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NOTES DE LECTURE 73

Liseuse, de Georges Croegaert (1848-1923)… Merci à Jacques Vincent

JAMES HADLEY CHASE – L’ABOMINABLE PARDESSUS – Série noire / Gallimard

Encore un Chase mais cette fois l’action se déroule à Londres, d’où l’auteur est d’ailleurs natif. Frank Mitchell est un ancien militaire démobilisé et qui végète en vivant aux crochets de sa petite amie Netta.

Il répond à l’annonce d’un riche marchand qui, ayant reçu des lettres de menace, désire recruter un garde du corps. Avant de voir Sarek, le riche commerçant, Mitchell doit en passer par sa secrétaire Emma Pearl, dévouée corps et âme à Sarek et pas très bien disposée à son égard. Il découvre vite que les lettres ont été dactylographiées par sa femme Rita.

Sarek fait des allers et retours Londres – Paris, son entreprise est basée à Wardour Street et il habite avec sa femme Rita à la campagne au-delà du West-end. Mitchell a tout de suite de mauvaises intentions et, soupçonnant de la part de son patron un trafic louche, se décide à le voler.

Il sera aidé en cela par Rita qui veut se débarrasser de son mari. Les deux amants diaboliques pactisent, l’un pour voler des diamants que Sarek trafique, l’autre pour supprimer un mari qui la fait chanter à cause d’un meurtre commis sur un ancien amant alors qu’elle était danseuse en Égypte. Un détail : Sarek se vêt d’un pardessus horrible qu’il ne quitte jamais, prétextant qu’il a ce manteau pour qu’on ne risque pas de lui piquer.

Mitchell en déduit que les diamants doivent être cousus dans le manteau et Rita lui laisse croire, bien qu’elle sache qu’il n’en est rien. Miss Pearl a bien vu le manège des amants et veille au grain, mais Mitchell finit par tuer Sarek accidentellement alors qu’il va faire un voyage à Paris. Sa femme prend sa place dans l’avion et arbore son pardessus pour tromper l’hôtesse. Il s’agissait de le supprimer et de faire croire qu’il a rejoint une femme là-bas. Mais rien ne se passe comme prévu et les ennuis commencent. On ne va pas divulgâcher, mais c’est encore un bon polar qui tient en haleine, la marque de fabrique de Chase avec ses personnages immoraux et prêts à tout, ses amants diaboliques et ses riches qu’il s’agit de détrousser.

On pense au Facteur sonne toujours deux fois de James Cain, même si le roman n’est pas à la hauteur de ce classique du polar américain mais bon, ça se laisse lire avec plaisir et c’est aussi bien construit que bien mené. Un polar hard-boiled sans illusion sur la vie comme sur l’humanité. Cynique et amoral.

FRANÇOIS WEYERGANS – TROIS JOURS CHEZ MA MÈRE – Grasset

On l’aimait bien Weyergans, écrivain franco-belge sensible et délié qui finit même à l’académie française. Drôle de parcours. Il est mort en 2019 et il était déjà oublié, malgré quelques bons romans, quelques films et un style remarquable.

Si le style est élégant, les anecdotes drôles et le récit enjoué, on ne sort pas du haut mal du roman français. Narcissisme et nombrilisme. Pas d’intrigue, pas de mise en tension, pas de narratif construit. L’auteur raconte sa vie, passant de sa mère à se femme et de celle-ci à ses filles, sans oublier le père disparu et ses problèmes de fric. Un roman familial décousu, si l’on veut, mais tout cela manque de structure, malgré le talent de plume qui est évident. Conquêtes féminines et mégalomanie mises à part – encore que – on se croirait chez Sollers.

Weyergans n’oublie pas non plus qu’il est cinéaste, et il multiplie les références à Hollywood ou à Cinecitta. Même si c’est souvent bien venu, ça fait quand même un peu « voyez ma culture » et ça fait surtout remplissage. On dirait qu’il n’a pas grand-chose à dire, même si il le dit bien.

En fait, il nous parle de romans ou d’essais à écrire : un sur la littérature érotique, un sur les volcans, un sur ses aventures galantes, qu’il appellerait Coucheries, même une pièce sur les amours de Louis XV et une biographie de Charlemagne par ses filles elles-mêmes. On dirait un velléitaire qui procrastine, et si cela fait partie du charme du roman, c’est toutefois un peu trop. Trop de facilité, trop d’auto-complaisance. Il nous balade d’anecdotes en anecdotes et, si cela ne manque pas de charme – le bonhomme sait raconter – c’est un peu léger pour un roman.

