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NOTES DE LECTURE 80

THOMAS HARRIS – HANNIBAL – Albin Michel

Comme tout le monde ou à peu près, j’ai vu Le silence des agneaux de Jonathan Demme, cette histoire effrayante de psychopathe criminel cannibale poursuivi par une jeune femme du FBI. Hannibal Lecter est donc, pour la psychiatrie, un sociopathe sadique et, pour ce qui reste de croyants, l’incarnation moderne du malin.

C’est ici la suite du Silence, soit un épais roman de 500 pages, divisé en une centaine de chapitres où l’on retrouve l’inspectrice Clarice Starling et le docteur Hannibal Lecter. Car Hannibal a été psychiatre, attirant de riches patients qu’il faisait chanter en menaçant de dévoiler leur misérable petit tas de secrets. Puis il s’est fait connaître en assassinant ses proies avec inventivité, les mutilant et les dégustant parfois avec volupté, en fin cordon bleu qu’il est.

Dans la première partie, on suit l’inspectrice Starling qui foire l’arrestation d’une trafiquante de drogue à Washington. Elle est obligée de tuer la dame avec son bébé dans les bras et deux policiers du FBI sont morts dans l’affaire. Une campagne de presse s’abat sur elle et elle est suspendue en attendant le résultat de l’enquête interne. Dans son malheur, elle reçoit les encouragements de Lecter qui serait au Brésil après son évasion. Starling a tout son temps pour reprendre son enquête sur Lecter, retournant dans les lieux où il a été emprisonné ou interné, prisons de haute sécurité ou hôpitaux psychiatriques. Elle est amenée à revoir des gardiens de prison peu diserts sur leur ancien pensionnaire.

Barney, l’un d’eux, est en cheville avec un milliardaire du nom de Mason Verger. Un pédophile qui est resté défiguré après être passé sous les fourches vengeresses de Lecter. Paupières coupées, nez arraché, joues mangées, Verger n’est plus que cheveux et dents, avec un poumon artificiel et des membres paralysés. Le but de sa vie est de se venger de Lecter et il s’est acoquiné avec des éleveurs de porc sardes pour kidnapper Lecter à Florence, où il vit, et le faire bouffer par des porcs entraînés. Verger a fait fortune dans la boucherie et il vit avec sa sœur Margot, une culturiste homosexuelle qui guigne l’héritage familial et veut le sperme de son frère pour inséminer sa partenaire, Judy.

À Florence, Lecter occupe un poste prestigieux au musée des Offices et il surprend son entourage par ses connaissances historiques, littéraires et artistiques. Il fait subir à Pazzi, l’inspecteur italien qui l’a découvert, le même supplice qu’un personnage de la Renaissance : éventré et pendu en haut du dôme.

Lecter échappe aussi aux Sardes en assassinant d’un coup de stylet l’un des trois frères.

Lecter revient aux États-Unis, dans le Maryland. Verger fait venir ses Sardes aux États-Unis et les éleveurs font revenir leurs pourceaux par bateau. Verger peut compter sur Krendler, un chef du FBI corrompu par lui qui s’efforce de mettre sur la touche Starling, laquelle continue sa traque.

On vous la fait courte. Les hommes de Verger réussissent à kidnapper Lecter qui, sur le point d’être jeté en pâture aux cochons, est sauvé par l’intervention surprise de Starling qui avait réussi à retrouver sa trace. La sœur de Verger, Margot, trahit son frère et fait bouffer ses restes par une murène. Elle abat Cordell, un avocat marron au service de Verger et toute la domesticité pour fuir avec son amoureuse.

Mais Starling a été blessée, et Lecter l’a soignée et emmenée dans une résidence où il la drogue pour qu’elle lui raconte ses traumas les plus enfouis, quand Lecter n’hésite pas à lui ouvrir les portes de son enfer intime. La petite Starling, traumatisée enfant par les agneaux qu’on égorgeait dans la ferme familiale, avec des parents protestants sectaires et un père abattu par des voleurs alors qu’il était veilleur de nuit. Clarice aurait-elle retrouvé en Lecter ce père adulé ? Quant à Lecter, on sait qu’il vient de Lituanie et que sa sœur Mischka a été tuée et mangée par des soldats allemands traqués par les Russes en 1944. D’où ses tendances cannibales… Lecter qui est présenté tout au long du livre comme un homme raffiné, d’une intelligence rare et d’un goût exquis, avec des masses d’argent pour corrompre ses ennemis, quand il ne les tue pas. Les deux ensemble, trois ans plus tard, en Argentine.

Bon, on lit ça sans déplaisir et il y a même un troisième tome, mais on en restera là. Le polar gore est un genre qui a ses adeptes, mais je n’en suis pas. La force de Harris sera d’avoir créé un criminel hors norme, un pur sadique. Un monstre qui n’a pas fini de hanter nos mythologies contemporaines.

JEAN-JACQUES SCHUHL- OBSESSIONS – Folio / Gallimard

J’ai toujours tenu Schuhl pour l’un des plus grands stylistes, autant dire l’un des plus grands écrivains contemporains. Ses deux petits livres publiés par Gallimard dans les années 1970 (Rose poussière et Télex n°1) m’avaient subjugué même si son Caven (Goncourt 2000) m’avait moins convaincu. Ce sont ici des nouvelles, parues dans Libération, dans Vanity Fair et dans Lui.

Onze nouvelles dont la première, Gangster japonais, imprime le ton, même si ce n’est pas la meilleure. Un dandy à l’image de l’auteur qui rafle les frusques d’un mannequin pour se rendre à une soirée. Il est embarrassé avec l’étiquette du chapeau – effet comique – et se rêve en Yakuza d’après le portrait d’un chef de bande japonais arrêté qu’il a vu dans un journal. L’auteur reçoit des messages anonymes où on l’appelle « the ghost writer », l’écrivain fantôme.

