et Gaillot était le plus accessible, d’une gentillesse et d’une bienveillance touchantes.

On avait eu l’occasion plusieurs fois de le voir, notamment au moment de l’occupation de la Rue des Dragons par le DAL, en 1994, et il venait discuter avec les militants, toujours disponible et surtout jamais en surplomb. Un militant parmi les militants, avec la notoriété qui lui permettait de tenir en respect les flics et de discuter d’égal à égal avec les pouvoirs publics. Ceux qui voyaient en lui un poseur attirant les photographes se trompaient lourdement tant il était victime de son succès et d’une réputation d’abbé Pierre des mouvements sociaux véhiculée par ses ennemis.

Son militantisme s’était étendu aux Sans-papiers de Saint-Bernard et à des préoccupations écologiques, rageant contre TotalFina après le désastre écologique de l’Erika. Homosexuels, immigrés, sans papiers et sans logis, il était derrière tous les « sans », comme on disait alors, allant d’un rassemblement à un meeting, d’une messe à une réquisition avec sa petite valise à la main. Il était devenu un acteur de tous les combats et les rares victoires obtenues (loi DALO, régularisations de Sans-papiers et plus tard PACS ou mariage homosexuel) l’ont été en grande partie grâce à lui. C’était l’homme qui ne savait pas dire non, toujours présent et actif, malgré des sollicitations constantes et innombrables.

Jacques Gaillot était né en 1935 à Saint-Dizier dans un milieu très conservateur. Il se décide à devenir prêtre après son bachot et part deux ans en Algérie. C’est là qu’il deviendra adepte de la non-violence et de la désobéissance civile. Licencié en théologie et ordonné prêtre en 1961, il mettra ses pas dans ceux de ses grandes inspirations, Thérèse d’Avila et Charles de Foucauld.

Il sera par la suite évêque d’Évreux pendant 12 ans, de 1982 à 1994, avant d’être délogé de son diocèse par le Vatican, par décision papale (ou de son entourage) en janvier 1995, une décision qui allait l’ébranler, même si son univers se situait bien au-delà de l’église et de ses turpitudes. Gaillot s’inspirait de la théologie de la libération pratiquée par des prêtres humanistes en Amérique latine, dont Don Helder Camara au Brésil, et ses combats comme sa surface médiatique indisposaient la Vaticanerie et les dignitaires d’une église au service des puissants et d’une bourgeoisie catholique peu portée à l’indulgence vis-à-vis des franc-tireurs à la Gaillot. Le président des évêques de France avait jugé intolérable son attitude et ses prises de parole, accusé de se faire de la publicité sur le dos des pauvres ; ces pauvres à qui toutes les églises ont toujours prêché la résignation.

Il est nommé à la tête d’un diocèse qui n’existe plus depuis le V° siècle, celui de Partenia, en Mauritanie. Une situation kafkaïenne qui va très loin dans l’absurde, contenant aussi une dimension punitive et humiliante dont, sans être naïf, on n’aurait pas cru l’église capable. Il faut dire que Jean-Paul II, un anticommuniste farouche fervent partisan en son temps des Reagan et Thatcher, est à la tête de l’institution et n’y va pas de main morte, sous des dehors débonnaires. «N’y allons pas par quatre chemins, je me suis fait virer », dira-t-il, lucidement, à la presse (France Soir, janvier 2005). Notre homme avait aussi son franc-parler. Il remerciera plus tard le Vatican en disant, avec pas mal d’ironie : « grâce à Partenia, j’ai rencontré des gens que je n’aurais jamais rencontré autrement. Les exclus me sentent à eux ». (L’Humanité).

Ça s’arrangera un peu avec le pape François (premier?) qui le recevra en septembre 2015. Il pourra à nouveau plaider la cause des divorcés, des homosexuels et des immigrés, avec la ferveur qui l’a toujours caractérisé. Il admettra l’erreur d’avoir accueilli dans son diocèse un prêtre canadien coupable d’actes pédophiles, se défendant en disant que l’église fonctionnait ainsi. Un peu court.

Je pense à mon ami Gérard, qui l’avait bien connu et qui n’a jamais été avare d’anecdotes à son sujet. Gaillot lui envoyait toujours une carte de vœux à la nouvelle année. Fidèle, jusqu’au bout.

Respect Monseigneur !

19 avril 2023

Comments:

Monseigneur Gaillot était membre du Comité de soutien de l’association « Citoyens du monde » . Albert Jacquard aussi.. De même que le père Joseph Wresinski, fondateur de « ATD Quart Monde », Edgar Morin, Georges Moustaki et beaucoup d’autres.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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