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LA (TRÈS) GRANDE ÉVASION

L’affiche du film : paradis fiscal, enfer social. Avec l’aimable autorisation des auteurs.

C’était le 10 novembre, au cinéma Le Méliès à Villeneuve d’Ascq à l’initiative d’Attac, le film La très grande évasion de Yannick Kergoat (en coécriture avec Denis Robert). Aux membres de l’association qui informent depuis 25 ans sur la question, le film n’apprendra pas grand-chose, mais il constitue un rappel utile et les angles choisis sont inhabituels dans ce type de documentaire. Le film était suivi d’un débat animé par René Dassonville (Attac et Solidaires Finances publiques), pour bien resituer les enjeux. Avant la séance, le comité de Villeneuve d’Ascq diffusait les flyers pour l’événement du 18 novembre à la Bourse du travail afin de fêter l’anniversaire de l’association altermondialiste. Son quart de siècle avec des combats qui, partis de l’économie et de la finance, se sont élargis à la démocratie, à la citoyenneté et à l’écologie.

Tout d’abord, un gros plan sur les auteurs ou plutôt les coauteurs. On connaît surtout Yannick Kergoat pour avoir réalisé avec Gilles Balbastre le fameux Les nouveaux chiens de garde, démontage en règle du paysage audiovisuel français inspiré par les théories de Pierre Bourdieu. Une dénonciation sans appel du journalisme de connivence et de révérence au service des puissances d’argent et des pouvoirs politiques. Le titre était choisi après Les chiens de garde, pamphlet de Paul Nizan dénonçant les intellectuels de cours et les penseurs aux ordres, tout juste là pour conforter la société bourgeoise et l’ordre des choses. Un livre qui, dans un style plus provocateur et dans un esprit critique plus virulent, faisait suite à La trahison des clercs, de Julien Benda.

Yannick Kergoat, membre d’Acrimed (l’association pour la critique des médias) peut paraître comme un vieux routier du cinéma français. En tant que monteur, il a travaillé pour des cinéastes comme Dominik Moll, Éric Zonka, Cédric Klapisch, Costa-Gavras, Rachid Bouchareb ou encore Mathieu Kassovitz, ce qui s’appelle une belle carte de visite. En tant que réalisateur et documentariste, on lui doit, outre Les nouveaux chiens de garde (2011 déjà !), Régis Debray, itinéraire d’un candide en 2016 et cette Très grande évasion sortie en 2022.

Denis Robert, lui, est connu pour être un journaliste intransigeant, un enquêteur pugnace et un parangon de courage dans un monde médiatique qui en manque cruellement. Il débute comme correspondant de province à Libération où, basé à Nancy, il couvre la région Grand Est. Il va s’intéresser notamment à l’affaire Grégory, recueillant les propos de la castafiore Duras (« sublime, forcément sublime! »). Tu parles !

En journaliste d’investigation, il bifurque vers les scandales financiers et apporte sur un plateau à Libération l’affaire Clearstream, où les révélations d’un avocat luxembourgeois – Ernest Backes – un temps salarié de la firme qui la décrit comme une chambre de compensation lessiveuse d’argent sale et carrefour bancaire de l’évasion fiscale. Serge July lui conseille de mettre un terme à son enquête et il quitte le journal pour écrire ses deux livres sur l’affaire : Révélation (2001) puis La boîte noire en 2002. Deux livres qui lui vaudront un procès qu’il perdra contre Clearstream et ses avocats dont le célèbre Richard Malka, entre autre avocat de Charlie Hebdo. Il sera condamné aux dépens à verser des sommes pharaoniques qui le mettront sur la paille, même s’il finira par gagner en cassation, mais bien trop tard.

Chien perdu du journalisme français, il va écrire plusieurs livres, romans, essais et scenarii de bandes dessinées, sans compter une dizaine de films et documentaires pour le cinéma ou la télévision. Citons notamment le fameux L’affaire Clearstream racontée aux ouvriers de Daewoo, démontage en règle de la mondialisation financière et du capitalisme nomade des délocalisations.

Un film qui se présente comme une suite d’interviews d’économistes, de sociologues ou de politistes, notamment Gabriel Zucman ou Alain Deneau mais aussi le syndicaliste d’Attac et de Solidaires Finances Publiques Vincent Drezet. Tous reconstituent le contexte de la finance déréglementée après la victoire du libéralisme et des Reagan et Thatcher au début des années 1980. À l’état social et aux 30 glorieuses ont succédé les reaganomics et le consensus de Washington pour le moins d’état, le moins d’impôt et le moins de services publics et d’aides sociales. Plus la dette, qui fait figure de chiffon rouge pour mater les peuples rétifs à cette vision du monde. Cette fameuse dette que nos enfants après nous devront payer coûte que coûte.

