LES LECTEURS ASSOCIÉS…

Dans une presse papier déliquescente, les résistances s’organisent avec les sociétés de lecteurs, ces amis de certains journaux qui s’engagent à promouvoir le titre, à organiser des débats publics autour de lui et parfois à avoir un droit de regard sur sa gestion, sans toucher au rédactionnel. C’est le cas pour Libération, Le Monde et, pour ce que l’on connaît le mieux, L’Humanité, Politis et Le Monde Diplomatique. Rien que des journaux d’extrême-gauche, s’écriraient Darmanin ou Retailleau. Des sales gauchistes antifas. Une presse et ses lecteurs et lectrices luttant justement contre ces caricatures portées par ne bourgeoisie féroce aux abois.
On va commencer par Politis, l’hebdomadaire indépendant et engagé dont on fêtera bientôt le quarantième anniversaire. Après la crise du journal en 2006 – 2007, une société de lecteurs correspondants s’est créée, d’abord sous le nom de Pour Politis puis celui, existant dès l’origine, des Amis de Politis. Le journal était au bord de la faillite et avait été renfloué par ses lecteurs et quelques généreux donateurs, dont un certain Jjamel Debbouze, pour ne citer que lui. C’était il y a 20 ans déjà.
On ne va pas refaire ici l’histoire de Politis, déjà faite dans un précédent Médiatoniques.
La prochaine assemblée générale du journal, devenu coopérative en SCIC, se tiendra le 28 mars au nouveau local près de la Place des fêtes. L’A.G du journal est toujours précédée de celle de l’association qui fait le point sur sa situation financière, ses tables militantes, ses initiatives en lien avec la rédaction et ses projets. Il convient de préciser que l’association était actionnaire majoritaire du journal, ce qui lui conférait des responsabilités importantes.
Pour le Conseil d’administration, un collège journalistes et salariés du journal est à parité avec des membres de l’association et les questions relatives à la santé financière du titre, au nombre d’abonné-e-s, aux perspectives et aux projets sont également abordés avec aussi des avis et remarques sur les derniers numéros dans le but d’améliorer le rédactionnel. De simples conseils, puisque l’association n’a pas son mot à dire sur la ligne éditoriale qui dépend entièrement de la rédaction.
Des groupes locaux informels existent à plusieurs endroits mais, sur la métropole lilloise, nous nous réunissons régulièrement pour discuter de la situation du journal, des tables de vente lors de meetings ou débats publics et des initiatives à mener en lien avec la rédaction.
Chaque année, nous organisons des débats publics avec un journaliste de Politis. Denis Sieffert, éditorialiste, s’est souvent plié à l’exercice sur des sujets divers (Palestine, Gaza, situation de la gauche, médias et mouvements sociaux…) mais nous avons pu aussi organiser des débats avec Patrick Piro (chute du mur de Berlin) et Hugo Boursier (politisation des quartiers et logement à Roubaix). Sans parler du débat annulé pour cause de pandémie sur le rail avec Erwan Manach et des premières réunions avec Thierry Brun sur le Ceta ou Michel Soudais sur l’appel de Politis en 2008.
Le Salon du livre d’Arras était aussi l’occasion d’accueillir des journalistes de l’hebdomadaire sollicités pour des débats et des tables rondes (Sieffert encore, Brun, Piro et d’autres) et qui n’oubliaient pas de venir nous saluer au stand tenu régulièrement par Politis 62, autre association chapeautant le LAG (Laboratoire Auto-géré) à Liévin et la radio associative Micros rebelles.
Le journal peut toujours compter sur l’association pour le renflouer dans des situations difficiles car plus que les ventes militantes, les quelques 500 adhérent-e-s contribuent à la constitution d’un trésor de guerre toujours mobilisable en priorité pour l’hebdomadaire, même s’il peut et doit être utilisé autrement. La situation a changé avec la constitution en coopérative (SCIC), mais pas tant que ça.
Les AMD (Amis du Monde Diplomatique) fonctionnent peut-être différemment, mais ils ont aussi le souci de faire connaître et de faire valoir le mensuel partout où c’est possible. Dans chaque numéro du Diplo, une rubrique leur est consacrée, listant les débats publics, ciné-débats et événements dans toute la France (et à l’étranger). Une liste impressionnante qui en dit long sur la vitalité de l’association et, là aussi, des journalistes de la rédaction sont souvent sollicités.