Une vaste culture, une grande érudition pour des pensées vagabondes, tout un réseau épars de digressions. Pas désagréable à lire, mais on sent la fatigue et le manque d’imagination.

Ce n’est qu’à la page 163 que commence vraiment le roman annoncé, avec couverture en fac-similé. Mais ça ne s’arrange pas pour autant . Toujours des anecdotes truffées d’érudition avec des personnages à haut capital culturel qui se rencontrent et souvent s’enfilent. Weyergans et ses groupies. Sans vouloir faire dans le délit de sale gueule, on ne voit pas vraiment Weyergans en play-boy international. C’est pourtant bien l’image qu’il se donne et ça prête franchement à rire. Ou bien veut-il nous faire son Woody Allen, car il y a beaucoup de choses qui le rattachent à l’humoriste américain : la psychanalyse, l’auto-dérision, la cinéphilie et bien sûr les femmes.

Mais on n’a que des pistes, des brouillons, des virtualités et les trois jours chez sa mère, entre Grenoble, Lyon et Avignon, ne sont en fait que trois jours dans sa tête pour un roman tout en évitement, en prétérition et en lignes de fuite. Le roman de la procrastination en fait. Bel aveu d’impuissance, même s’il baise beaucoup dans le livre.

Et puis tout au bout, dans les dernières pages, il y va quand même chez sa mère. Sa mère qui vient de passer deux jours et deux nuits dans son jardin à la suite d’une chute et qui va d’hôpitaux en hôpitaux. Là aussi, c’est léger. Je me souviens d’un Apostrophes des années 1970 où Weyergans reprochait à un auteur d’exploiter la mort de son père pour faire pleurer ses lecteurs. « Je pourrais faire pleurer la France entière avec la mort de mon père », lui avait-il dit avec rudesse. C’est ce qu’on appelle la pudeur. Il ne nous fait pas pleurer et nous fait parfois rire. Mais que tout cela est vain ! J’oubliais, ce livre a eu le Goncourt en 2005, coiffant au poteau Michel Houellebecq. Bien fait !

STEPHEN KING – MINUIT 2 – Albin Michel / J’ai Lu

Je vais vous faire un aveu. Je n’ai jamais lu de Stephen King, même si, comme tout le monde, j’ai vu de nombreuses adaptations de ses romans dans des films ou des séries télévisées. C’est grave docteur?Pas si on s’y met dès maintenant, même sur le tard.

Il faut dire que pour moi, il représentait l’épouvante à deux balles, le fantastique de train-fantôme, l’horreur bon marché. Mais c’est un peu plus compliqué que cela. King n’est certes pas Lovecraft ou Poe, mais il est King, ce qui n’est pas rien.

Brian Engle, un pilote de ligne, revient d’un vol Tokyo – Los Angeles où on a frôlé la catastrophe. À peine arrivé, on lui apprend la mort dans un incendie de son ex-femme, de qui il avait divorcé. Il doit reprendre l’avion pour Boston mais le vol n’est pas plus rassurant. Une jeune aveugle cherche sa guide ; Engle rêve des Dalton arrivant dans Tombstone et à son réveil s’aperçoit que presque tous les passagers ont disparu. Quelques personnes errent dans l’allée centrale, désemparées. Surtout, personne n’est en cabine et il n’y a pas de pilote. Un vol fantôme.

On fait le tour des passagers et chacun d’eux a son explication sur ce qui est en train de se passer. Seuls les passagers endormis au moment de la catastrophe seraient encore présents dans l’avion, les autres ayant disparu. Tout le monde pousse en tout cas Engle à prendre les commandes, estimant qu’il n’est pas là par hasard. L’appareil atterrit tant bien que mal à Bangor, dans le Maine. L’aéroport est désert et on improvise un toboggan pour faire descendre les passagers. Aucune vie dans l’aéroport et alentour ; les lieux sont déserts, les panneaux éteints, les horloges arrêtées. Craig Toomy, un homme d’affaire névrosé, fausse compagnie au groupe dans sa volonté inébranlable d’assister à un conseil d’administration à Boston. Il craint par-dessus tout les Langoliers, des monstres, boules noires pleines de dents, que lui faisaient craindre son père et qui se nourrissent des velléitaires et des paresseux. Il trouve un revolver et tire sur l’un des survivants mais le tir est freiné et affaibli, comme tout ce qui les entoure. Toomy est neutralisé mais la fillette aveugle entend toujours un bruit inquiétant qui se rapproche. Sont-ils dans un univers parallèle avec ses propres lois physiques, dans une autre dimension, victimes d’une faille temporelle ou d’un phénomène climatique ? Suspens haletant.

