
Fred Smith (à ne pas confondre avec Fred « Sonic » Smith, killer-guitariste du MC5 qui fut l’époux de son homonyme Patti) était le bassiste de Television, le groupe pré-punk arty new-yorkais de Tom Verlaine. Un groupe qui annonçait la vague punk dès ses premiers concerts au CBGB, La Mecque du punk américain, dans le Bowery, le trou du cul du Bronx. C’était en 1973 avant un premier single qui paraîtra en 1975 et un premier album, superbe, en 1977. Le groupe se séparera après la sortie de leur second album, médiocre, l’année suivante. Une reformation toute aussi éphémère en 1992 avec trois singles, un album studio et un live, mais la magie n’opérait plus. Fred Smith avait rejoint Television pour y remplacer Richard Hell, après avoir joué derrière le premier groupe de Deborah « Blondie » Harry. Rembobinons.
Fred Smith est né en avril 1948 à Forest Hill, dans le quartier du Queen’s. Bassiste inspiré, il se produit dans quelques groupes dès le début des années 1970, notamment les Stilettoes et et Angel And The Snake qui deviendra Blondie avec déjà Debbie Harry et Chris Stein. C’est un peu l’underground new-yorkais et tous ces groupes font parfois l’objet d’une mention dans les Bruits de l’ombre, de Paul Alessandrine dans Rock & Folk, une rubrique appréciée des connaisseurs et qui informe sur les tendances à venir (shapes of things to come) de la galaxie rock, même et surtout s’agissant de groupes obscurs et totalement méconnus.
C’est Patti Smith, la poétesse vestale du CBGB, qui l’incitera à quitter ce qui allait devenir Blondie et à remplacer Richard Hell, parti tenir la basse chez les Heartbreakers de Johnny Thunders et Jerry Nolan, orphelin des New York Dolls, après une dispute avec Tom Verlaine. Un choc d’egos comme il s’en produit couramment dans un groupe de rock. Il est vrai qu’on voyait difficilement Smith officier dans un groupe plutôt pop et glamour comme Blondie et les conseils de Patti Smith se révéleront avisés.
Fred Smith retrouvera souvent Blondie qui fait les premières parties de Television, le groupe de Tom Verlaine qui l’a recruté, au CBGB. Place aux rues chaudes de New York, au CBGB et au Max’s Kansas City où des groupes enjambent les années hippies pour renouer avec les racines de la pop music, du College rock et du rock’n’roll.
CBGB comme Country, Bluegrass et Blues, un bar situé dans le Bowery, du nom des nombreuses brasseries qui y étaient en activité. Le Bowery est au fin fond du Bronx, un quartier abandonné et laissé pour compte qui est devenu le lieu privilégié des clochards, des prostituées, des junkies et, de plus en plus, des musiciens. Le CBGB a été ouvert en 1973 mais est très vite devenu l’antre des groupes punks américains, à commencer par Television, dès 1974.
Ce n’est certes pas pour rien que le jeune Thomas Miller, fondateur de Television, a choisi le pseudonyme de Tom Verlaine, mais c’est plus pour le côté poète maudit que pour des traces de sa poésie romantique dans les deux albums de Television, comme dans ses albums solo.
À l’origine donc, on trouve les deux futures icônes du punk new-yorkais, à savoir Richard Hell et Tom Verlaine. Ils se sont rencontrés à la Sanford School de Hockessin (Delaware) dont ils sont tous deux originaires. Deux jeunes poètes romantiques qui décident que le rock sera leur véhicule. Ils forment à cet effet un premier groupe avec le batteur Billy Ficca, les Neon Boys qui sévira de début 1972 à décembre 1973, l’année d’ouverture du CBGB. C’est dans cette période que le groupe composera « Love Comes In Spurs » qui sera un hit par Richard Hell et ses Void Oids en 1977.
Fin 1973, Richard Lloyd rejoint le groupe à la guitare qui devient officiellement Television et Terry Ork, leur manager, s’entend avec Hilly Krystal, le patron du CBGB, pour les engager. Ils joueront là-bas durant les six premiers mois de 1974 avant d’émigrer vers le Max’s Kansas City puis retour au CBGB au tout début 1975.
