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VINGINCES 11

RONNEL-HUGBART

Le siège de l’église de Scientologie à Los Angeles, photo Wikipedia

L’attente me parut très longue, ce jour-là, dans la salle d’attente du cabinet du docteur Ronnel-Hugbart. Je m’y étais rendu sans rendez-vous, avec ma future belle-fille. Bien obligés, notre état recourait les services d’un praticien dans l’urgence, et celui-là habitait à quelques rues de chez nous, notre médecin traitant habituel étant en vacances.

Que s’était-il passé pour que nous avions ressenti tous deux une sorte de panique morale qui se manifestait par une crise d’angoisse pour moi, et par un état de complète hébétude pour elle.

Nous recevions des gens le soir et j’avais eu une dispute avec celle qui n’était pas encore mon épouse. Elle s’affairait à la réception des invités, ménage et cuisine, tout en me reprochant ma passivité et mon manque de soutien. J’étais toujours perdu dans mes pensées, mes tristes affects après avoir quitté celle avec qui j’avais passé une quinzaine d’années. Culpabilisé et donc agressif, je menaçais de quitter Françoise, celle qui allait devenir ma femme un mois plus tard, au moindre reproche, à la plus anodine remarque. Je faisais tout, inconsciemment, pour l’excéder et qu’elle me renvoie dans mes foyers où j’étais sûr qu’on m’attendait encore, même un peu plus d’un an après mon départ précipité. Avec celle que j’appelais maintenant mon ex avec difficulté, j’étais parti un matin et elle n’était pas levée. Nous avions eu une scène la veille et je lui avais fait part de mon intention de la quitter. Elle avait dû penser que c’était encore une de ces menaces que je ne mettais pas à exécution. Sauf que cette fois c’était pour de bon et je n’étais pas revenu le soir, ni les jours suivants. J’avais juste eu le temps de faire mes adieux au chat, le dernier chat de la maison, le grillon du foyer qui resterait maintenant avec sa maîtresse, pas encore conscient qu’il ne me verrait plus.

J’étais en dépression et j’avais fait le tour des médecins du quartier, logé chez Françoise dans la banlieue de Lille où elle m’avait recueilli après quinze années passées dans le royaume de Belgique. À chaque fois, je racontais mon histoire et on compatissait plus ou moins devant mon désarroi avant de me prescrire une ordonnance avec un tranquillisant ou un anti-dépresseur de plus. On me conseillait de me mettre au vert, de faire du sport, de trouver une activité dans l’associatif et surtout de ne pas boire.

Ce jour-là, j’avais senti monter la crise après quelques échanges acrimonieux et, désireux de ne pas envenimer les choses, je me dirigeai vers le cabinet médical. Françoise me retint à la porte, me demandant d’attendre Fanny, sa fille, qui avait manifesté l’intention de consulter elle aussi. Françoise m’expliqua qu’elle avait dû fumer quelque chose de louche et qu’elle commençait à délirer.

En fait elle ne délirait pas plus que d’habitude, mais elle pleurait et s’accrochait à moi en me faisant comprendre qu’elle tenait à moi et qu’elle craignait que je les quitte, elle et sa mère. On n’était rarement sortis ensemble, et j’avais eu pour la première fois conscience qu’il se jouait entre nous une relations de père à fille ; une fille à la recherche d’un père et un père en quête d’une mère. Un duo assez pitoyable de paumés en mal d’affection.

Nous étions dans cette salle d’attente tapissée de reproductions de tableaux de maître avec, sur les parois d’une cheminée en marbre, des diplômes qui côtoyaient des signes ésotériques dont le sens nous échappait à tous deux. Il était clair que Ronnel-Hugbart, docteur en médecine et ancien interne des hôpitaux comme annonçait sa plaque, n’avait rien du vieux médecin de famille et avait plus à voir avec cette nouvelle génération de praticiens pressés et expéditifs pour lesquels un symptôme correspondait à un médicament dont le nom était puisé entre les pages d’un guide Vidal. Le genre qui ne s’encombrait pas d’empathie ou de compassion avec des patients souvent geignards et hypocondriaques.

