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MADAME GEORGE

Susan, « and you want to travel with her / and you want to travel blind » (Leonard Cohen). Photo Wikipédia.

« Madame George », une vieille chanson de Van Morrison pour évoquer la mémoire de celle qu’on pouvait considérer comme la papesse de l’altermondialisme. L’Américaine, autrice de plusieurs essais passionnants et d’une pièce qui fera date, était une militante et activiste, toujours très disponible et d’une rare gentillesse quand on la croisait au hasard d’un débat public. Cofondatrice d’Attac, elle était de tous les combats contre les multinationales, la finance, la prédation capitaliste et pour la justice sociale et la solidarité internationale. En hommage…

Elle était née dans l’Ohio en 1934, à Akron, la cité du pneu, un peu l’équivalent de Montluçon ou de Clermont-Ferrand en France. Elle quitte le Midwest pour la côte est, le Massachusetts (Northampton) où elle entame des études de littérature française et de sciences politiques. Déjà la passion de la France et de ses écrivains, et le virus de la politique.

La jeune américaine quitte les États-Unis, où elle a milité dès les premières manifestations contre la guerre du Vietnam, pour la France au milieu des années 1960 et elle décroche un diplôme de philosophie à la Sorbonne, en 1967. Mai 68 n’est pas loin.

Elle continue à militer contre la guerre du Vietnam en Europe, pour soutenir les pacifistes et les réfractaires au sein d’institutions comme l’Institute for Politic Studies qui deviendra, à Amsterdam, le Transnational Institute dont elle sera la présidente.

Son premier essai, Comment meurt l’autre moitié du monde ?, est publié en 1978 chez Laffont, après quelques années où elle a travaillé pour le département agriculture et alimentation de l’ONU, la FAO, avec des rapports sur ces deux thèmes. Susan George est une intellectuelle touche à tout qui a de sérieuses connaissances pour des expertises dans beaucoup de domaines. Un livre qui dénonce la prédation des multinationales et des États de l’Europe occidentale en Afrique comme en Asie, ou celle des États-Unis en Amérique latine, une autre forme de colonialisme qui réduit à la misère et à la faim ce qu’on appelait naguère le tiers-monde. 

Elle n’en restera pas là, avec des essais toujours brillants et pédagogiques comme ce Jusqu’au cou sur la dette du tiers-monde en 1988 (La découverte) ou L’effet boomerang (ibid), sous-titré Choc en retour de la dette du tiers-monde et qui explique que cette dette illégitime et odieuse a des répercussions sur l’occident à travers les migrations, la déforestation, la désindustrialisation et le trafic de drogues, entre autres. Elle est universitaire et a soutenu une thèse de sciences politiques à l’École des Hautes Études en Sciences sociales. Une universitaire qui refuse tout savoir en surplomb et va se mêler aux luttes sociales d’un altermondialisme émergeant avec le savoir accumulé sur le commerce international, le libre échange et les entreprises multinationales dont elle va devenir la bête noire.

C’est dans les années 1990 qu’on commence à parler d’elle dans les milieux militants et les économistes classiques ne l’épargnent pas. Elle est administratrice de Greenpeace de 1990 à 1995 et mène des actions de désobéissance et de résistance à la mondialisation libérale. Elle privilégie l’éducation populaire et entend toujours agir collectivement.

En 1998, elle est cofondatrice de l’association ATTAC, dirigée par Bernard Cassen du Monde Diplomatique, le mensuel ayant publié le manifeste altermondialiste Désarmer les marchés sous la plume de son directeur d’alors, Ignacio Ramonet. Très vite, des syndicats (CGT Finances, Solidaires, FSU, Confédération Paysanne) des journaux (Politis, Le Monde Diplomatique…) et des associations (A.C !, Amis de la terre, Artisans du monde…) sont membres fondateurs. L’association comptera vite quelques 26000 adhérent-e-s, avant de voir ses effectifs baisser.

C’est le temps des contre-sommets, des forums sociaux mondiaux (Porto Alegre) et des grands-messe altermondialistes aux quatre coins du monde. C’est aussi la lutte contre l’OMC, ses déclinaisons (ADPIC, AGCS, Accords de libre échange). Sans parler de sa juridiction particulière, l’ORD (Organisme de Règlement des Différends) qui donne toujours raison aux multinationales contre les États avec des juges aux multiples conflits d’intérêts. Aussi au programme, les sommets mondiaux, comme celui de Seattle qui, sous la pression militante, ne peut se tenir valablement. Sans parler de la lutte constante contre l’évasion fiscale et les paradis fiscaux, cheval de bataille d’Attac.