On commence à parler d’eux et de leur punk-rock torturé à haute dose d’électricité sur des textes ambitieux, signés tour à tour Verlaine ou Hell. Mais Verlaine est perfectionniste et il veut un groupe avec des musiciens compétents, à l’aise avec leurs instruments. Ficca et Lloyd ont beaucoup progressé à cet égard, mais Richard Hell délaisse sa basse dont il ne se sert que pour quelques accords pour écrire des poèmes et des textes qui entrent automatiquement en concurrence avec ceux de Verlaine.
Verlaine est le guitariste solo et chanteur auteur-compositeur, autant dire le leader du groupe. Il se fait connaître par des riffs de guitare épileptiques, une voix plaintive et tourmentée avec la capacité de composer des chansons aussi originales que fortes émotionnellement.
C’est donc sans Richard Hell que sortira le premier single de Television « Little Johnny Jewel » (part 1 & 2), chez Ork Records en novembre 1975. C’est un disque exceptionnel qui débute sur un riff de basse cancérigène joué par Smith et se poursuit sur une mélodie catatonique et caverneuse. Little Johnny Jewel, un adolescent autiste qui passe son temps devant la télévision. Richard Hell est donc parti, remplacé par Fred Smith.
Pour l’anecdote, Lloyd, qui déteste la chanson, ne joue pas sur le disque. Il est remplacé en studio par Peter Laughner, de Pere Ubu.
Les morceaux de Television émergent de riffs de guitares tout en dissonance et distorsion, avec des arpèges joués à l’envers. La voix de Verlaine fait merveille, tour à tour fluette, implorante et ironique. Si musicalement le groupe est influencé par le Velvet Underground autant que par le Jimi Hendrix Experience, les textes de Verlaine lorgnent vers le surréalisme avec l’expression d’une souffrance et d’un malaise que n’aurait pas renié Artaud.
À l’automne 1976, le groupe entre en studio pour enregistrer Marquee moon, leur premier album qui sortira en février 1977. Television est devenu l’un des héros de la scène punk new-yorkaise avec, dans un genre différent, les Ramones ou Suicide. Le groupe fait la une des fanzines new-yorkais comme New York – The Scene et l’album Marquee moon les consacre comme valeurs sures dans Rolling Stone ou dans Creem Magazine, même si Lester Bangs ne sera jamais convaincu et Verlaine, chatouilleux de l’ego, ne lui pardonnera pas certaines chroniques fort peu laudatives.
Le disque est sorti chez Elektra, produit par Verlaine avec Andy Johns comme ingénieur du son. Il se distingue par des compositions complexes et maîtrisées qui laissent beaucoup de place à l’improvisation instrumentale, un peu sur le mode Free-jazz. On retrouve cette structure dans les plus grands morceaux du disque : « See No Evil », « Venus », « Elevation », « Torn Curtain » et ce long « Marquee Moon » de 10 minutes. Robert Chrisgau les encense dans Rolling Stone et l’album entre dans les charts anglais, même s’il sera plus à la peine aux États-Unis.
Il faut dire que, pour les punks anglais, Television est l’incarnation du punk-rock américain dans sa version arty (à prétentions littéraires et artistiques), le pendant des Ramones plus basés sur l’énergie brute et la mélodie pop. Television sera une grande influence sur des groupes punks et new wave anglais comme Damned, Joy Division, XTC et plus tard la Cold wave.
Contrairement à ce qui était attendu, le groupe tourne peu, toujours en résidence au CBGB ou au Max’s où leurs aficionados affluent. Verlaine, dépressif qui surjoue les poètes maudits, n’a pas le goût des voyages et des tournées et leur préfère le studio qu’il regagne fin 1977. Ce sera Adventure, leur second album qui sort en avril 1978 et se révèle d’une médiocrité rare. Tout ce qui faisait la créativité et l’originalité du groupe semble s’être dissipé pour des chansons plaintives et geignardes avec quelques clins d’œil appuyés aux surréalistes (« The dream’s dream »).
Television se débranche peu de temps après et on aura quelques reformations sporadiques pour des concerts en 1992, 2007 et 2011, avec live à la clé. Un album studio sortira en 1992, mais le groupe sera parfois sifflé sur scène, comme au festival de Camber Sands en Angleterre, en 2001. Triste fin.
Quand à Fred Smith, il jouera sur les albums solo de Tom Verlaine et rejoindra les Fleshtones à la fin des années 1980. Il produira aussi Verlaine et l’album de 1992 avant de se retirer avec son épouse, l’artiste Paula Cereghino, dans son exploitation viticole de Bloomington. Du punk-rock au pinard…
27 février 2026