Nous avions décidé avec Fanny qu’elle passerait la première et que je lui ferai suite. Il y avait trois personnes devant nous. Une jeune fille visiblement angoissée qui triturait un téléphone portable ; une vieille dame au regard myope qui semblait nous distinguer à travers la brume lorsqu’elle quittait des yeux son magazine et un monsieur d’une bonne quarantaine d’années – mon âge à l’époque – qui s’efforçait de rester droit comme un i et évitait de croiser nos regards, comme figé dans un mal-être qu’il nous communiquait malgré lui. De quarts d’heure en quarts d’heure, le médecin ouvrait la porte dans un geste théâtral et les patients se fendaient d’un « bonjour docteur » en le suivant dans un long couloir avec le soulagement de ne plus avoir à attendre et la certitude qu’enfin on allait s’occuper d’eux, les examiner, voire les comprendre et, qui sait, les guérir.

C’était maintenant à nous et Fanny me lançait un regard anxieux avant d’emboîter le pas à ce grand type dégingandé avec ses cheveux en brosse, ses épaisses lunettes à montures d’écaille et sa moustache fournie à la Nietzsche. Je n’avais pas pu l’observer plus en détail, mais il me déplaisait d’instinct avec son côté un peu excentrique qu’on pouvait remarquer dans son habillement avec gilet à fleurs comme une tapisserie, cravate orange à épingle et pantalons à pince. Tout désignait en lui un poseur qui voulait se donner des allures de dandy, sans la grâce.

Fanny revint au bout d’une demi-heure. Elle était en larmes et me faisait part de son intention de rentrer seule à la maison. Je n’eus pas le temps de lui demander quoi que ce soit avec l’arrivée sur ses talons de Ronnel-Hugbart qui semblait vouloir la consoler. À peine rentré dans son cabinet, je lui demandai ce qui avait bien pu se passer.

– « Oh rien de grave, rassurez-vous. C’est votre fille ?

– non, c’est la fille de ma future femme, ma future belle-fille si vous voulez. Mais ce n’est quand même pas habituel qu’un patient quitte un médecin en pleurs.

– j’ai voulu générer un choc émotionnel pour qu’elle quitte son attitude passive, atone qu’a sûrement provoqué un produit toxique. Cela a eu le mérite de la réveiller et je puis vous assurer qu’elle va beaucoup mieux, même si ses larmes laissent à penser le contraire. Croyez-m’en, j’ai aussi des enfants de cet âge et je crois savoir comment on soigne leurs addictions et leurs états d’âme.

J’étais décontenancé et je ne trouvais rien à répondre, fixant avec incrédulité l’énergumène fier de ses méthodes thérapeutiques un rien musclées. Il ne me laissa pas le temps de réagir, entamant sans tarder sa consultation d’un « et vous, qu’est-ce qui vous amène ? ».

Je commençais à lui raconter mes misères en précisant d ‘emblée que je n’avais rien de physique, d’organique à part le cœur un peu rapide. Puis j’en venais à mes épisodes dépressifs, à mes insomnies et à mes angoisses tout en lui récitant la liste de mes somnifères, anti-dépresseurs et tranquillisants.

Il semblait m’écouter distraitement, jetant des coups d’œil à sa fenêtre et regardant sa montre, comme s’il était attendu. J’étais d’ailleurs le dernier patient et l’hypothèse était plausible.

– « Mais votre cœur et votre esprit, ça va ensemble. Et les insomnies dont vous me parlez, elles ont aussi à voir avec votre anxiété. Tout se tient et il n’y a pas le corps d’un côté, et l’esprit et l’âme de l’autre. L’homme est un tout, indivisible dans une conception moniste, holistique, pas un assemblage de pièces sans rapport les unes avec les autres. Déshabillez-vous ».

J’étais étonné de l’entendre parler de l’âme et du monisme, et me demandais s’il cherchait à m’impressionner ou à me livrer quelques concepts philosophiques fumeux auxquels il était attaché.

