BERGERET
Je crois me souvenir qu’elle se prénommait Nicole. Oui, Nicole Bergeret, professeur de Français et accessoirement surveillante d’examens officiels en saison, désignée ou soucieuse d’arrondir ses fins de mois. Elle trônait au milieu de la pièce, avec sa tignasse frisée, ses petits yeux méchants et sa complexion osseuse de maigre pathologique, le jour où je passais l’oral du baccalauréat, un après-midi bleu de l’été 1972.
J’avais dû en passer par elle pour les préliminaires, en gros le fait de décliner son identité et de préciser à quel lycée on appartenait. Je n’avais pas ma carte d’identité ce jour-là, et un copain de classe avec qui j’avais fait la route en voiture m’avait dit que cela n’était pas nécessaire. Je soupçonne ce vieux gamin adipeux au sourire invariablement collé au coin des lèvres de l’avoir fait exprès pour me mettre dans l’embarras. Pour dispensable qu’elle pouvait être, lui l’avait bien sa carte, et à jour.
– « Vous ne ferez jamais rien dans la vie ! S’était-elle exclamé en constatant ce défaut de pièces d’identité.
Je restais sans voix, aucune réplique ne me venant spontanément et assommé par la prédiction malveillante de cette haridelle. Je n’avais plus qu’à courir chez moi récupérer les papiers et à revenir dans ce lycée roubaisien où mon sort et mon avenir devaient se jouer.
– On vous autorise à repasser chez vous mais c’est bien à titre exceptionnel. La salle d’examen n’est pas un moulin et nous attachons beaucoup d’importance à la confidentialité », ajouta-t-elle en semblant sourire de mon total désarroi.
Elle m’avait signé, toujours exceptionnellement, un ausweis qui me permettait de franchir les portes du bahut et c’est comme cela que j’avais connu son nom. Il m’évoquait celui de Bergeron, ce vieux patron de F.O adepte de la politique contractuelle et de la trahison de classe. Je confondais les deux noms dans un même ressentiment et j’attrapais un bus qui menaçait de partir de la grand-place. Je n’avais même pas de ticket et j’en achetais au chauffeur qui, par des grognements sourds, me faisait comprendre qu’il y avait suffisamment de points de vente et que ce n’était pas dans ses attributions de vendre des tickets à l’unité. Je me le tenais pour dit et lui demandait un carnet de 10. Je devais retourner chez mes parents, reprendre un bus sur la place de Tourcoing et retourner à Roubaix pour retrouver la cerbère avant retour chez moi. La cerbère, ou plutôt la pythie et ses prédictions. Une Cassandre de C.E.S qui ne me voyait pas un grand avenir. Moi non plus, du reste.
Bref, un marathon à accomplir le plus rapidement possible, pour ne pas être hors délais et éviter de me pointer avant l’extinction des feux. J’étais dans la position d’un coureur attardé menacé par la voiture balai (on était en plein Tour de France et j’avais la métaphore sportive). Fort heureusement, les correspondances s’enchaînaient à la minute près et je pouvais arriver sur les lieux trempé de sueur et la gorge sèche. J’aurais tout donné pour un verre d’eau qu’on finit par consentir à m’apporter, mais j’étais attendu par un aréopage de professeurs qui regardaient leur montre dans un bel ensemble. Tous mes condisciples avaient déjà passé les épreuves et j’avais l’impression de jouer les arrêts de jeu, voire les prolongations , pour refiler la métaphore sportive.
Je passais devant chaque membre du corps enseignant dans les matières où mes notes avaient été jugées insuffisantes. Je m’en tirai plutôt bien, ayant paradoxalement réussi à l’écrit dans des matières où j’étais habituellement mauvais, et échoué dans celles où j’avais l’habitude de briller. La prof de Français, beaucoup plus sympathique que sa collègue, me vota un 20/20, et encore, « en notant vache » aurait-elle pu dire imitant Robert Dalban dans Les tontons flingueurs. Elle ne dit rien de tel et j’avais disserté sur le thème de la vengeance, justement, tirant des exemples dans des romans et des films, de Dumas pour Monté-Cristo à Chabrol pour Que la bête meure. On ne pouvait pas me reprocher mon éclectisme et j’avais dû être assez brillant, ce qui n’était pas vraiment dans mes habitudes.
