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DANS TON SOMMEIL 4.

Le château de Mailly à Urcel (Aisne), à l’époque une maison de vacances pour gendarmes.

Tu avais eu tes premières crises d’asthme après le décès du grand-père. Un éternel ronchon atrabilaire, le cœur sur la main, qui t’avait légué sa maladie, et rien d’autre. Il était emphysémateux et ne trouvait le sommeil qu’après de nombreuses pulvérisations de Ventoline et tu allais devoir faire de même. Quand on était chez les grands-parents, il nous racontait ses mémoires de guerre d’ancien poilu resté fidèle à Pétain et anti-gaulliste enragé. Il nous montrait ses grimoires, des grands livres illustrés avec des photographies sépia des chefs militaires, les Foch, les Joffre et les Nivelle. Sa grande guerre qui, d’un paysan avait fait un soldat. Grand-mère ne faisait pas de politique et réprouvait ses accès d’humeur et notre père ne comprenait pas sa vindicte contre Mongénéral qui était sa référence ultime.

On dormait dans le même lit, et je ne parvenais pas à m’endormir en entendant ta respiration bruyante et tes halètements. Pire, j’étais souvent réveillé par tes crises qui nous valaient parfois la visite nocturne ou matutinale du médecin de famille. Il te faisait une intraveineuse et tu t’endormais comme un nourrisson. J’avais toutes les peines à comprendre ta souffrance et je te réveillais parfois à coups de pied lorsque tes râles empêchaient mon sommeil. J’étais aussi cruel qu’inconscient.

On passait tous les ans nos vacances dans un château près de Laon, à la limite de la Marne. Le château de Mailly, un édifice moyenâgeux reconverti en villégiature estivale pour gendarmes. Le gérant était un ancien d’Indochine qui avait ses quarts d’heure coloniaux et il passait son temps au comptoir du foyer, à verser bières et apéritifs, selon l’heure, pour les adultes et des sodas pour les jeunes. Les parents et leurs amis jouaient aux cartes ou suivaient le Tour de France lorsque le temps ne leur permettait pas de faire une excursion vers les sites touristiques ou les haut-lieux des batailles de la Première guerre mondiale. On avait ainsi vu le trou laissé par la grosse Bertha et le chemin des dames, où des soldats s’éventraient à la baïonnette dans l’obscurité totale. De quoi devenir à jamais antimilitariste.

Pour cette année, on avait tenu compte de ta maladie pour des vacances chez un lointain cousin du père, dans le Puy-de-Dôme. Un patelin nommé Chappes, à côté de Jerzat. Une vieille bâtisse entourée de champs de blé où suaient des ouvriers agricoles engagés pour la saison et que surveillait la cousine, une vieille dame antipathique peu sensible à leurs peines et encore moins à leurs revendications. On jouait au football dans la cour de la ferme, on musardait dans la campagne et, à l’heure de la sieste, on taquinait les lézards se faufilant dans la pierraille. Pour le dire autrement, on s’ennuyait ferme et on attendait impatiemment l’heure du retour. C’était l’année du fameux duel Anquetil – Poulidor dans le Puy-de-Dôme, mais notre père, sans voiture, avait renoncé à s’y rendre.

On avait passé notre mois d’août à relancer les dés, soit pour faire avancer des coureurs cyclistes sur un vélodrome en carton, soit pour bouger des footballeurs sur un gazon hypothétique. L’été était vraiment fini lorsque nous avions dû faire nos devoirs de vacances à l’école pour préparer la rentrée de septembre. C’était facultatif, et cela signifiait pour nous qu’on n’était pas obligés, mais tout ce qui pouvait soulager notre mère semblait bon à prendre au père, en plus de nous contraindre à l’étude et de mettre un terme à ce climat émollient de paresse qui l’excédait.

Les rues étaient vides et il fallait au diable-vauvert pour faire les courses, avec tous les magasins habituels qui étaient fermés. Notre frère aîné payait ses futures études en travaillant dans une usine textile et on l’imaginait en bachelier frais émoulu de l’école entouré d’ouvriers familiers et patoisants. Mais il se faisait à tous les milieux.

La saison de football avait repris et tu étais devenu le gardien titulaire des minimes du club de l’école quand j’évoluais au poste d’ailier droit chez les pupilles. Il fallait se lever tôt le matin et, sous la pluie et dans le vent, affronter des clubs de quartiers sur des pelouses qui n’étaient souvent que de simples pâtures avec des poteaux à chaque bout, et tout cela pour le compte de districts obscurs. Tu prenais des cartons plus souvent qu’à ton tour et tu te faisais en plus engueuler par le père qui faisait le juge de touche lorsque ses missions ne le retenaient pas, même le dimanche. Pour moi, c’était plus facile. Il ne pouvait pas être partout et je m’amusais à folâtrer sur mon aile en dribblant mes vis à vis, sans efficacité aucune, ce qui m’était vivement reproché.