Je me mis torse nu et il me soumit à un rapide examen réglementaire, s’inquiétant d’une toux persistante. « Un résidu de bronchite, lui dis-je. Je fume ».

– « Vous ne devriez pas, embraya-t-il alors que j’étais à peine rhabillé. Je vois que la dépendance et la toxicomanie constituent des habitudes familiales. Je suppose que vous n’avez même pas envie d’arrêter, c’est tellement confortable d’être esclave du tabac ou de l’alcool, ça masque les problèmes, on n’a plus besoin de réfléchir et d’analyser, il suffit de prendre sa dose quotidienne…

Je lui demandais de quel droit il me parlait de cette façon, et surtout qu’est-ce qui l’autorisait à porter des jugements sur moi et sur ce qu’il appelait ma famille.

– « Ne soyez pas susceptible, me dit-il avec un sourire mielleux. Ce que je veux dire, et vous l’avez d’ailleurs compris, c’est qu’il ne faut pas se laisser vaincre par ses émotions et qu’il importe de mettre de la rationalité dans sa vie et dans ses actes. Montrez-vous fort et ne vous laissez pas dominer par votre entourage et votre sensibilité douloureuse».

J’avais de plus en plus le sentiment d’avoir affaire à un phraseur qui s’écoutait parler et profitait du mal être de sa patientèle pour avancer ses théories fumeuses de nietzschéen à gros sabots.

Dans un flot de paroles torrentiel, il me parla de nouvelles thérapies comportementales, de nouvelles gammes de médicaments, de neuropsychologie… Il me confia tout le mal qu’il pensait de Freud et de la psychanalyse, me parlant de Jung et son approche courageuse du côté obscur de la nature humaine, du mysticisme, de l’irrationnel, de l’exploration du ça.

J’avais à peine le temps de le suivre qu’il me parlait de mon enfance, de ma jeunesse, de mes parents et de mes frères. J’avais grandi dans un milieu pathogène et j’en avais hérité. Il me fallait lutter contre ces tendances dépressives grâce à la volonté, la détermination et surtout la prise de distance avec des proches qui me tiraient vers le fond. Il fallait que je me montre fort et implacable, sous peine de sombrer et de me complaire dans la dépression.

Ses paroles me révoltaient autant qu’elles me laissaient désemparé. Il avait la manière pour me fragiliser et aller fouiller au plus profond de mes émotions, surtout en évoquant mes parents et les rapports que j’avais avec eux. Je voyais encore ma mère en souffrance dans une maison de retraite et mon père seul chez lui, assis et fumant ses cigarettes en écoutant une station de radio mal réglée où la voix de l’animateur et le programme musical étaient brouillés par les parasites.

Je ressentais de la colère envers lui mais je me laissais gagner peu à peu par un malaise persistant qui m’empêchait de lui donner la réplique. J’avais envie de l’insulter, de le secouer pour le faire tomber de son fauteuil, du piédestal où il pérorait. J’étais dans l’incapacité de réagir devant ce petit mégalomane impertinent et intrusif. L’inhibition de l’action, aurait dit mon cher Henri Laborit.

Contrairement à la cohorte de ses prédécesseurs, il me laissa partir sans ajouter à la liste des médicaments insistant sur le fait que j’avais les ressources en moi et que ce n’était pas un médicament de plus ou de moins qui allait changer la donne.

Je sortais de son cabinet en pleurant moi aussi et croisais un couple interloqué devant un homme qui chialait comme un gosse. Je rentrais en affectant le calme et Françoise me dit que Fanny était montée se coucher, ne se sentant pas bien. Elle s’excusait pour le dîner mais ne se sentait pas en état de faire belle figure aux invités. Françoise me demanda comment cela s’était passé avec ce type, car sa fille n’avait pas l’air d’aller mieux.