« Circulation dans les deux sens », il se disent que ça pourrait rentrer dans l’ordre en faisant le voyage en sens inverse. L’est est le passé, l’avion le présent et l’ouest le temps retrouvé. Pendant ce temps, Toomy poignarde la jeune aveugle qu’il prend pour la cheffe des Langoliers . Il tue un autre passager, réfugié dans un recoin de l’avion, avant d’être frappé par un grille-pain utilisé comme une fronde. Il a son compte, mais la petite aveugle insiste pour qu’on ne le tue pas ; « on aura besoin de lui », dit-elle. Une étrange complicité lie Dinah l’aveugle et Craig Toomy. Toomy qui retrouve son conseil d’administration de Boston grâce à une transmission de pensée exercée par Dinah.

On réussit à faire redémarrer l’avion et les Langoliers attaquent, s’acharnant sur Toomy mais engloutissant des morceaux de réalité pour les réduite à néant. En fait, c’est le passé qu’ils dévorent. Puis c’est la course poursuite entre l’appareil et les Langoliers alors que Dinah et Toomy sont morts. Brian, le pilote, veut repasser par la faille temporelle, la déchirure dans l’espace alors que Nick, l’Anglais des services secrets ayant fait le voyage pour tuer un homme d’affaire de Boston, s’y oppose.

Il faut non seulement repartir vers l’ouest et traverser la déchirure au-dessus du désert Mojave, mais il faut aussi être tous endormis. Un gaz soporifique est lancé et les personnages – moins l’Anglais qui a quitté l’avion en vol – arrivent à Los Angeles où ils constatent que, si à Bangor le monde était mort, celui-ci n’est pas encore né. Les quelques passants les prennent pour des fantômes ou des « nouveaux », nouveaux hommes et nouvelles femmes. Ils sont en tout cas euphoriques et partis pour une vie nouvelle. Fin de l’histoire. Et commencement d’une autre. Ce gars-là est inépuisable.

Mort Rainey, écrivain célèbre, vient de se séparer de son épouse Amy et vit dans leur résidence secondaire du Maine (toute ressemblance…). Il reçoit la visite de Shooter, un fermier du Mississippi qui l’accuse de plagiat pour une nouvelle qu’il prétend avoir écrite avant lui. La nouvelle a été publiée par l’écrivain deux ans avant que lui ne l’écrive, mais il exige la preuve, la copie du magazine qui l’a éditée pour la première fois. Perplexité de l’auteur qui sent quelque chose d’anormalement agressif chez l’homme.

C’est un peu une variation autour de l’auteur, du livre et de ses lecteurs, comme il avait déjà pu le proposer dans Misery. La menace se précise, son chat est retrouvé mort avec, planté dans sa poitrine, un tournevis contenant un message de l’homme. Amy, son ex-femme, lui apprend que sa maison a brûlé, sans possibilité de retrouver quoi que ce soit. Il part la retrouver et fait appel à son agent pour retrouver l’original de la revue.

Se pose la question de savoir si l’homme (Shooter) existe bien ou s’il n’est qu’un être sorti de son imagination malade. En d’autres termes, est-il devenu fou ?

On peut deviner la suite. Rainey souffre d’une psychose schizophrénique provoquée par un sentiment de culpabilité qui le mine depuis qu’il a fait publier la nouvelle d’un de ses amis sous son nom. Mais, comme rien n’est simple chez King, cela ne veut pas dire que l’homme au chapeau de quaker – Shooter – n’existe pas. Un fantôme ?

On a en tout cas deux récits efficaces et bien menés. On a à faire à un professionnel, un « maître du suspense », comme on écrit sur les dos de couverture. Et puis aussi un humour qui fait penser à Crumb, truffé de références à la pop-culture. Peut-être pas un chef-d’œuvre de la littérature, mais on s’emmerde pas une seule seconde. C’est déjà ça !

IAN RANKIN – LA MAISON DES MENSONGES – Éditions du masque

Revoilà mon Écossais favori, Ian Rankin et son vieil inspecteur Rebus, grognon, mal embouché et alcoolique. Plus sa subordonnée préférée Sobhian Clarke. Sauf qu’ici, Rebus est à la retraite et qu’on suit plutôt Clarke, qui est loin d’avoir son pittoresque.