La cravache a des échos baudelairiens. Une prostituée sado-maso lui offre une cravache et il se rend à nouveau à une partie fine, offrant sa cravache Hermès à la maîtresse de maison. Le reste est fantasme sado-masochiste à travers des clubs de Berlin, New York ou Londres.. « Je pouvais prétendre à une carrière dans le Mal », conclut l’auteur, toujours entre Oscar Wilde et Baudelaire

Le pied rare, ou le narrateur échappe à l’av erse en se réfugiant dans un restaurant spécialiste du pied de cochon. Il pense être tombé dans une auberge rouge et se surprend à rogner les os du pied de cochon dans un rituel qui tient presque du cauchemar. Il voit un vieux film sur l’écran projeté dans le taxi du retour et, comme d’habitude, les pires trivialités le ramènent toujours au romantisme et au raffinement.

Dans Une robe de chambre post-moderne, c’est une jeune anglaise diaphane qui essaie de faire une robe de chambre à partir d’une pièce d’étoffe de soie rose. Et de convoquer encore des souvenirs, cette nuit où Pamela Picasso et Helmut Berger sont venus dans son hôtel particulier au milieu de la nuit. Décadence et raffinement encore. La dernière image montre Berger en fourrure manger un pain-beurre au petit matin dans un bistro, coincé entre un éboueur africain et un ouvrier en bleu de chauffe. « Je ne serai jamais un dandy cruel » nous dit l’auteur. Un dandy rêveur, c’est déjà ça.

Puis c’est Fred Hughes, l’un des derniers amis de Andy Warhol, qui convie l’auteur dans l’hôtel particulier qu’il occupait. Il vit avec Viva, l’une des stars de la Factory Warhol. « Joan Jack », comme on l’appelle, est le spectateur d’un petit théâtre où tous semblent jouer pour lui, l’écrivain français qu’on compare à Marcel Proust. Warhol, après l’attentat dont il avait été victime, ne sortait plus et était abonné à une messagerie érotique qu’il appelait tous les soirs. La nouvelle s’appelle justement Un dernier amour d’Andy Warhol . Une nouvelle pour Drella (entre Dracula et Cinderella).

Au sortir de l’hôtel K (comme Kafka), promenade parisienne en compagnie de Jim Jarmusch. Les deux échangent leurs souvenirs, de Paris à New York, avec, par ordre d’apparition à l’image, Jean-Michel Basquiat, Jean Eustache, Michelangelo Antonioni, William Burroughs… Et la photo, par Helmut Newton, d’un squelette en sous-vêtements chics. C’est la fantôme d’argent, Silver phantom.

Hello Dr Death, ou cet article de journal sur une légiste thaïlandaise, terreur de la mafia et des truands locaux. L’auteur veut écrire un roman sur elle et il demande à Serge July de partir en reportage à Bangkok. Il imagine une scène de zoophilie entre la dame et son gibbon. Puis il apprend la mort de la légiste par un déséquilibré vietnamien. Plus besoin de reportage ou de roman, tout cela s’écrit dans la vraie vie. À quoi bon ? Il y a du Des Esseintes chez ce décadent velléitaire. Pléonasme ?

Voici venir le temps…. Et son épigramme biblique. Des souvenirs de Marseille cette fois, là où il est né. Un vieux cinéma de quartier qui joue Les trois Stooges avec, à l’entracte, un strip-tease. Des souvenirs qui entremêlent Baudelaire – la référence absolue – et le Dumas de Monte-Cristo.

Puis c’est Libération qui lui demande un portrait de Godard et la fabrique des souvenirs se remet en marche avec Anna Karina tirée du côté d’Andersen et de Dreyer ou Belmondo en Bogart du pauvre. Il écrit son texte sur un format A3 qu’il découpe, comme un couturier. Baudelaire, dans son poème Obsessions (le titre de la nouvelle) a inventé le cinéma en 1855. Schuhl dixit.

Absence est la plus longue nouvelle, la plus émouvante aussi. L’enterrement de Jean Eustache, suicidé d’une balle en plein cœur en 1981. Cinéaste rimbaldien, cinéaste de l’absence et du silence. L’occasion de convoquer d’autres suicidés illustres, Jean-Pierre Rassam, Jean Seberg, Fassbinder ou Nico . Eustache, prince dandy évoqué par Garrel et Jarmusch dont Schuhl se souvient, comme un frère en désespoir.Un suicidé pour un fantôme.

Enfin, c’est Du fard, du sang, la plus courte. Un hommage à Werner Schroeter, à travers sa Salomé, d’après Oscar Wilde. Un cinéaste décadent et amoureux du beau, comme Baudelaire, comme Schuhl.

On a connu Schuhl beaucoup plus inspiré que dans ses lignes avec notamment ses deux premiers romans, véritables ovni littéraires devant autant à Mallarmé qu’à Bataille . Mais bon, on est preneur quand même pour l’élégance de la phrase et cet humour parfois involontaire. Schuhl qui, avec Yves Adrien, Simon Liberati et Houellebecq à une époque, sont les incarnation d’une littérature désincarnée , de la décadence et de la beauté morbide. De la mort allée, avec la beauté, aurait dit Rimbaud. Dandy !

JEAN-JACQUES ROUSSEAU – DISCOURS SUR L’ORIGINE ET LES FONDEMENTS DE L’INÉGALITÉ PARMI LES HOMMES – Garnier / Flammarion

Un autre Jean-Jacques, tout autre. Rousseau le philosophe, parti de Pascal et de Montaigne pour nourrir les philosophies matérialistes de Marx et Engels. Un homme important, donc, même si le Rousseauisme a toujours fait l’objet d’une certaine ironie dans le monde politique, même à gauche.

Une longue introduction nous informe des circonstances ayant vu naître ce texte. Il s’agissait à l’origine d’un concours organisé par l’académie de Dijon auquel Rousseau livre un premier texte. Puis, se ravisant, il écrit les deux textes pour la République de Genève, son pays, à qui la dédicace en forme d’exorde est adressée : « magnifiques, très honorés et souverains seigneurs ». On sent poindre l’ironie et Rousseau s’adresse aux maîtres de cette République qu’il décrit comme la République idéale.

Dans sa préface, Rousseau cerne l’objet de son étude. Il parle des lois naturelles de l’homme primitif qui se sont transformées en lois fondées sur le droit et la justice. Mais, pour lui, il importe d’abord de connaître cet homme ancien et, pour ce faire, il faut partir de ce qu’est devenu l’homme, car personne ne peut réinventer les temps premiers. Lévi-Strauss dira ainsi que Rousseau est le véritable précurseur des sciences humaines, se posant le premier la question de savoir qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce qui le gouverne, qui le régit, qui établit ses règles, ses lois, sa morale et ses valeurs. Rousseau a donc décidé de ne pas répondre vraiment à la question, mais d’aller beaucoup plus loin.

