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VIV PRINCE : BATTEUR FOU ET PRINCE DE L’OUTRAGE

Les Pretty Things en tournée, circa 1965. Viv Prince à l’extrême-droite, à côté de Phil May. Dick Taylor au centre et Pendleton et Stax à gauche. Photo Wikipedia.

Quand bien même il n’y est pas resté longtemps, les Pretty Things n’auraient pas été ce qu’ils furent sans leur batteur Viv Prince, Vivian Prince pour l’état civil, premier d’une longue série de batteurs fous. Il n’est pas question de raconter l’histoire riche en événements des Pretty Things de Phil May et ceux que ça intéresse pourront se référer à ma biographie (1). On se contentera de raconter les toutes premières années, soit de l’automne 1963 qui marque les débuts jusqu’à l’éviction de Viv Prince deux ans plus tard. Punk avant la lettre, le batteur fou et prince de l’outrage nous a quitté récemment, alors qu’il coulait des jours paisibles au Portugal.

Les Pretty Things sont originaires du Kent, entre Sidcup et Dartford, soit à une vingtaine de kilomètres de Londres. La formation originelle se compose du chanteur Phil May, du guitariste Dick Taylor, du guitariste rythmique Brian Pendleton, du bassiste Mike Stax et du batteur Viv Prince, on l’a dit.

Seul Dick Taylor a un passé de musicien sur la scène de Londres, ayant fait partie des différents groupes (Blue Boys et autres Roosters) ayant préludé à la formation des Rolling Stones . Stones et Pretty Things seront toujours des groupes frères, partageant au début le même périmètre ; la légende voulant que Jagger et Richard ont fait connaissance sur les quais de la gare de Dartford, berceau des jolies choses.

Tous viennent des Art schools de la banlieue de Londres, Dick Taylor portant le béret comme les peintres de Montparnasse, Phil May affichant déjà sa bisexualité et John Stax tenant son pseudonyme de sa passion pour le rhythm’n’blues. Pendleton sera recruté par petites annonces dans le Melody Maker et Pet Kitson, le premier batteur, sera vite remplacé par Vivian Prince, déjà réputé dans le Swinging London pour ses excès en tous genres.

Le groupe, dont le nom est tiré d’une chanson de Bo Diddley, fait ses débuts à l’Inferno Club de Dartford, un bouge situé près d’une voie ferrée où le bogie des trains fait trembler les murs. Ils font des reprises de Chuck Berry et de Bo Diddley, plus quelques incursions dans le répertoire blues de Muddy Waters ou de Jimmy Reed. On appellera plus tard ce genre de combos et leur style de musique le Chuck’n’Bo, courant auxquels peuvent se rapprocher les Animals ou les Yardbirds à leurs débuts.

Bryan Morrison, président d’un syndicat étudiant, les remarque et les engage pour une série de concerts au Royal College of Art, pour les vacances de Noël 1963. Mieux, Jimmy Duncan, grand ami de Donovan, se propose de leur écrire des chansons et de les produire. Duncan fait signer le groupe chez Fontana, une sous-marque de Phonogram distribuée par Philips en France.

En juin 1964 sort « Rosalyn » avec « Big Boss Man » (de Willie Dixon) en face B. « Rosalyn » est une bluette de Jimmy Duncan mais les Things lui font subir un électrochoc . Prince ne joue pas sur le disque, remplacé par Bobby Graham, fameux batteur de studio. C’est sur scène qu’i l pourra exprimer sa démesure. Townshend, des Who, dira toujours à quel point Prince était un excellent batteur, peut-être le plus doué du Swinging London, mais il est caractériel et incontrôlable, souvent pris de boisson et gavé d’amphétamines, ce qui le pousse à des comportements destructeurs.

Le disque se ramasse et Jack Bavenstock, patron de Fontana, les paie au lance-pierres. Cela n’empêche pas les Pretty Things de passer à Ready Steady Go puis à Juke-Box Jury où ils font scandale, sales, mal embouchés et habillés comme l’as de pique. Les Pretty Things sont plutôt des Rockers, mais ils combinent les excentricités vestimentaires des Mods. La préciosité et le raffinement de May forment contraste avec les allures prolos de Taylor et Prince est le mauvais garçon du groupe, explosif et imprévisible. Un mélange de classe et de vulgarité qui les signale auprès d’une presse populaire désireuse de montrer à son lectorat qu’un tel phénomène existe et est à redouter.

Avec le peu de royalties de leur premier single, les Pretty Things s’installent dans un appartement à Chester Street et jouent en résidence au 100 Club d’Oxford Street. May dira dans une interview de l’époque : « les gens nous détestent ». Pas faux. Ils sortent leur deuxième single en octobre 1964.