Des enfants découvrent une voiture rouillée dans un fossé recouvert de verdure. À l’intérieur un squelette avec des menottes aux chevilles. Suicide ou meurtre ? Stuart Bloom était un détective privé qui travaillait pour homme d’affaire, Ness. Ness était en bisbille avec un autre demi-truand – Brand – pour l’achat d’un terrain et Bloom était chargé d’évaluer ses intentions. Bloom avait aussi une aventure avec le jeune Sharkley, le fils d’un inspecteur de Glasgow et les deux jeunes fréquentaient un club sado-maso, The Rogues. Ness avait aussi monté une compagnie cinématographique avec Locke (Locke-Ness).

Les inspecteurs en charge de l’affaire à l’époque – Steele et Edwards – ont été en-dessous de tout et on leur reproche d’avoir bâclé le travail. Les jeunes policiers chargés de l’affaire, ceux des Crimes graves, les détestent et les accusent de tous les maux. Conflit de génération ? Clarke, de ce qui reste de la brigade de Édimbourg, est amenée à travailler avec eux et elle fait équipe avec Fox, l’un des rares policiers intègres. Elle le fait sans enthousiasme, mais s’aperçoit qu’elle est suivie et reçoit des appels anonymes. Elle va parfois s’entretenir avec Rebus, autant pour lui demander conseil que pour faire revivre leur belle amitié. L’enquête est menée par l’inspecteur Sutherland.

Comme dans presque tous les romans de Rankin, on voit apparaître Cafferty, le criminel qui a mis toutes les activités illicites de Édimbourg sous sa coupe. Rebus va le voir et Cafferty admet qu’il a été en cheville avec des enquêteurs de l’époque et il lui parle de l’achat du terrain convoité également par des paramilitaires irlandais. Il n’en dira pas plus.

Siobhan se sent toujours épiée par quelqu’un identifié comme étant Dallas Meilke, un ancien militaire victime du syndrome post-traumatique dont le fils a été emprisonné par la faute de la policière. Ce sont les deux flics pourris qui ont donné ses coordonnées au harceleur.  Son fils, Ellis, est accusé d’avoir assassiné sa fiancée, Kristen, dans une tragédie qui fait un peu Roméo et Juliette écossais. Sauf que le père est persuadé que ce n’est pas son fils qui a fait le coup . Siobhan s’explique avec Dallas et c’est Rebus qui reprendra l’enquête. Rebus qui revient donc dans le livre et c’est tant mieux.

L ‘un des flics ripoux, Steele, est de mèche avec Cafferty et ils sont d’autant plus inquiets qu’on a trouvé une empreinte sur une menotte du détective assassiné. L’information a fuité et Doug Kelly, un journaliste, s’en sert pour entretenir la haine que la famille Bloom porte à la police. Rebus va voir le jeune Ellis en prison mais il n’en démord pas et s’accuse du meurtre de Kristen. Darryl Christie, un truand qui travaillait pour Cafferty, demande à lui parler et Rebus lui conseille de charger Cafferty pour l’affaire Bloom. Christie l’oriente vers Larry Huston, un cambrioleur qui travaillait pour Cafferty et Huston avoue à Rebus avoir cambriolé Brand sur les indications de Bloom. Clarke, de son côté prend contact avec deux petits truands qui ont trempé dans l’affaire. Ness tabasse Brand et le menace.

Clarke interroge Hanratthy, l’ex-propriétaire du Rogues devenu exploitant d’un réseau porno en ligne avec Locke (le Locke des films Locke – Ness). Elle le soupçonne d’avoir amené les menottes.

Beaucoup de dialogues, Rebus qui interroge le père de Kristen puis l’oncle d’Ellis, Steele et Edwards qui passent sur le gril et jusqu’à Cafferty qui s’en tire avec son cynisme et sa morgue habituelle.

Rebus est persuadé que le gamin s’est accusé pour couvrir sa sœur, autrice du crime. L’enquête sur l’assassin de Bloom oriente l’équipe vers une ferme où le véhicule aurait été immobilisé pendant une décennie. Le fermier a trempé dans l’affaire, et ses copains tournaient dans les films Locke-Ness, avec notamment le dealer de l’équipe, un nommé Gram ou Greame Hatch rebaptisé Glenn Hazard, un homme de Brand.

Tout tournait en fait autour d’un trafic d’héroïne acheté sur le Darknet et qui a provoqué la mort de cinq gamins. Cafferty avait été soupçonné à tort et Hazard, le vrai coupable, faisait l’objet d’un chantage exercé par Bloom, manipulé par Ness pour doubler Brand.