Rousseau distingue d’abord deux fondements d’inégalités : ceux liés aux individus par la différence de leurs physiques, de leur intelligence, de leur force, de leurs aptitudes… Et ceux imposés d’en haut par les privilèges, les distinctions, les gratifications qui tiennent déjà à l’ordre social. Il est intéressant pour lui de savoir comment on a pu passer de l’un à l’autre et, comme le physicien ou l’astronome est à la recherche des origines du monde, le philosophe doit tenter de s’imaginer, par bonds successifs dans le passé, comment étaient les premiers temps de l’homme, tout en sachant qu’il serait vain d’essayer de trouver dans cet exercice quelque vérité absolue.

Rousseau voit le primitif comme un individu robuste prêt à affronter la nature et à y survivre. Il semble réfuter la thèse de Hobbes comme quoi l’homme serait un loup pour l’homme. Sans être naturellement bon, son but est la survie, au-delà du bien et du mal, aurait dit Nietzsche. Ce n’est qu’après qu’il se domestique et se socialise, y laissant sa spontanéité et parfois sa santé, sa vitalité et son énergie, comme un animal en captivité. Voilà pour l’homme physique, assez proche des sauvages des pays visités par les explorateurs, mais quid de l’homme à travers la métaphysique et la morale ?

L’instinct du primitif fait place à la réflexion et au calcul, mais la grande différence réside dans la liberté de l’homme qui n’a plus à obéir à ses instincts mais peut organiser si peu que ce soit sa vie. La cabane, la cellule familiale est le premier stade du langage où la famille doit s’exprimer par des mots. Mais le langage se complexifie et s’améliore avec la vie sociale organisée, soit la société. Rousseau consacre plusieurs pages à la naissance du langage et de toutes ses progressions dans l’apprentissage de la nuance. Le langage constitutif de l’animal social, l’animal politique, disait Platon.

Rousseau s’inscrit donc en faux contre les affirmations de Hobbes en trouvant, même chez l’animal et à plus forte raison chez les premiers hommes, de la pitié, de la compassion et de l’empathie.

Pour Rousseau, un sentiment comme la pitié qui commande la bienveillance et l’attention à l’autre, est bien plus fort chez l’homme sauvage tant il appartient plus à l’instinct qu’à la raison. Qu’en est-il maintenant de la passion ou, plus précisément, de l’amour ? L’amour physique puis l’amour moral. Là aussi, la thèse ne varie pas : l’homme sauvage copule et sa femme engendre sans garder de relations et en restant des individus. C’est la phase suivante, dans l’amour moral de la société, que naît la domination, la passion parfois mortifère, la jalousie, les rivalités amoureuses, la séduction, la perversion…

On en vient à la seconde partie et à cette phrase clé en introduction : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « ceci est à moi » et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile ». Tout est dit, la propriété à la base de la civilisation et, partant, les inégalités. Et tout s’enchaîne sur des millénaires. La concurrence entre les bêtes et les hommes, les hommes entre eux, l’agriculteur qui remplace le chasseur – cueilleur, les outils qu’il faut fabriquer, le climat, le besoin de conserver, la cellule familiale qui devient micro-société. Le bon sauvage laisse la place à l’homme social et à la division du travail. Celui qui possède craint d’être volé, celui qui n’a rien convoite les biens du voisin. Pour stabiliser tout cela, quitte à perdre en liberté, il faut des règles, des lois et des institutions qui les figent. Il faut des juges pour protéger les possédants et pour réprimer les pauvres. En un mot, la société se construit et la politique prend toute son importance, avec l’objectif de sauvegarder les grands équilibres économiques nés des inégalités créées à leur tour par les rapports de force. Les inégalités ne sont donc pas naturelles mais construites socialement, comme diraient nos modernes sociologues. CQFD. C’est là où réside l’originalité profonde de la pensée de Rousseau.

Et Rousseau, auteur du Contrat social à qui la jeune république de Corse avait demandé une constitution, de honnir la monarchie qui est un système politique basé sur la religion. Il a fallu mettre une dose de sacré pour mettre les institutions en dehors de la critique et de la révolte. Rousseau s’efforce de démontrer qu’au plus les gens attendent de faveurs des gouvernements autoritaires régnant sur l’arbitraire, au plus leur pouvoir est renforcé.

Il croit en une démocratie des égaux, où chaque citoyen éduqué ne réclamerait pas plus que son dû. Un peu ce que Orwell appellera la décence commune. Pour Rousseau, la dictature et le despotisme créent les inégalités et les renforcent. Mais la tyrannie ne dure pas et les despotes finissent mal. Rousseau conclut que l’homme sauvage vit en lui, alors que l’homme social vit hors de lui. Tout cela est très critiquable et peut se discuter, mais la démonstration est imparable. Et encore, Rousseau ne connaissait pas le capitalisme, ce qui ne l’a pas empêché d’être, à sa manière, un lointain pionnier du socialisme. Camarade Jean-Jacques !

ISAAC ASIMOV – FONDATION – Folio / SF

Les livres d’Asimov, comme d’ailleurs ceux de Van Vogt, me sont toujours tombés des mains. Notamment le cycle des Robots d’Asimov, cette science-fiction pionnière (aux États-Unis) avant tout soucieuse de science et de technologie. Le cycle des Fondations, que comprend cet ouvrage, diffère un peu des autres cycles.

Hari Seldon invente une science qui permet de prévoir l’avenir : la psycho-histoire. Gaal Dornick, qui accomplit un voyage interstellaire autour de la planète Trentor, sera son biographe. Nous sommes au treizième millénaire et l’effondrement de l’empire doit intervenir dans trois siècles, suivi d’une ère de ténèbres de 30000 ans, une période qui peut se réduire à 1000 ans à condition de mener à terme un projet qui vise à rassembler toutes les connaissances humaines : la fondation.