– « Un sale type, je ne veux plus le voir » lui dis-je, et je n’eus pas le temps d’en dire plus car nos premiers invités arrivaient. Certains nous amenaient même des cadeaux de mariage qui devait avoir lieu un mois plus tard. La soirée se passa tranquillement et, une fois n’était pas coutume, j’aidais Françoise à la cuisine et au service. On s’inquiéta de l’absence de Fanny, pour la forme, et un joint circula après le repas comme pour lui souhaiter le bonsoir.

J’allais voir mon médecin traitant dès son retour, peu satisfait du diagnostic sommaire du docteur Ronnel-Hugbart. Le docteur Ortiz ne fit pas preuve de confraternité à l’évocation du nom de son collègue.

– « Ronnel-Hugbart, vous auriez pu vous dispenser de voir ce charlatan. J’ai eu l’occasion de le connaître au CHU de Lille, beaucoup de théâtre et d’emphase, mais pour ce qui est de la médecine…

Je lui résumais ce qu’il m’avait dit et j’insistais sur son côté intrusif volontairement déstabilisant. « Une approche assez peu orthodoxe », conclus ai-je.

– Orthodoxe ? Vous voulez dire classique ou traditionnelle ? Il fait partie de ces quelques médecins de Lille et environs. Des adeptes de la Gestalt-thérapie, des théories de Janov et de la scientologie. Ce sont des individus dangereux qui ont déjà poussé des patients au suicide et des plaintes ont déjà été portées contre certains d’entre eux auprès de l’ordre des médecins. Sans suite apparemment.

J’avais pris la décision de me venger du bon docteur Ronnel-Hugbart tout en envisageant rien qui ne soit compromettant à quelques jours de mon mariage et d’un voyage de noces qui devait nous conduire en Tunisie.

J’avais aussi essayé d’en savoir plus auprès du docteur Ortiz, mais il jugeait qu’il en avait déjà trop dit et qu’il ne tenait pas à ce que l’un de ces gaillards ne lui cause des problèmes. J’avais acheté les tables de la loi de la scientologie écrites par l’auteur de Science-fiction Ron L. Hubbard, tout en soulignant les similitudes avec les techno-solutionnistes et les transhumanistes d’aujourd’hui. Il m’arrivait de roder autour du cabinet de Ronnel-Hugbart et j’avais même pris un rendez-vous pour une consultation, histoire de lui dire ses vérités en face. Je lui avais posé un lapin, me demandant à quoi aurait pu servir un tel esclandre.

Lors de mes insomnies à Nabeul (Tunisie) , dans une usine à touriste où je m’ennuyais ferme, j’essayais d’imaginer quels torts je pouvais infliger à celui dont j’avais vérifié l’appartenance à l’église de scientologie à travers sa participation à de nombreux congrès et colloques dans toute l’Europe.

Renonçant à toute violence physique, je n’avais rien trouvé de mieux que de confectionner une affiche et de la reproduire sitôt rentré, dans mon syndicat, au local. Elle mettait en garde contre un médecin scientologue, soit membre d’une secte aussi dangereuse que Moon ou les Rose-croix. Au bas de l’affiche figurait un appel au boycott, pour raison de santé publique. Je plaçais discrètement l’affiche dans quelques lieux stratégiques du quartier : centres sociaux, comités de quartier, cafés, clubs sportifs… Même à la porte de l’église.

Je n’eus malheureusement pas le temps de mesurer la portée de mon action car j’appris incidemment que le docteur Ronnel-Hugbart s’était donné la mort deux semaines auparavant, alors que je coulais des jours tranquilles en Tunisie. De même qu’on ne tire pas sur une ambulance, on ne se venge pas d’un cadavre et j’aillais décoller mes affiches à la hâte, presque honteux de les avoir posées. Après tout, le geste du médecin scientologue tendait à prouver qu’il avait des fragilités, qu’il était humain, qu’il possédait une âme. Mais peut-être accéderait-il à l’immortalité, comme le voulait les théories scientologues, après être passé par des morts qui n’étaient que des étapes sur le chemin de la vraie vie. Voilà que je me faisais mystique maintenant. Vite, un Témesta !

26 janvier 2026

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