On devait se lever encore plus tôt pour assister à la messe, et on s’amusait de voir une vieille folle chaque dimanche à l’office de 7h. Elle psalmodiait des prières à contretemps, chantait des cantiques à tue-tête et poussait des jérémiades qui laissaient l’officiant interdit, partagé entre l’envie de la mettre dehors et les Béatitudes de l’évangile de Mathieu et son « heureux les pauvres en esprit ». On finissait tous deux par haïr ces dimanches avec son gigot du déjeuner et son film du soir dont on restituait les dialogues tout en mimant les scènes dans la cour de récréation du lundi matin.

Tu allais passer ton certificat d’études mais nos parents s’inquiétaient déjà pour ta santé mentale. On ne savait trop pourquoi mais il fallait sans doute y voir les raisons dans ta crainte exagérée du père, tu avais falsifié ton carnet de notes d’une façon grossière. Tu avais gommé un chiffre du total en le substituant par un autre en surcharge, sans même avoir pris la précaution de modifier les notes intermédiaires. Une contrefaçon grossière qui ne tarda pas à être découverte et qui te valut des heures de retenue et un avertissement après qu’une mise à pied d’une semaine eût été envisagée. On mit cet écart sur le compte de ta santé délicate et de ton tempérament fantasque, jugeant qu’il n’y avait pas lieu de sévir outre mesure. « Plus bête que méchant », trancha le Père supérieur, celui qui, en dernière instance, statuait sans contestation possible sur les affaires de discipline. C’était là ta première prise de distance avec la réalité et ce ne serait pas la dernière.

Tu répondais à tous ceux qui te demandaient ce qui t’avait pris, moi y compris, que tu ne savais pas, que tu l’avais fait sans réfléchir et, plus inquiétant, qu’une voie t’avait incité à le faire. Cette dernière justification avait sensibilisé notre mère qui, elle aussi, entendait des voix dans ses phases de déraison, ses « bouffées délirantes », comme avait dit le Docteur Duvernay à notre père qui traduisait le diagnostic par le mot plus ordinaire de folie.

L’année d’avant, notre grand-père était décédé et elle avait dû être internée dans un hôpital psychiatrique. Dans le Nord, il y avait Armentières pour les hommes et Bailleul, au bord des Monts de Flandres, pour les femmes.

Notre père nous emmenait à la gare routière pour aller lui rendre visite, le dimanche après-midi. Tandis qu’il lui parlait dans la salle commune, on regardait Télé-Dimanche en suçant les bonbons distribués généreusement par le personnel. Il y avait parfois un match de football diffusé entre deux récitals d’un chanteur de variété. C’était en hiver et, le soir, on mangeait une portion de frites sur la place avant de regagner le car qui roulait dans la neige et toi tu t’amusais à faire des dessins sur les vitres.

L’été d’avant, on était chez les grands-parents et elle avait voulu s’enfuir de leur maison, sous prétexte qu’on voulait la faire interner. Tout le quartier avait été ameuté par ses cris et ses larmes et la tante Alice, aidée de ma grand-mère, la retenaient sur le trottoir. En chemise de nuit, elle était en partance pour n’importe où du moment qu’elle échappait à ses tourmenteurs. L’arrivée en catastrophe d’un médecin et une piqûre de calmants l’avait apaisé pour un temps, mais l’hospitalisation semblait inévitable, comme l’avait confié notre père à son père à elle, qui avait déjà un pied dans la tombe et lui demandait de lui prêter aide et assistance, quoi qu’il arrive. Un serment qu’il faisait sans se faire prier, étant avant tout un homme de devoir.

Le vieux décéda en septembre et on nous rhabilla de neuf pour l’enterrement. Le curé raconta sa vie d’ouvrier agricole au fin fond du Pas-De-Calais contraint par l’exode rural de venir à la ville pour exercer la profession de cordonnier, arrondissant des fins de mois difficiles en s’employant comme bedeau dans cette même paroisse. Un homme bon, sans malice et toujours prêt à rendre service, ajouta-t-il dans une ultime péroraison. On voulait bien le croire. Il avait consacré une partie de son sermon à la souffrance endurée par le défunt qui avait enfin trouvé la délivrance, assis à la droite du père, ou pas très loin. Dans la paix du Christ pour l’éternité.