En guise d’épilogue, Cafferty, lavé de tout soupçon au moins pour cette affaire, peut renouer avec Conor Maloney, paramilitaire nord-irlandais qui le tenait à l’écart. Les « capitalistes du désastre » (Rankin dixit) peuvent envisager de faire des affaires juteuses sur fond de Brexit. Un Brexit qui profite à l’internationale du crime au Royaume-Uni.

On reconnaît bien là Rankin et son intérêt pour la politique avec son regard lucide sur une Écosse entre tourisme de masse et misère crasse. Dommage que l’intrigue soit si compliquée avec une quinzaine de flics de différentes brigades avec aussi un peu trop de dialogues, quand on sait la qualité d’écriture du bonhomme. Mais bon, on est heureux de retrouver le style et le savoir-faire de Rankin, son Rebus et sa Siobhan Clarke. Le couple père-fille qui n’a de cesse que de sortir des placards de la police les fantômes qui s’y cachent. Des fantômes en Écosse, quoi de plus normal, avec des châteaux, du whisky pur malt, du rock et du football. Tout ce qu’on aime !

TRISTAN ET ISEUT – Presses Pocket

Un mythe, une légende sans auteur identifié, chacun ayant repris l’histoire (Chrétien de Troyes, Béroul, Thomas d’Angleterre jusqu’à la version moderne de Joseph Bédier), chacun l’accommodant à sa sauce. Un mythe qui prend ses racines dans l’antiquité avant des versions indo-européennes puis celtiques. Bref, un texte qui se perd dans la nuit des temps et qui peut être attribué à l’humanité entière.

C’est à Michel Tournier qu’on doit la préface. Il parle curieusement de « roman pharmaceutique », tant les philtres, les poisons et les remèdes rythment le récit. Avec Les chevaliers de la table ronde, La Jérusalem délivrée du Tasseet le Roland furieux de L’Arioste, c’est le premier roman, tout au moins en Europe.

Est-il besoin de rappeler l’histoire de ces amants de légende ? Tristan est né un jour de tristesse, car sa mère est morte en couche. Il devient chevalier au pays de Léon (Bretagne). Son oncle – Marc De Cornouailles – lui confie la mission d’aller chercher en Irlande la belle Iseut qu’il entend épouser. La Bretagne entre en guerre contre l’Irlande et Tristan tue le chef de guerre irlandais. Blessé, il est recueilli par le roi d’Irlande qui, magnanime, le fait soigner par sa fille, Iseut, celle qui sait tous les remèdes. Il consent aux épousailles avec Marc.

Tristan s’embarque avec son écuyer Gouvernal, Iseut et sa dame de compagnie Brangien vers la Bretagne mais, en chemin, Brangien mélange les flacons et leur fait boire le philtre d’amour. Ils sont donc enchaînés l’un à l’autre, éperdus d’amour pour l’éternité. L’oncle Marc endossera l’emploi du cocu et tout le roman, sur le mode picaresque, jouera sur cet amour contrarié par l’oncle et ses séides, par des rivaux ou par des femmes jalouses.

Tristan se changera tour à tour en lépreux et en fou, tirant l’épée mieux que personne en chevalier dont la bravoure et le courage désarment tout ennemi. Il y a aussi le personnage de Iseut aux blanches mains qui, en Cornouailles, soigne Iseut et en tombe amoureuse, mais ce n’est qu’un succédané et rien ne le détourne de la vraie, de la seule Iseut.

Tristan mourra dans son pays de Léon, d’une blessure mortelle, car toutes les épées sont enduites de poison. Iseut arrivera trop tard car elle seule peut le soigner. Elle se tue après la mort de son amant et la légende veut qu’enterrés l’un près de l’autre, les ronces autour de leurs tombes se mélangent et s’entre-nouent.

À la fois curiosité littéraire et œuvre immortelle, ce court roman annonce le roman de chevalerie (ceux dont raffolait le Quichotte) et le roman picaresque. Même si les ressorts et l’intrigue prêtent à sourire, on ne résiste pas à son charme suranné, lequel réside dans le mythe de l’amour absolu et éternel.

C’estoit un fort bon roman subtilement escrit et oncques ne le bayerait dans la boîte à grimoires. Il m ‘arrive d’écrire un ancien français, une langue morte. C’est pas pour autant que je pue de la gueule.

23 novembre 2024

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