« Don’t Bring Me Down » est une chanson de Johnny Dee, un obscur chanteur anglais. Elle fait scandale pour le « I laid her on the ground », qui évoque un viol. Les radios-pirates, à leur zénith, matraquent le disque qui se classe haut dans les cbarts. Le groupe part en tournée et Pendleton, qui avait gardé une activité professionnelle, le suit. Une tournée à travers le Royaume-Uni en première partie de P.J Proby, lancé comme un nouveau Presley. On peut les voir à l’émission TV Beat Box où ils choquent par leur rugosité, visages fermés et manières de voyous. Un EP sort avec leurs quatre titres mais c’est « Honey I Need », chanson de Dick Taylor, qui fait encore mieux en janvier 1965. Une année qui commence bien et place les Pretty Things dans le gotha des groupes du Swingin London.

Bavenstock les fait entrer en studio pour un premier album où on remarque encore trois superbes reprises de Bo Diddley (« She’s Fine She’s Mine », « Roadrunner » et « Mama Keep Your Big Mouth Shut ») plus l’excellent « The Moon Is Rising » de Jimmy Reed. Un très bon brouillon de tout ce qu’ils seront amenés à faire par la suite.

Mais ça branle dans le manche et Prince envoie des signes inquiétants. Au Blokker Festival de Rotterdam, en avril, le groupe fait à nouveau scandale. Quand May se roule par terre façon Vince Taylor, lui cogne comme un sourd sur ses peaux et finit par détruire sa batterie. Les Pretty Things ont la mauvaise réputation. Dick Taylor boit sans parcimonie et Prince a déjà des problèmes avec la justice pour possession et usage de stupéfiants. Désœuvré, le groupe enregistre le « Cry To Me » de Salomon Burke et refait des télés dont Thank You Lucky Star ou Ready Steady Go. La routine.

Leur deuxième EP comprend « Rainin’ In My Heart » de Slim Harpo et surtout ce poignant  « London Town » écrit par Taylor. On est là entre Soul music et Protest-song, avec une dimension sociale évidente. La pochette les représente en marginaux sociopathes posant devant un mur de briques rouges.

Il est question d’une tournée aux États-Unis, avec les Beatles et le Dave Clark Five, mais elle est remise aux calendes grecques et il faudra attendre la fin des années 1960 pour voir le groupe aux USA. Au lieu de cela, ce sera la Nouvelle-Zélande pour une tournée calamiteuse qui sera à l’origine du départ, disons plutôt de l’exclusion, de Prince. La Nouvelle-Zélande via Singapour et l’Australie. La chanteuse Sandie Shaw et Eden Kane sont du voyage mais tout va de travers. Prince se ballade en ville avec un homard en laisse, imitant Gérard De Nerval, et incendie leur hôtel. Ils sont bannis d’Australie et le parlement néo-zélandais est saisi d’une question sur le comportement du groupe, invitant l’honorable assistance à les bouter hors de l’île. Ce qui sera fait.

Pire, Sandie Shaw est à demi violée par Prince et ses frasques font grand bruit aux antipodes. Duncan, en accord avec Bavenstock, se décident à s’en séparer, mais son renvoi lui sera signifié dès leur retour à Londres. À Londres où Pendleton retrouve une certaine sécurité en famille et où Stax se marie. Les deux musiciens tiennent à garder quelque distance avec la folie dévastatrice ambiante.

Encore une tournée, européenne cette fois et qui commence au Danemark où Prince trouve encore à se distinguer. Duncan réunit tout le groupe et Viv Prince est viré. En guise de cadeau d’adieu, Phl May dira de lui qu’il est sûrement le plus grand batteur actuel du rock anglais. Un avis qui semble partager par beaucoup. Mitch Mitchell prendra provisoirement sa place avant une succession de batteurs demi-fous : Skip Alan, Twink, Mark Saint-John et tant d’autres.

C’en est fini de Viv Prince au sein des Pretty Things et il jouera les prolongations avec le Denny Lane String Band ou les Honeycombs, jouant parfois les utilités avec les Who ou le Jeff Beck Group. Il avait aussi été pressenti pour devenir le batteur du Jimi Hendrix Experience…

Au lieu de cela, il fera la campagne pour les Législatives de 1966 pour Screamin’ Lord Sutch, lequel se présentait dans la circonscription de Harold Wilson, sera membre des Hell’s Angels de Ladbroke Grove et finira par partir au Portugal pour cultiver la vigne.

Au Portugal où la mort le rattrapera le 11 septembre 2025, à 84 ans, comme quoi l’hygiène de vie et la

sobriété ne sont pas toujours indispensables à la longévité.

« Vivian Prince » sera une chanson en son honneur enregistrée sur l’album Rage before beauty (1999), en hommage poignant à celui qui demeurera pour l’éternité le mauvais garçon de la pop anglaise. Un punk avant la lettre, un tendre voyou, une légende urbaine. Un prince de la déglingue. Bye bye Viv !

26 septembre 2025

(1) Les Pretty Things : une institution ! – Didier Delinotte – Camion blanc – 2015.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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