Il débarque enfin sur Trantor., qui est le centre de la galaxie avec ses milliards d’habitants. Mais il est suivi et, lorsqu’il rencontre Seldon, son maître, les deux hommes sont jugés néfastes pour Trantor à cause des prédictions apocalyptiques de celui qu’on surnomme « Cassandre » Seldon. On leur propose l’exil ou la mort et ils choisissent de transporter les chercheurs et leur matériel sur la planète Terminus pour achever leur encyclopédie du savoir humain.

Cinquante ans plus tard, à l’heure où Seldon avait autorisé l’ouverture de la crypte où il a été enterré, Terminus est convoité par plusieurs planètes alentour, même si elle est pauvre en minerais. Elle est la seule à posséder une centrale nucléaire mais les scientifiques de Terminus ne veulent pas commercer avec les autres planètes et s’ouvrir à la concurrence. Pour eux, seule importe la fondation.

Mais si Pirette est président du conseil d’administration, Hardin est le maire et les manœuvres politiques ne le laissent pas indifférent. Il sait que l’empire ne peut plus rien et que la planète Anacréon va attaquer Terminus pour partager ses terres et les exploiter. Il organise un coup d’état contre le conseil . Seldon parle depuis la crypte et il révèle que la fondation était une escroquerie, ou plutôt un prétexte pour exiler une élite sur la planète Terminus et éviter ainsi aux plus éminents savants de périr avec Trantor. Ses modèles mathématiques, basés sur la statistique, n’avaient qu’une valeur relative, et il n’a jamais voulu mêler des psychologues à son œuvre. L’empire galactique va entrer en décadence et il faudra attendre le deuxième empire qui viendra selon ses prédictions. Pour lui, la meilleure garantie de Terminus est sa force nucléaire, les autres planètes étant retombées à l’âge des fossiles, à la barbarie.

On est 30 ans plus tard. Lee a réussi son coup d’état, aidé par Hardin et Terminus est au centre des quatre royaumes avoisinant. Sedmak conteste la politique étrangère de Terminus et il annonce à Hardin la création d’un parti qui prônera la guerre contre les royaumes. Tout est maintenant de la haute politique et Hardin joue double jeu. Les émissaires d’Anacréon se succèdent et le roi, qui vient d’avoir 16 ans, veut déclarer la guerre à Terminus. Les fondations de Seldon ont permis à une nouvelle religion d’apparaître et les nouveaux prêtres font la pluie et le beau temps. Hardin essaie de faire croire que Seldon n’est pas vraiment mort et qu’il réapparaîtra hors de la crypte. La confusion règne.

Au couronnement du roi d’Anacréon Leopold, Wienis, le régent, annonce à Hardin son intention d’attaquer Terminus, mais la riposte est toute prête : les prêtres d’Anacréon se mettent en grève et les lumières s’éteignent. Terminus fait jouer son avance technologique avec sa botte secrète : ce croiseur trouvé par Anacréon et réparé par Terminus. Aporat, le chef du clergé, fait saborder le bateau et Hardin révèle à Wienis que les quatre royaumes ont à leur tête des membres du clergé formés sur Terminus et porteurs des valeurs de la Fondation. Anacréon, qui voulait conquérir Terminus et les royaumes, se trouve pris à son propre piège. La voie pacifique l’a encore emporté sur l’actionnisme.

Et c’est la deuxième apparition de Seldon post-mortem. Il leur dit qu’ils ont réussi à vaincre les nationalismes des planètes avoisinantes mais que leur victoire n’est pas définitive. Il reparle d’une deuxième fondation qui se trouve à l’autre bout de la galaxie, à Finistelle. Il les incite à aller à sa reconnaissance.

Un petit intermède avec les marchands. Ponyets vend sa camelote dans la galaxie et il est informé de ce qu’un marchand de sa planète, Gorov, a été capturé à Askon et menacé de mort. Les Askoniens ont rejeté le nucléaire à la suite d’une catastrophe et Gorov avait voulu leur en vendre. Pour le sauver, Ponyets s’adresse à Pherl, le second du grand maître, en lui montrant son transmutateur, soit une machine à transformer le fer en or. Pherl se sert de la machine clandestinement et Ponyets menace de le dénoncer car il l’a filmé en plein exercice. Gorov est finalement libéré, mais toujours décidé à vendre son nucléaire et ses produits toxiques.

Les marchands sont devenus le problème de la fondation. Mallow, de la planète Smyrno, est chargé d’enquêter sur une vente de nucléaire à la planète Korell, la seule qui échappe totalement à la fondation. Il livre un prêtre, réfugié dans son vaisseau, aux habitants, croyant s’attirer leurs bonnes grâces. Il est reçu par le commodore qui se méfie des prêtres et de la fondation. Mallow lui garantit qu’il n’est là que pour le commerce. Voyant dans la foule un emblème de la galaxie ancienne, il va sur la planète Siwenna pour restituer l’empire. C’est la troisième crise Seldon : la reconstruction.

Mallow a été manipulé par celui qui l’a envoyé sur Korell, un politique nommé Sutt , son procès a lieu et il prouve que le prêtre était un espion du commodore. La guerre contre Korell est déclenchée et Terminus est devenu une ploutocratie, le commerce sans les prêtres. En attendant la nouvelle crise Seldon ; Seldon dont les successeurs sont Hardin puis Mallow. Fin de l’histoire.

Bon, on ne va pas dire que tout cela est passionnant et on peine parfois à avancer, notamment dans ces histoires de marchands, la dernière partie. Asimov a néanmoins une vision progressiste de l’humanité, peu enclin au militarisme et au libre échange, mais à cheval sur les valeurs du savoir, de la connaissance. Ne serait-ce que pour ça… Asimov s’est toujours défini comme rationaliste et athée. Il est un peu le contraire d’un Philip Dick, d’un Frank Herbert ou d’un Roger Zelazny. Dommage…

GEORGES PEREC – LA VIE MODE D’EMPLOI – Hachette / Le livre de poche

L’immense Georges Pérec, oulipien de génie. Photo Wikipédia

On dit souvent que l’été est fait pour relire. Je ne relis jamais, en fait, à part des livres que je n’avais pas terminé ou qui me sont passés « au-dessus de la casquette », comme on dit. Ce fut le cas de Musil, de Joyce, de Lowry mais aussi de Perec, dont j’ai lu pas mal de livres mais jamais su terminer celui-là, son opus majeur. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être les 600 pages, ou les premières ?