Quinze jours plus tard, je pouvais lire mon nom dans la presse locale et je n’avais même pas eu à me déplacer dans ce bahut maudit. J’avais mon bac, un passeport pour la vie active plutôt qu’un sauf-conduit pour l’université.-
J’avais retrouvé trace de Bergeret à la faveur du syndicalisme. Quelques années s’étaient passées et j’avais dû prendre un poste à Paris à la suite d’un concours administratif réussi, ce qui réduisait un peu la portée de la cruelle sentence de la Bergeret. J’avais adhéré à un syndicat qui entendait porter haut les valeurs de l’écologie, de l’autogestion et du féminisme et une grève contre les premières consoles de visualisation, le travail sur écran pour aller vite, avait mis en lumière auprès de la confédération notre petite équipe syndicale. Cela nous avait valu, avec trois camarades, d’être conviés à une A.G annuelle où chacun était appelé pour valoriser ses luttes victorieuses avec des formules convenues qui se terminaient invariablement par « une lutte exemplaire ». Élu comme porte-parole, je regagnais ma place sous les applaudissements et un changement de plateau avait eu lieu.
Sur l’estrade, à la tribune, on pouvait voir Nicole Bergeret entourée des huiles du syndicat, les quelques visages connus du grand public vers lesquels la presse et les médias accouraient pour recueillir la position officielle du syndicat sur tous les sujets touchant à l’économie et au social. Elle représentait un syndicat d’enseignants qui avait eu le vent en poupe au moment des lois Debré, l’homme à l’entonnoir croqué par Cabu dans mon Charlie Hebdo. Au micro, elle rappela au public la valeur primordiale de l’éducation dans toute démocratie digne de ce nom et égrena d’une voix monocorde les quelques « luttes exemplaires et victorieuses » dans des établissements scolaires de France et de Navarre. « Si vous trouvez que l’éducation coûte cher, essayez l’ignorance », asséna-t-elle, parodiant Lincolon. Au final, elle fit siffler un ministre de l’éducation nationale de l’époque, un dénommé René Haby, en se fendant d’un bon mot repris par la foule : « on viendra à bout d’Haby !». Un triomphe.
Je faisais quelques pas dans sa direction, mais elle feignait de ne pas me reconnaître et il était possible qu’elle ne m’ai pas remis après cette après-midi de chien de l’oral du bac. Après tout, nous nous étions vus à peine un quart d’heure au total et, si elle était aussi peu physionomiste que je l’étais, il n’y avait rien d’extraordinaire à ce qu’elle m’ignorât. Et puis, j’avais ma fierté et je ne me voyais pas faire des pieds et des mains pour approcher la vedette du jour.
Aux tables à l’entrée du hall où nous étions, je remarquais quelques pétitions qu’on nous appelait à parapher. Sur l’une d’elles, qui concernait le monde de l’éducation, je pouvais voir la signature de Bergeret. Et pas seulement la signature, puisqu’il y était inscrit à l’encre violette son adresse et même son numéro de téléphone. Je m’empressais de recopier ces précieuses informations pour m’en servir en temps utile. Après tout, je m’étais senti humilié et j’avais l’intention de me rappeler à son mauvais souvenir, même s’il n’y avait pas eu mort d’homme et que sa petite appréciation quant à ma personne avait été digérée depuis longtemps. Non, je ne ferai sûrement rien dans la vie, si ce n’est que des boulots aussi alimentaires qu’administratifs et quelques passions monomaniaques dans des domaines aussi divers que le rock, le football ou la littérature. Si on pouvait appeler ça une vie.
J’appris par la suite que Dame Bergeret avait grimpé dans l’appareil, et la petite surveillante d’un lycée technique de Roubaix était devenue rédactrice en chef du magazine du syndicat, un journal qui était même vendu en kiosque. Cette information m’amena à ourdir un plan de bataille. J’avais quitté Paris et, retourné dans le Nord après un épisode dépressif qui me laissait inerte avec des cocktails médicamenteux que j’améliorais avec un peu d’alcool. Plutôt qu’un suicide, j’avais donc décidé d’en finir avec les quelques tourmenteurs que je jugeais responsables de ma déchéance, de ma « décompensation », comme disait mon psychiatre. Nicole Bergeret en faisait partie, peut-être pas aux premières loges, mais à un rang pas trop éloigné, comme on disait sur les tableaux de mutation de l’administration.
Après mes échecs avec un professeur de technologie et un entraîneur de football, il fallait cette fois réussir avec cette petite bourgeoise détestable montée en graine dans un syndicat qui commençait déjà à renier ses valeurs et ses convictions. Bientôt viendrait Solidarnosc et les compromis sociaux avec le pouvoir socialiste avant la conversion au libéralisme, mais on n’en était pas encore là.
Fort de quelques articles publiés dans la presse syndicale locale, je me faisais recommander par notre secrétaire départemental auprès de Bergeret. Ils se connaissaient et semblaient en parfaite connivence. Avant une ascension syndicale qui l’avait amené dans la ville lumière, la dame avait fait ses premières armes dans la métropole, usant de fermeté devant les rejetons des classes populaires à majorité maghrébines. Elle avait de l’autorité, on ne pouvait pas lui enlever ça. J’avais cru bon de proposer un fort article sur l’autogestion, de ses origines syndicales aux dernières survivances de Lip et du Joint français en passant par la Yougoslavie de Tito et la social-démocratie suédoise. Vaste programme.