Sur Lille et dans les Hauts-de-France, les débats publics organisés par les AMD sont nombreux ainsi que les ciné-débats et les conférences. C’est souvent l’occasion de faire connaissance avec un-e journaliste et de prolonger les débats. À chaque fois, des piles du dernier numéro du mois et des Manière de voir sont proposés à la vente et les AMD locaux se réunissent une fois par mois au Café citoyen de Lille où on fait le point sur le dernier numéro et où on envisage les prochaines initiatives, décidées en commun et démocratiquement.
Il convient de préciser que les débats publics et les conférences portées par les AMD sont toujours gages de qualité dans les introductions et dans les interventions comme dans les échanges, avec un public informé et fidèle, malheureusement vieillissant, comme c’est le cas de toutes les associations formées autour d’organes de la presse papier.
C’est le cas aussi des Amis de L’humanité, lesquels se présentent comme une association qui a pour but la défense de la presse et la promotion des valeurs de son fondateur Jean Jaurès. Des valeurs défendues lors de la fête de L’humanité et ses innombrables débats, mais aussi dans des débats publics avec des journalistes du quotidien et des intellectuels proches du journal comme Bernard Friot, Bernard Lubat ou Roland Gori.
On trouve du beau monde à la direction qui se veut aussi en défense de la presse et de la liberté d’informer. Le plasticien Ernest Pignon-Ernest en est depuis plusieurs années le président mais on a aussi dans le comité de direction l’écrivaine Régine Desforges ou l’ex-rugbyman humaniste Daniel Herrero. Sans parler de Gérard Mordillat ou Pierre-Louis Basse, longtemps compagnons de route ou de la regrettée Edmonde Charles-Roux qui fut longtemps la présidente.
Côté journal, on a l’inamovible et précieux Jean-Emmanuel Ducoin, chroniqueur virulent et éternel amoureux du Tour de France, avec des anciens du quotidien comme Pierre Chaillan, responsable de la rubrique Débats / Idées ou l’excellent billettiste Maurice Ulrich, caustique et drôle.
L’Humanité fait régulièrement part, sur une page complète, des dons des lectrices et lecteurs avec leurs noms et le montant donné pour un excellent journal qui, on le répète, affiche toujours un déficit chronique et a été menacé de liquidation sous nécessité de retour à meilleure fortune. Gageons que l’association et les dons contribuent à remettre à flot un journal dont les enquêtes sur des personnages comme Stérin ou Bolloré et l’extrême-droite en général sont devenues indispensables.
On connaît moins les sociétés de lecteurs du Monde et de Libération, quotidiens avec lesquels j’ai pris depuis longtemps mes distances. Il m’arrive encore d’acheter Libération le week-end et, parfois, Le Monde pendant mes vacances dans des trous perdus, quand je ne trouve rien d’autre.
Elles ne fonctionnent pas en tout cas comme les trois autres avec leur caractère militant et engagé pour la défense de la presse à faibles moyens. «La Société des lecteurs du Monde, fondée en 1985, regroupe 12 000 actionnaires et vise à préserver l’indépendance financière des médias, notamment en permettant aux lecteurs et journalistes d’entrer au capital et dans la gouvernance des médias », peut-on lire sur Wikipédia. Plutôt une forme d’actionnariat donc, on en saura pas plus.
Pour Libération, c’est un peu différent puisque la société des lecteurs de ce journal a été créée en 2006, au moment d’un premier dépôt de bilan pour de grosses difficultés financières. Comme pour Le Monde, la société a pour objectif principal est de réunir les lecteurs afin de soutenir l’indépendance éditoriale du quotidien Libération et de son site internet (dixit Wikipédia encore).
On ne sache pas que la société organise des débats et des initiatives, mais sans doute participe-t-elle aux manifestations organisées par le journal et qui lui valent des subventions et des subsides des collectivités locales, son principal moyen de financement dit-on.
En tout cas, toutes ces sociétés ont pour but de contribuer à maintenir en vie une presse écrite de plus en plus confrontée à de graves problèmes économiques dans la société du tout numérique et des médias audiovisuels de plus en plus médiocres et débilitants, quand ils ne roulent pas ouvertement pour l’extrême-droite, mais c’est une autre histoire, comme disait Kipling, qui n’a pas écrit Le livre de la jungle des médias, encore peu envahissants en son temps.
1° mars 2026