On est en 1999 et la victoire a été retentissante contre l’AMI et les premiers accords de libre échange. Des collectifs se forment pour combattre l’OMC et son monde (Comités contre l’OMC) et la Confédération Paysanne fait parler d’elle à Millau et dans son combat contre les OGM, Monsanto, Bayer, Syngenta et toutes les multinationales de l’agroalimentaire.

Ce sera ensuite la lutte contre l’AGCS (privatisation des services publics européens), le Tafta (U.E États-Unis), l’Alena (USA, Canada, Mexique), les A.P.E (Accords de partenariat économique) pour les pays d’Afrique, le Ceta (U.E Canada) jusqu’au Mercosur.  L’insurrection zapatiste a commencé en 1994 et des gouvernements de gauche se mettent en place en Amérique latine dans les années 2000.

Susan George sort Le rapport Lugano (qui aurait pu s’appeler rapport Davos), une pièce où elle imagine une sorte de conseil d’administration des multinationales et des gouvernants du monde dit libre. À l’ordre du jour, comment poursuivre la prédation capitaliste (eux parlent de leurs affaires) alors qu’une catastrophe écologique menace et que des luttes sociales explosent. Les solutions préconisées sont glaçantes et le livre fait un peu penser à L’ordre du jour, de Éric Vuillard.

Susan George sera membre du bureau national d’Attac entre 1999 et 2006, également membre du Conseil scientifique avant d’en devenir la présidente d’honneur. Malgré la victoire conte le TCE en 2005, Attac se déchire avec une nouvelle direction cherchant à faire de l’association une instance politique et une opposition soucieuse de garder son indépendance non partisane. On sait ce qu’il en adviendra avec moins de 10000 adhérents dès 2008.

C’est la même année qu’elle signe l’appel de Politis « organisons l’alternative à gauche », et elle a toujours été de toutes les initiatives pour une gauche unitaire démocratique, sociale et écologiste.

En 2014, elle sort Les usurpateurs ou Comment les entreprises multinationales prennent le pouvoir. Un livre sur la puissance des multinationales qui surpasse largement celle des États, avec leur lobbying auprès des institutions contre les services publics et sociaux et leur course à la financiarisation à travers l’évasion fiscale, les délocalisations, les LBO, les fonds de pension et les rachats d’action.

Je chemine avec Susan George, de Sophie Lhuillier (Seuil – 2020) résume bien la vie, les engagements et les batailles de cette femme révoltée et visionnaire, quand on voit le monde tel qu’il devient.

Sans prendre ses distances avec Attac dont elle restera l’une des figures les plus populaires auprès d’un public plus large que la base militante, elle crée en 2012 le Collectif Roosevelt (un think tank s’inspirant de Keynes) qui donnera le parti politique Nouvelle Donne de Pierre Larroutourou avec quelques grandes figures venues, comme Edgar Morin ou notre Jean Gadrey, par sympathie pour elle.

Toujours déterminée, elle va aider à la création de Extinction Rébellion en France, mouvement écologiste radical qu’elle avait déjà soutenu en Angleterre.

Ce sera ensuite le groupe des Convivialistes pour le mieux vivre ensemble, contribuant à la rédaction d’un manifeste pour un municipalisme convivialiste (Petit manifeste pour un municipalisme convivialiste) posant les bases d’un monde post-néolibéral.

On le voit, à la fois intellectuelle et femme d’action, avec le souci constant de faire plier les grands et de rendre aux opprimés et aux offensés leur dignité. Susan George était une conscience, mettant ses savoirs et sa culture au service des collectifs ne supportant plus le monde capitaliste tel qu’il est et tel qu’il se préfigure avec le transhumanisme et le techno-fascisme.

Je garderai toujours le souvenir de son élégance et de son humour alors que j’osais l’aborder après un meeting à Lille et des réponses claires et précises qu’elle me faisait à chacune de mes questions embrouillées, intimidé que j’étais par cette grande dame toujours optimiste malgré tout. Elle aura été l’une des grandes figures intellectuelles de ces temps troublés, une lueur dans la nuit noire d’un capitalisme totalement débridé. Il est peu dire qu’elle nous manquera, et qu’elle manquera au monde.

25 février 2026

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