En fin de matinée, elle daigna me recevoir pour discuter d’un article qu’elle trouvait trop long et trop orienté politiquement. J’avais refait le voyage à Paris et elle m’avait introduit dans son petit bureau au siège, rue de Montyon. J’avais mon calibre en poche mais il aurait été suicidaire d’en faire usage dans ce fief du syndicalisme et, après quelques échanges de banalités, je lui proposais de reprendre la discussion de façon plus conviviale, dans un restaurant chinois que j’avais repéré pas très loin. À ma grande surprise, elle accepta, en bonne camarade qui ne se refusait pas les plaisirs de l’existence.
Elle continuait sur ce qui constituait à ses yeux les faiblesses de mon texte, en rédac’ chef avisée. Selon elle, j’avais trop tendance à décrire l’autogestion telle qu’elle devait être, et non pas comme elle l’était si on s’en référait aux expériences vécues dans le monde réel. Quant à la Yougoslavie du camarade Tito, ce n’était qu’une caricature d’autogestion dans un contexte non déstalinisé.
– « Vous êtes déjà allé en Yougoslavie ?, m’interrogea-t-telle à brûle-pourpoint.
– Non, tout ce que j’en connais, c’est par le football. Vous savez, Djazic, Skoblar… Les Brésiliens de l’Europe.
– Pour un article là-dessus, vaudrait mieux voir France Football, mais pour ce qui est de l’autogestion… L’article est plutôt bien écrit, mais c’est le fond qui…
– Bon, on ne va pas finasser. Vous ne le publierez pas, c’est ça ?
– Je n’ai pas dit ça. Moyennant quelques corrections, c’est publiable. Disons que je vais devoir vous faire revoir votre copie.
– Une copie qui vaut combien ? Je rebondissais sur le mot pour la faire revenir inconsciemment à son passé de prof.
– Oh disons 11 sur 20, avec mention « peut mieux faire ».
On en était déjà au thé au jasmin et aux biscuits chinois et je lui demandais à partir de quelle note elle publiait. Elle me répondit 14.
– J’ai donc trois points à rattraper, c’est un peu plus que cet oral de contrôle du bac où j’en avais à peine deux. Un retard que j’ai quand même comblé, et pas grâce à vous. Oui, vous y étiez, au collège Roger Salengro, et vous m’avez même assuré que je ne ferai jamais rien dans la vie… ».
Elle devint livide et s’absenta pour gagner les toilettes. Je réglais l’addition et me dirigeai à mon tour dans l’étroit couloir menant aux commodités. J’attendais qu’elle sorte, se rajuste et se remaquille avant de sortir mon arme et de la pointer vers elle, occupée à se refaire une beauté devant le miroir.
Je ne sais pas si elle avait vu l’arme, et je la rangeais dans la poche intérieure de ma veste quand elle revint vers moi, presque larmoyante.
« -Je me souviens maintenant, mais ces périodes d’examen sont stressantes. Il arrive qu’on dise n’importe quoi.
– Remarquez, vous ne vous êtes pas trompée de beaucoup. Je n’ai encore rien fait et je ne ferai sûrement jamais rien, même les quelques meurtres que je me proposais de perpétrer, mais ce serait trop d’honneur à vous faire. Vous représentez à peu près tout ce que je déteste, mais je m’en voudrais de risquer la prison, ou même pire, pour vous. Au revoir madame, et bonne continuation ».
Elle ouvrit les yeux comme des soucoupes, feignant de ne pas comprendre ce que je lui disais. Elle prit son sac à main, mit son manteau et quitta l’établissement comme si elle avait le diable à ses trousses. Je m’engouffrais dans le métro pour la gare du Nord, pas mécontent de lui avoir fait peur, à défaut de mettre mon projet à exécution. Je n’étais pas doué, aussi bien pour la vie que pour la mort.
Plus de 40 années plus tard, j’écrivais une biographie des Who où je relevais cette phrase du proviseur Kibblewhite lancée à la future pop star : « vous ne ferez jamais rien de bon dans votre vie, Daltrey ». Le chanteur confiait que cette sentence hardie lui avait servi de moteur. Il est vrai que devenir le chanteur de l’un des plus grands groupes de rock du monde était une belle revanche.
Une revanche que je n’aurais pas, mais, pour l’heure, il me restait encore mes six balles, intactes, alors qui sait ? Une renommée de faits divers, ça se prend aussi, non ? Le fameux quart d’heure warholien.