Pourtant Perec, Oulipien et pataphysicien, écrivain précieux, gentil et imaginatif… Allez, on repique.

La visite commence dans les escaliers avec une employée d’une agence immobilière chargée de vendre l’appartement de Winckler, un artisan décédé. Puis c’est la porte de Madame de Beaumont, la veuve d’un archéologue spécialiste des invasions arabes en Espagne. Il s’est suicidé en 1935.

Il y a une pièce où trois messieurs sont en méditation. Ils appartiennent à la secte des trois hommes libres, laquelle se multiplie de façon exponentielle. Une pièce est vide, ne laissant voir que des tableaux de maître que le narrateur commente. Dans une autre pièce,on voit une baignoire et une jeune fille nue qui va prendre son bain avec un exemplaires des Lettres nouvelles.

Dans les combles, il y a les petites-filles de Vera Beaumont qui révisent leurs examens avec des copains. On a aussi Morellet, un chimiste émargeant à Polytechnique chargé par un mystérieux Bartlebooth de donner à ses puzzles une armature de métal. Morellet, après plusieurs explosions, a été interné sur plaintes des voisins d’à côté – les Plassaert. Il y a aussi le peintre Valène, Mme Schwarz… Chaque appartement est présenté comme une pièce d’un mystérieux puzzle.

On passe plus précisément à Winckler, l’artisan fabriquant de bijoux, de commodes, de miroirs… Et de puzzles pour Bartlebooth, le milliardaire anglais. Seul, il prend ses repas chez Riri et fréquente de loin en loin Valène, Morellet ou Madame Nochère, la concierge. Dans les chambres de bonne, on trouve les domestiques du peintre Hutting, une Néerlandaise et un Paraguayen et, à côté, Jane Sutton, une jeune fille qui se peint dans des scènes historiques ou romanesques. On visite l’atelier de Hutting avant d’aller chez les Réol, un couple avec un petit garçon.

Le vestibule est occupé par Rorschach. Un vieillard qui a eu mille vies : comique troupier, imprésario d’un trapéziste qui avait décidé de vivre sur son trapèze, trafiquant de monnaies en Afrique et auteur d’un roman considéré comme l’égal du Voyage au bout de la nuit. Dinteville, un médecin dont le narrateur nous conte la généalogie, est à côté et Snauft, le valet de Bartlebooth, occupe une pièce à part. Snautf a connu Bartlebooth dans un bar de Manille et le riche anglais, ami du tout Londres, a décidé de peindre 500 marines dans 500 ports différents, confiant ses dessins à Winckler en les envoyant par la poste. Il est maintenant valétudinaire comme l’est une autre voisine, Mademoiselle Crespi, qui n’attend plus que l’extrême-onction. La visite continue.

Rorschach qui, devenu producteur à la télévision (en fait un bureaucrate sans envergure) a voulu faire un film de la vie de Bartlebooth, celui-ci en prenant ombrage. Et puis il y a Altamont, autre figure de l’immeuble, dont le domestique prépare une grande réception. Et madame Moreau, la doyenne de l’immeuble qu’on présente avec son amie Madame Trevins et une infirmière. La dame tenait un commerce de bricolage dont tous les articles sont détaillés en fin de chapitre. On n’est pas obligés de lire. Il est d’ailleurs trop tôt, au bout de 100 pages, pour se demander où l’auteur veut en venir. Laissons-nous guider, d’autant que ce bric-à-brac de biographies et de descriptions a quelque chose de fascinant.

On en vient aux travaux dans la chaufferie, que le propriétaire Olivier Gratiolet a fait faire. Gratiolet qui revendra ensuite l’immeuble à Rorschach. On a droit à l’histoire des Gratiolet, une famille qui s’est enrichie dans l’immobilier, les collections d’œuvres d’art et l’exploitation de mines au Cameroun.

Dans le hall d’entrée se trouve Ursula Sobieski, une romancière passionnée par l’histoire d’un dénommé Sherwood, grand-oncle de Bartlebootth, pharmacien ayant fait fortune avec des bonbons pour la toux victime d’une escroquerie qui lui aurait fait perdre des millions de dollars dans l’achat du Saint-Graal, le vase de Joseph D’Arimathie. Une machination échafaudée par Shaw, un collectionneur de pièces uniques (unica ou unicum) et un étudiant italien. On retrouve ensuite Mme Moreau qui s’est occupée toute sa vie de son entreprise florissante tout en passant ses rares moments de loisir dans sa maison de l’Indre.

Toujours à l’entrée, dans un recoin, l’arrière-boutique d’un magasin d’antiquité tenu par Mme Marcia, dont tous les articles et tableaux nous sont décrits minutieusement. Puis c’est de nouveau les Altamont et la dame toujours en train de préparer la réception pour le retour de son mari. Les Altamont occupent l’appartement qu’a dû fuir Mme Appenzzel, traquée par la police de Vichy. On suit l’histoire de son père, Marcel Appenzzel, un ethnologue disciple de Malinowski qui s’était intéressé à une tribu fantôme de Sumatra, les Orang-Kubus. La tribu ne veut aucun contact avec lui et établit ses campements dans des zones de plus en plus dangereuses rien que pour échapper à sa compagnie.

On retrouve Bartlebooth et son grand projet. Il prend des cours d’aquarelle avec le peintre Valène avant de peindre ses 500 marines confiées à Winckler pour en faire des puzzles. Les toiles devenues des puzzles sont ensuite détruites à l’endroit même où ils ont été créé.

On revient à Rorschach, rien que pour évoquer un ancien locataire, un Italien venu en France dans le cadre de la rénovation du château de la Muette. Givalconi et sa femme Lætitia qui ont des jumeaux que la dame promène au Parc Montceau. Elle tombe amoureuse d’un professeur de physique, Paul Hébert, qui sera résistant et disparaîtra de sa vie. Elle quittera le domicile conjugal après que son mari eût découvert une lettre qu’elle a écrit à Hébert.