Un Christ que grand-mère, notre mère et une punaise de sacristie de passage avaient vu dans le ciel, au-dessus des voix ferrées d’une vieille gare de marchandise. Le Christ en croix dans un ciel teinté de rose, c’est de cette façon qu’elles avaient toutes trois décrit le prodige. Notre père avait haussé les épaules, en matérialiste peu porté sur les extases mystiques et notre frère aîné y avait vu le signe avant-coureur d’un internement certain. Quant à nous, l’image nous transportait dans des régions féeriques douces à nos imaginaires.

Les vieux possédaient une maison sur les boulevards extérieurs de Lille et ils louaient à bas prix des appartements miteux occupés par un couple de Portugais alcooliques pour l’un et par une vieille dame veuve d’un batelier pour l’autre. On l’appelait « grand-mère pie » pour ses incessants bavardages qui avaient tout du piaillement. C’est son petit-fils qui avait repris l’activité familiale héréditaire, sa péniche étant amarrée le long de la Deûle. Elle transportait du charbon par voie fluviale, du bassin minier jusqu’en région parisienne. C’est en tout cas ce qu’il nous avait dit.

Grand-mère, la nôtre, suivit son mari quelques mois plus tard vers les mêmes cieux auxquels ils croyaient tous deux dur comme fer. Un cancer de l’estomac pour elle, après une ultime crise d’emphysème pour lui. Tante Alice garderait la maison et veillerait à percevoir les loyers des locataires, tout en s’employant comme gouvernante chez les curés de la paroisse, un recrutement de faveur pour les services rendus par feu son père. Elle y faisait la cuisine, le ménage, les lessives et y avait congé le lundi, jour où elle venait épauler notre mère convalescente à la gendarmerie. Elle arrivait tous les dimanches soirs avec sa toque et son manteau de fourrure, prête à se mettre au travail après que les deux femmes eussent bu leur verre de goutte et fumé leur cigarette blonde.

Le lundi, elles allaient faire les courses pour la semaine, à l’épicerie De Smet, à la boulangerie Van Leynselle, à la boucherie Hare, à la crémerie, chez Valentine pour les fruits et légumes et à la Coop ou à Una pour le reste. Elles préparaient des plats familiaux qui n’avaient plus qu’à mijoter : pot-au-feu, bœufs à la mode, cassoulets, blanquette ou jardinières de légume. C’était parti pour la semaine avec le steak-frites du samedi midi, le jour où elle nettoyait à grande eau et le festin du dimanche, qu’elle préparait la veille. Des emplois du temps immuables, au rythme des harassantes tâches ménagères auxquelles aucun individu mâle de la famille n’avait jamais pris la moindre part.

Le jeudi après-midi, on avait l’entraînement de football. Un peu de ballon, mais beaucoup d’exercices physiques et de mise en forme. Toi, tu bénéficiais d’un traitement particulier, l’entraînement spécifique des gardiens. Les tireurs s’avançaient vers ton but protégé par des figurines en mousse et tu plongeais de tous les côtés, terminant l’exercice meurtri et courbaturé. Grand et mince, tu étais souple et élégant et on voyait en toi le futur gardien de l’équipe première qui jouait en troisième division de district.

Tes résultats scolaires médiocres t’incitaient à t’investir dans un sport que tu te voyais pratiquer en professionnel. « Beaucoup d’appelés et peu d’élus », notre père avait prononcé la parole biblique qui, selon lui, s’accordait parfaitement à des chimères dont il était revenu lui-même. Mais il en fallait plus pour te décourager et tu persistais dans tes rêves. Tu avais même un supporter, un idiot de village incapable de saisir les subtilités du jeu et qui n’y comprenait que la phase basique des penalties. Comme il t’arrivait d’en arrêter avec brio, il avait fait de toi son héros et ne manquait plus aucun de tes matchs, ce qui faisait bien rire tes coéquipiers.

Quant à moi, je continuais à musarder sur mon aile, moins collectif que jamais et il m’arrivait d’aller seul au but au terme de dribbles déroutants. Après Kopa et Garrincha, mes idoles avaient pour noms Jaïrzinho ou Best, le jeune ailier de Manchester United qui ressemblait aux Beatles. Reims jouait maintenant en deuxième division alors que le LOSC allait remonter en première. Tu jubilais et je suivais les joutes des Rémois dans tout l’hexagone, en disgrâce avec un Raymond Kopa toujours fidèle au poste, malgré tout. Il était revenu du Real Madrid pour sauver Reims, comme Cincinnatus avait posé la charrue pour sauver Rome.