Trois phrases illustrent le propos. D’abord le triste Raymond Barre et son « la France vit au-dessus de ses moyens », puis celle de Ronald Reagan, « l’état est le problème, pas la solution » et enfin le définitif « il n’y a pas d’argent magique » de notre Macron national, lourde sentence prononcée devant des infirmières en colère. Un argent magique qui coulera à flot après le Covid. On pourrait ajouter à ces trois phrases ce « la société n’existe pas » de Thatcher ou le « il s’agit de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la résistance » de Denis Kessler, ancien mao passé Du col Mao au Rotary, comme disait ce cher Guy Hocquengheim.

Voilà qui vous pose un cadre, mais le film va plus loin, avec des auditions parlementaires dans le cadre d’enquêtes et de rapports avec des patrons de multinationales qui débitent les mêmes propos lénifiants, à savoir que tout est légal, qu’ils paient leurs impôts et que circulez, y’a rien à voir. On peut voir notamment notre sénateur Éric Bocquet dont les livres, le travail au Sénat et les commission d’enquête forcent l’admiration. On peut voir aussi le patron d’Amazon France enchaîner les mensonges sur toutes les radios et toutes les télés.

Les explications techniques abondent sur les affaires des Panama papers, des Luxembourg Leaks et autres scandales avec un Junker d’un cynisme révoltant. On entend dans ce cadre le lanceur d’alerte Antoine Deltour et ses révélations sur UBS et sa prospection de clients américains pour les avantages fiscaux procurés par la banque. Mais c’est peut-être un Gérard Longuet qui est le plus clair : la fiscalité en France est confiscatoire et il vaut mieux que l’argent reste dans la poche des riches plutôt que de renflouer les caisses d’un état qui ne sait pas en user utilement. D’où tous ces montages compliqués montés par des experts financiers ou des cabinets d’avocats d’affaire, ces combines à la limite de l’escroquerie comme le « sandwich irlandais » ou le « double Irish ». Des bénéfices sont transférés dans des pays à fiscalité quasi-nulle avant de rejoindre des paradis fiscaux. Car, si Pierre Moscovici ou Thierry Breton nous affirment qu’il n’y a pas de paradis fiscaux en Europe, on sait que Chypre, Malte, la City londonienne, les Pays-Bas ou l’Irlande sont des lieux rêvés pour l’évasion fiscale, ou l’optimisation, ce qui revient à peu près au même. D’ailleurs, les paradis fiscaux ne sont plus des îles avec des plages de sable blanc mais ils sont partout, aux îles vierges britanniques comme à Singapour ou à Monaco.

On rit beaucoup en entendant Sarkozy décréter que les paradis fiscaux, c’est fini. Comme un gamin qui croirait en la pensée magique et en ses propres prophéties, même pas auto-réalisatrices. Il est plus grave de comprendre que l’argent planqué dans les paradis fiscaux, ce sont des moyens qui manquent à la main gauche de l’état, à la sécurité sociale, à la solidarité et aux services publics.

En deux heures de film, on a l’impression d’avoir fait le tour. Même si le sujet est inépuisable et que des compléments d’information sont toujours nécessaires. L’idée force est que les banquiers et les riches ont su tordre les législations des états à leur profit, par un lobbying incessant et des mécanismes financiers compliqués auxquels les politiques n’entendent rien.

Voilà pourquoi votre fille est muette, comme disait Molière, et comment les 80 à 100 milliards d’Euros par an d’évasion fiscale en France sont possibles. C’est utile de rappeler tout cela, en incitant le peuple, les associations, les politiques et les syndicalistes à s’en mêler, pas en écoutant les discours stéréotypés des possédants, mais en leur faisant rendre gorge, comme l’avait dit un ministre socialiste naguère.

Roosevelt avait taxé les riches à 95 % et Keynes prônait l’euthanasie des rentiers. À quand l’interdiction de la profession de conseiller fiscal ? Mais vous n’aimez pas les riches ? Non !

La très grande évasion de Yannick Kergoat, écrit par Kergoat et Denis Robert.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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