Valène, le plus ancien occupant de l’immeuble, se remémore Bartlebooth qui avait fini par se lasser de ses puzzles. Il fait l’inventaire de tous ceux qui ont quitté l’immeuble, imaginant sa destruction prochaine pour en faire un centre commercial avec parkings.

Dans un grand salon, pas de nom. Juste la description des restes d’une surprise-partie pour l’anniversaire d’une fille. Puis ce sont les Marquiseaux avec la femme qui s’engueule avec son gendre et les deux amoureux qui finissent par quitter le toit familial. Puis vient l’un des plus longs chapitres du livre où l’on reprend l’histoire du couple assassiné, le mari Breidel et la fille de Mme De Beaumont. Ils ont été assassinés par un Anglais chez qui la fille Beaumont avait été engagée comme fille au pair en laissant le bébé noyé. Elle s’était enfuie et la dame s’était ouvert les veines en découvrant le bébé mort. La vengeance avait amené l’Anglais, après une enquête minutieuse, dans ce petit village des Ardennes où le couple résidait avec ses deux jeunes enfants. On a droit à des quantités de débuts de roman, ou de romans courts, dans tous les genres littéraires, avec des centaines d’histoires toutes plus originales les unes que les autres.

Encore une description scrupuleuse de la chambre de Mme Marcia puis ce sont les caves. La visite continue. D’abord celle des Altamont avec ses victuailles, ses vins fins et ses produits d’entretien, puis celle des Gratiolet, bric-à-brac où des portraits de famille retiennent l’attention. Dans les escaliers, Gilbert Berger, un gamin qui, avec quelques camarades, écrit un roman-feuilleton à propos de l’assassinat au curare du modèle d’un peintre, un vieil acteur sur le retour. Encore une histoire. On est ensuite chez la concierge, Madame Claveau. Elle fut remplacée par Mme Nochère, dont le mari, un bureaucrate de l’armée, est mort d’avoir mordu les gommes de ses crayons. On passe rapidement sur deux pièces du puzzle, Herman Flugger, un industriel allemand et Loubet, un amateur de safari souvent en voyage. Puis c’est l’ascenseur, souvent en panne, et un soir où les quatre personnes coincées au milieu de la nuit ont voulu faire une belote.

Retour chez Marcia. Léon Marcia, un ouvrier devenu expert en art à la suite d’une hospitalisation dans un sanatorium où il a pu lire des milliers d’ouvrages sur le thème en plus d’apprendre plusieurs langues. Il est consulté par les plus grands collectionneurs et débusque à l’œil nu un faux. Mme de Beaumont et ses deux petites filles, les sœurs Breidel. Un peignoir de boxeur sur le porte-manteau de la salle de bain qui aurait appartenu à un boxeur américain, Cat Spade (le chat de pique). Un vieil amant ? L’une des sœurs est boulimique et physicienne de haut niveau quand l’autre est une forte en thème, aussi mince que jolie.

Après la mort des parents Euchart, le couple Marquiseaux occupe l’appartement et dirige une société de production de disques. Parmi leurs poulains, une dénommée Hortense, qui chantait naguère sous le nom de Sam Horton. Un transsexuel dont la réputation sulfureuse fait vendre. On passe chez Geneviève Foulerot, qui travaille pour une entreprise de vente par correspondance mais a des ambitions artistiques. Elle occupe l’appartement de Paul Hubert, introuvable depuis la guerre et un attentat contre des soldats allemands, bien qu’il soit d’extrême-droite. On repasse au trio Bartlebooth, Winckler, Valène et à leurs puzzles. Puis c’est Plassaert et son fils Rémi, collectionneur de buvards publicitaire qui occupent un appartement naguère occupé par un ancien des brigades internationales devenu bouquiniste.

Monsieur Jérôme est un vieil érudit qui a écrit des biographies de tous les nobles et dignitaires religieux d’Espagne. Il n’a essuyé que des refus chez les éditeurs qui lui font faire des traductions de livres pour enfants. Il a brûlé son manuscrit dans la cour de la Sorbonne. Depuis, il passe son temps à lire des romans policiers à l’ancienne et dort le reste du temps. À côté, le docteur Dinteville, pas très aimé mais indispensable, invente des recettes de cuisine qui, espère-t-il, prendront son nom quand Mme Albin, malade, se remémore ses années passées en Syrie sous protectorat français.

Les escaliers et les deux étages au-delà du 6°, sans ascenseur. Le narrateur nous parle des différentes classes sociales de l’immeuble et des inimitiés qui s’y sont installées, parfois en référence à l’attitude des uns et des autres durant la dernière guerre. On retourne à Geneviève Foulerot, qui a dû quitter sa famille pour avoir voulu garder son enfant naturel. Seul son grand-père l’a comprise et, peintre amateur, a décoré la pièce d’après les éléments compliqués d’un roman policier. Autre peintre, Valène. Le narrateur le décrit en train de se peindre, dans une vision en abyme. Valène qui entend mettre toutes les situations et histoires vécues par les personnages de l’immeuble (au nombre de 179 précisément) dans son tableau. Puis c’est Plassaert à nouveau. Ou plutôt deux personnages à qui il a loué des chambres. Un demi-clochard vivant de revente de bouteilles consignées et un jeune étudiant bibliothécaire nommé Grégoire Simpson (on pense au Grégoire Samsa de La métamorphose). On s’attarde sur ce Simpson qui est exactement le portrait du personnage du roman et du film de Perec L’homme qui dort, avec Jacques Spiesser. On suppose qu’il a fini par se suicider.

On passe chez Winckler mais c’est pour parler de sa femme, Marguerite. Elle était miniaturiste et travaillait à côté de lui avec son chat Ribibi. Ils se sont rencontrés à Marseille, lui militaire en permission, elle qui s’est apitoyée sur ses airs de chien battu. Les Winckler partaient parfois en voyage, emmenés par Bartlebooth, mais, à la mort de Marguerite, Winckler s’est séparé de toutes ses affaires et a fait piquer le chat. Plassaert encore. Ou plutôt les Plassaert, Adèle et Jean. Leur petit commerce est spécialisé dans les antiquités et bijoux orientalistes et c’est un avocat qui leur a donné des filons en Indonésie où le couple revend très cher des articles fabriqués là-bas. Les Plassaert sont des parvenus plutôt mesquins doublés de radins pathologiques.