Un jeudi, on avait composé toi et moi une chanson sur l’Algérie après le coup d’état de Boumédienne. Sur l’air du « Hourra » de Jean Ferrat, on avait imaginé les malheurs destinés aux candidats potentiels, après l’élimination de Ben Bella. Les couplets s’enchaînaient et on chantait à tue-tête avec, dans tous les cas de figure, le nom d’un footballeur du F.C Nantes, un nommé Boukhalfa, qui désignait un dictateur imaginaire prêt à faire un mauvais sort à tous ses rivaux. Loin de s’en amuser, notre frère aîné méprisait nos talents précoces de chansonniers et, révisant le baccalauréat, il nous conseillait de nous consacrer à l’étude. Tu n’en avais pas moins décroché le certificat d’études, un brevet élémentaire de rationalisme qui devait éloigner les fantômes de ta folie et on était descendus dans la rue pour fêter l’événement avec nos pistolets à pétards et ta cocarde tricolore que notre père, qui n’avait rien d’autre à aligner comme succès scolaire, t’avait obligé à porter.

C’était aussi l’année où, d’un commun accord, on avait décidé de brûler nos soldats. Il y avait de tout dans un disparate surprenant qui faisait cohabiter des chevaliers du moyen-âge, des militaires des deux guerres mondiales, des hussards, des cow-boys, des indiens, des officiers de cavaleries et jusqu’à la police montée canadienne. Si on avait gardé nos jeux de football et nos coureurs, comme nos trains électriques et nos circuits 24, on estimait que toute cette quincaillerie en uniforme n’était plus de nos âges. Décision un peu prématurée pour moi qui n’avait que 11 ans, l’âge bête, mais j’étais solidaire de toi.

C’est toi qui avait pris le briquet de notre père et commencé à enflammer les premières lignes. Il y avait aussi des tanks, des avions, des camions et des bâtiments de guerre. Les premières flammes nous aveuglèrent, mais c’était comme un feu de joie où se consumaient les victimes d’un feu roulant qu’il nous plaisait de raviver. Une odeur de plastique brûlé envahissait la pièce et une fumée âcre s’y dégageait au point qu’il nous fallût ouvrir en grand les fenêtres.

Notre père, qui était planton ce jour-là, fut prévenu que quelque chose d’anormal se passait dans son logement. Il remonta les deux étages et nous trouva en flagrant délit de pyromanie, petits Néron incendiant les armées intemporelles du monde entier. On s’est pris quelques baffes et tu ne fus pas le moins épargné, toi qu’on considérait comme le principal responsable de cet autodafé eu égard à ton âge. Notre mère, absente au moment des faits, se fit raconter l’incident et nous trouva des circonstances atténuantes, provoquant la fureur du paternel. « Ils auraient pu mettre le feu à la caserne », s’écria-t-il. « Ça n’aurait pas été un mal », osa-t-elle répliquer, ne voyant pas de quoi faire un drame de quelques morceaux de plastique brûlés. Notre frère aîné se joignit au père pour dénoncer son irresponsabilité et sa complaisance à notre endroit. Papa Premier et Papa Deux partageaient souvent leurs avis et leur vision du monde.

Pour parquer le coup et faire montre de la plus dure sévérité, notre père se mit à arracher tous les posters des Salut Les Copains qui garnissaient les murs de notre chambre. Frank Alamo rejoignit Claude François et Richard Anthony à la poubelle, avec Sylvie Vartan, Michèle Torr et Françoise Hardy comme compagnes. Pire, il nous assigna à résidence pendant les vacances de Pâques, mais nous n’avions nulle part où aller de toute façon.

On avait passé le mois de juillet au château, comme d’habitude, et, exceptionnellement, Anquetil n’avait pas remporté le Tour de France. En août, on m’avait inscrit à une colonie de vacances en Normandie où j’avais tout détesté. Toi, tu étais parti chez une parente dans le Pas-De-Calais, à Saint-Pol sur Ternoise. C’était le berceau de la famille, là d’où venaient les grand-parents qui évoquaient souvent avec nostalgie leurs villages de Blangy-sur-Ternoise ou de Blingel.

Tu avais été témoin d’un accident de la route sur la nationale entre Arras et Le Touquet et tu avais vu des blessés graves, meurtris et sanguinolents. Tu en avais fait des cauchemars et tu en faisais perdre le boire et le manger à ton entourage, moi le premier. C’est à ce moment-là que je crus comprendre que tu avais un certain goût pour la mort.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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