Dans un autre appartement, un jeune homme fait l’amour à une poupée gonflable. Il s’agit de l’ancien domicile des Fresnel, un couple de restaurateurs dont l’établissement recevait le tout Paris. Henri Fresnel s’est laissé séduire par les acteurs et a voulu en devenir un. Il a réuni une petite troupe de théâtre itinérant jusqu’à ce que deux acteurs piquent la caisse un soir de veine. Fresnel est parti jusqu’en Afrique où, d’acteur, il s’est transformé en magicien. On le retrouve à New York où il devient le cuisinier attitré d’une star extravagante de l’époque nommée Twinky. Il finit par ouvrir un restaurant à l’enseigne du Capitaine Fracasse. Ayant fait fortune, il retourne chez sa femme qui l’éconduit et le renvoie dans son Miami d’adoption. Elle n’était restée là que pour attendre ce jour.

Elzbieta Orlowska occupe la chambre de bonne laissée par Germaine, la lingère de Bartlebooth. Une belle polonaise tombée amoureuse d’un jeune tunisien qu’elle rejoint au pays. Ils ont un fils, Mahmoud, mais la famille de son mari ne l’accepte pas et elle rentre à Paris avec son fils en plein Mai 68. Elle rencontrera un vieux clown polonais qui fut célèbre dans son pays, avant de se clochardiser.l

Olivier Gratiolet est le syndic de l’immeuble. Toute la généalogie de la famille nous est racontée, du grand-père en 14-18 jusqu’à Olivier tombé sur une mine durant la guerre d’Algérie en passant par le père, prisonnier en 39-45 et libéré grâce à l’intervention de son frère membre du gouvernement Laval qui sera assassiné. Gratiolet a épousé Arlette de qui il a eu une fille, Isabelle, mais Arlette a été tuée par son père devenu fou un soir de Noël. Des histoires qui sont souvent autant de drames.

Le peintre Hutting s’inspire de la biographie de ses modèles pour des toiles qui sont de véritables équations mathématiques. Et de citer les titres des 24 tableaux exécutés d’après sa méthode.

On n’a encore pas parlé de Cinoc. Un juif polonais « tueur de mot s », soit quelqu’un payé pour éliminer les mots inusités et désuets et inusités des dictionnaires. Une activité qui lui permet à son tour de proposer des dictionnaires de mots oubliés. Berger le père, Charles, serveur dans un restaurant d’abord, puis dans des boîtes de strip-tease. C’est le tour des Altamont, avec un portrait de Cyrille, le mari, énarque et haut-fonctionnaire employé dans une banque internationale dont il est relaté un épisode de sa carrière. Un savant allemand nazi recyclé par les Américains et détestant les États-Unis, veut lui vendre ses procédés de fabrication de pétrole à partir de la lignite ou de sucre à partir de sciure de bois. Altamont a haussé les épaules, mais ces techniques ont été redécouvertes après la crise du pétrole. Enfin, on trouve le jeune Olivier Gratiolet écoutant Londres dans la chaufferie..

On visite les trésors du magasin d’antiquité des Marcia avec les horloges et les automates. David, leur fils, devait épouser Caroline Marquiseaux mais elle en a marié un autre. Le jeune David, champion de moto, a été victime d’un accident. L’appartement de Mme Moreau a été naguère occupé par une vamp du nom de Joy Slowburn. Elle vit avec son domestique philippin, Carlos. En fait, l’affaire est plus compliquée car ils sont trois dans l’appartement. Blunt Stanley est un déserteur de la guerre de Corée et il subit le chantage de Carlos, qui connaît son histoire. Pendant des années Blunt et Joy ont eu des numéros de music-hall de divination avant de promettre à des riches curieux la possibilité de rencontrer le diable et de nouer un pacte avec lui. Un commerce florissant jusqu’à ce que Carlos retrouve leur trace et exerce à nouveau son chantage. Blunt l’étrangle et tue également Joy à qui il reproche de ne pas avoir remarqué que l’immeuble était surveillé. Surveillé en fait pas les détectives payés par l’Anglais qui en voulait à la fille Beaumont, sa baby-sitter.

Comme d’habitude après les histoires, les descriptions. Le caves de Rorschach et de Dinteville, un inventaire des objets ayant encombré les escaliers et le bureau de Cyrille Altamont ; les Altamont, ou plutôt leurs domestiques, toujours dans les préparatifs de la réception. On retrouve Winckler, Bartlebooth et leurs puzzles. Winckler les découpe et Bartlebooth les compose, entre jubilation et colère. Il détaille les pièces et y voit des objets, des visages, des pays… On passe à Moreau dont c’est la quatrième apparition. Madame Moreau et son amie, Madame Trevins. Sa cuisine a été refaite par Fleury, un cuisinier mariant la gastronomie à l’esthétique. Ainsi Fleury a-t-il pu préparer des repas en blanc, en noir, en orange et en toutes sortes de couleurs. Mme Trevins a des goûts simples et n’a jamais daigné participer à ces soirées. Dans la cave de Bartlebooth, les malles de voyage et des soldats de plomb chez Marcia, l’antiquaire. Avant Marcia vivait Massy, un bourrelier qui fut coureur cycliste. Massy avait failli gagner une étape du Tour, trahi par sa mécanique. Il s’était orienté vers la piste, mais son record de l’heure ne fut jamais homologué faute de la présence d’un arbitre. La guigne. Devenu entraîneur, il est à moto devant son poulain, Lino Margay mais, jaloux de sa popularité, il le pousse tant que celui-ci chute et finit défiguré pour avoir raboter la piste avec son visage. Culpabilisé, Massy incite sa sœur Josette à épouser Margay mais elle le quitte rapidement, effrayée par son absence de visage sanguinolent. Margay finit à Buenos-Aires où, emprisonné pour un trafic de drogue, il devient le confident de toute la pègre latino-américaine et un fin connaisseur du milieu. Ses informations valent de l’or et il réussit à convaincre un chirurgien de lui refaire le visage. Margay revient à Paris et retrouve Josette qui n’a jamais cessé de l’aimer. Massy repart chez lui, à Saint-Quentin.

On retrouve Marcia après une description dantesque de la chaufferie. Le fils David revenu chez ses parents après avoir essayé la course automobile, monté un village vacances et un festival de théâtre avec uniquement des pièces d’auteurs anciens inconnus. Puis c’est la cave de Mme de Beaumont, où l’on apprend que Fernand de Beaumont, son mari qui s’est suicidé, était ami avec Bartlebooth.

Le fils de l’accordeur de piano lit une bande dessinée sur le palier. L’histoire de Carel Van Loorens, un savant touche-à-tout qui avait promis à Napoléon, dont la flotte avait été décimée à Trafalgar, de lui allouer les services de l’aigle, un pirate invincible. Van Loorens trahit sa promesse et ne rêve que de sauver une Allemande, prisonnière du pirate. Il est rattrapé par les hommes du pirate qui l’attachent en plein désert du Sahara. Il réussit à se libérer et est recueilli par un camp de berbères. Ursula Von Littau, considérée par l’aigle comme infidèle, fut mise à mort. Olivia Rorschach, née Norvell, fut une star enfant australienne à l’image de Shirley Temple. Après plusieurs mariages et autant de divorces, elle a épousé Rémi Rorschach, s’étant connus dans une librairie alors qu’ils se disputaient la possession d’un livre rare.

Encore Barlebooth et ses cartes . Des cartes d’Amérique et une controverse historique pour savoir qui de Amerigo Vespacchi ou de Christophe Colomb a découvert le continent, les Indes de l’ouest. À moins que ce fût Cousin, un marin de Dieppe. Il y a aussi une carte de leur pays faite par des papous. On revient à Olivia Rorschach, qui fait toujours des tours du monde pour des rétrospectives de ses films, puis Isabelle Gratiolet, une petite peste détestée par tout le monde. Puis c’est à nouveau Hutting et sa domesticité, les Honoré et Mme Crespi. Les trois ont servi les Danglars, lui étant un magistrat illustre s’adonnant à la kleptomanie sous l’influence de sa femme. Ils seront démasqués grâce à un policier nommé Blanchet. Les Honoré prirent leur retraite et Crespi se mit au service de Bartlebooth.

Hélène Brodin habitait là avant Cinoc, et elle s’est comportée comme une héroïne de western, flinguant les truands qui ont abattu son mari. Abel Speiss est l’ancien habitant de chez Berger, spécialisé dans les jeux proposés par les journaux. Rorschach encore, et un ennui avec un locataire devant assister à un congrès international. Puis c’est Bartlebooth, le personnage principal, avec une histoire de chaîne d’hôtels construits dans 24 villes du monde. Un gigantesque complexe hôtelier avec des monuments reproduits partout et des événements culturels orchestrés par De Beyssandre qui bouleverse totalement le marché de l’art. Bartlebooth se voit proposé d’exposer ses aquarelles et il les détruit toutes.

Et toujours les préparatifs chez les Altamont. Et l’histoire de Mme Altamont, Blanche Gardel de son nom de jeune fille, danseuse aux ballets Frère qui décide de se faire avorter le jour d’un spectacle qui aurait pu lui apporter la gloire. Elle part à Londres sur les conseils de Cyrille Altamont. Ricetti, son maître de danse, ne supporte pas cet avortement et se suicide. Véronique Altamont a longtemps cru qu’il était son vrai père. Dans une lettre retrouvée, Cyrille raconte cette journée à Londres.

Mme Moreau, impotente, a fini par partager son appartement avec Mme Trevins. Bien en vue, un gros livre sous pseudonyme qui raconte l’histoire soi-disant véritable des quintuplés Trevins, cinq sœurs trapézistes puis danseuses légères avant des carrières plus respectables. En fait, les quintuplés n’ont jamais existé et Mme Trevins, l’autrice d’un roman tiré à un seul exemplaire, a mis en scène plusieurs personnes de l’immeuble. Gertrude, la cuisinière de Mme Moreau, est partie louer ses services chez un lord anglais, Lord Ashtray, qui nourrit des passions aussi diverses que les mots croisés, le rugby et une collection de tapis indiens servant de selles. Louvet n’est connu que pour une plainte pour tapage nocturne alors qu’il improvisait un orchestre avec des ustensiles divers. Rien à dire de lui à part ça.

Descriptions encore, de ce que l’on a trouvé dans les escaliers, notamment une carte résumant la vie de Mark Twain et une boîte à l’effigie des Trois Mousquetaires. Un dernier passage chez Rorschach avec Rémi qui semble attendre la mort et un historique de l’immeuble avec l’histoire de Simon et Crubellier qui ont donné leurs noms à la rue et les premiers pas de Jules Gratiolet comme propriétaire. Dinteville a été médecin à Lavaur (Tarn) où il est tombé sur un ouvrage de l’un de ses ancêtres sur les maladies rénales. Il a écrit un traité d’épistémologie à partir de cela mais se l’ai fait voler par son mentor, le professeur Lebran-Chastel, qui le fit publier sans le mentionner. Hutting et son atelier dans lequel il tenait ses « mardis », avec des artistes sélectionnés pour leur originalité. Puis Réol et sa quête incessante d’une augmentation de sa compagnie d’assurance. La ruine avant une promotion inespérée. On termine avec Bartlebooth qui meurt, aveugle, sur son dernier puzzle le 23 juin 1975.

On s’aperçoit qu’on a déjà écrit près de cinq pages sur ce bouquin extraordinaire mais, à livre exceptionnel, chronique hors norme. À travers la vue en coupe d’un immeuble parisien, Perec a essayé, dans un roman où les descriptions maniaques alternent avec les histoires et des biographies, à mettre la vie et le monde – toutes les histoires du monde – dans un livre. D’autres s’y étaient essayés et on pense à Borgès, mais lui y est presque arrivé.

Le livre est dédicacé à Raymond Queneau, l’auteur de 10000 milliards de poèmes. On a peut-être pas autant d’histoires, mais c’est un festival d’invention et de créativité, avec toujours une ironie et un humour sous-jacents. Bartlebooth évoque aussi le Bartleby de Melville, celui qui ne cessait de dire « I prefer not to ». Perec a préféré la faire, cette œuvre colossale, et on lui en saura éternellement gré.

6 juillet 2025

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