
C’était le titre d’un roman policier de Alfred Draper porté à l’écran par Jean-Pierre Mocky, l’histoire d’un arbitre de football poursuivi par une bande de hooligans. Le football est malade de son arbitrage, et on ne compte plus les dures critiques contre les arbitres de la part des dirigeants, des joueurs et des supporters. L’homme en noir a toujours tort, surtout s’il prend des décisions contre son équipe favorite. La VAR (Vidéo Assistance Referees) n’a rien arrangé au contraire. Mais la situation est grave, les arbitres sont dans la sidération, et on se demande si cette crise de l’arbitrage ne sonnera pas le glas d’un sport universel. Bientôt un arbitrage à algorithmes type I.A ? On plaisante à peine, sûr que certains y pensent déjà.
« Le football est un fait social total »…/… Il représente un condensé d’hyper-capitalisme », nous dit le sociologues du sport Stéphane Béaud (L’humanité du 2 mars). Encore le chercheur ne parle-t-il pas de l’arbitrage qui est devenu une véritable plaie ouverte dans un organisme déjà malade.
Il ne se passe pas un week-end sans que des dirigeants ou des entraîneurs se répandent en imprécations sur les pauvres arbitres. C’est Olivier Létang, le président du LOSC, qui est coutumier du fait mais, rien que pour les 28 février et 1° mars, c’est Claude Puel (Nice) qui râle contre un carton reçu par l’un de ses joueurs pour simulation ; c’est Paulo Fonseca (Lyon) qui dit en conférence de presse que « la meilleure équipe a perdu » (la sienne évidemment) à cause d’erreurs d’arbitrage à Marseille. Fonseca a déjà écopé de plusieurs interdictions de banc de touche. De Zerbi, l’ex- entraîneur de l’OM, lui rendait des points en maudissant des arbitrages jugés partiaux et incompétents. On pourrait continuer la litanie avec tous les entraîneurs, tous les dirigeants et même les joueurs de Ligue 1 et Ligue 2 ; sauf que les joueurs sont soumis à un devoir de réserve et ont plus à perdre qu’aux étages supérieurs. Bien évidemment, on n’entend plus ces messieurs lorsque leur équipe a gagné. Là, tout est sucre et miel et on vante la qualité d’un arbitrage juste et équilibré. Ben voyons…
S’il est vrai que les erreurs d’arbitrage sont fréquentes à ce niveau (la commission d’arbitrage se réunit tous les lundis et pointe elle-même les faits de jeu et les décisions discutables), il est non moins vrai que, sur 34 matchs joués au cours d’une saison, tout cela finit par s’équilibrer et qu’une équipe désavantagée une semaine peut se voir favorisée la semaine d’après. C’est statistique, nous dit-on, mais ça ne satisfait pas les ténors de l’insulte et les rodomonts de la suspicion.
Et la VAR n’a rien arrangé, avec des critères obscurs quant à son utilisation. Qui peut demander la VAR si ce n’est l’arbitre ou, plus rarement, l’un de ses assistants. Une action litigieuse peut donc passer sous les radars si l’arbitre laisse couler. On ne tient pas à ce qu’il y ait un usage abusif de la VAR car ce sont des arrêts de jeu à chaque fois et il est devenu courant d’avoir des matchs qui se terminent 9 à 10 minutes après la fin du temps réglementaire.
« On ne fait pas le même métier, mais on partage la même passion », c’est la publicité du groupe La Poste qui sponsorise les arbitres, toutes compétitions confondues. Un slogan un peu bisounours qui n’arrange rien, car c’est bien d’un rapport de force qu’il s’agit. Les équipes professionnelles (et c’est aussi vrai chez les amateurs quoi qu’obéissant à des ressorts différents) ne peuvent plus se permettre de perdre avec les investissements colossaux réalisés en achats de joueur, en masse salariale et en investissements, d’autant que les recettes (billetterie, sponsoring et surtout droits tv) sont en constante diminution. Si le club n’est pas adossé sur des capitaux étrangers (le PSG avec le Qatar, le Real avec les Émirats ou Manchester City avec l’Arabie Saoudite mais il y avait aussi l’A.S Monaco avec la Russie), la noble incertitude du sport est combattue bec et ongles et seule la victoire est envisageable.
Ceci pour les clubs de haut de tableau. Pour ceux du ventre mou ou des mal classés, l’obsession est d’éviter la relégation synonyme de baisse drastique des budgets, d’exil des meilleurs joueurs et des combats douteux de l’étage inférieur. Et puis, combien d’équipes installées en Ligue 1 se sont retrouvées dans des divisions perdues, niveau National 2 ou 3 ou pire, Régionale. Cela a été le cas pour les Girondins de Bordeaux qu’une faillite a mené en Régionale ou, pour des résultats sportifs désastreux, des clubs comme le Nîmes Olympique ou Sedan. Sans parler de ces clubs disparus du football professionnel mais qui ont su se refaire une santé, comme le R.C Strasbourg, Le Mans ou le Stade de Reims. Malheur aux vaincus, on ne peut plus se permettre de perdre et, pour le peu qu’il y ait la moindre erreur d’arbitrage, c’est un torrent de haine qui déferle sur les hommes en noir.
L’IFAB (international Football Association Board), l’instance de la FIFA qui a charge de faire évoluer les règles du football, s’est fendue de quelques innovations réglementaires portant sur les cartons rouges (pas de carton rouge systématique après un carton jaune si le joueur n’a pas commis une grosse faute), le temps de jeu (corner ou touche données à l’équipe adverse au cas où le dégagement du gardien ou l’exécution de la touche excède les 8 secondes), attente d’un nouvel arrêt de jeu si le joueur sorti n’a pas quitté la pelouse dans les 10 secondes et gestion des « blessures tactiques » avec au moins une minute de sortie de jeu pour un joueur blessé et non remplacé. Mais la mesure la plus importante est certainement la possibilité pour la VAR de s’auto-saisir en cas « d’erreur manifeste ». La VAR pourra aussi contester un carton rouge trop sévère et intervenir directement pour un corner attribué à tort. Plus quelques réformettes sans grande importance mais on voit par là que les règles existantes ne suffisent plus, VAR ou pas et qu’il faut absolument fluidifier le jeu et surtout traquer l’anti-jeu qui est souvent le fait d’équipes venues pour obtenir le 0-0 ou d’autres qui mènent à quelques minutes de la fin.
Tout cela sera-t-il suffisant ? On peut gager que non mais il s’agit tout de même de quelques avancées significatives, même si elles ne résoudront pas le problème de fond qui tient à l’autorité contestée de l’arbitre et la volonté de se faire justice soi-même qui devient de plus en plus préoccupante.
Et puis, il suffit d’observer les joueurs dans la surface de réparation à l’occasion des corners, coups francs et toutes phases de jeu dangereuses. On se tire le maillot, on ceinture les attaquants, on fait obstruction quand on ne s’insulte pas ou qu’on ne se crache pas dessus. Tout cela est scandaleux mais il est rare qu’un arbitre, et encore moins la VAR, sanctionne ce genre de comportements.
Il aurait peut-être fallu commencer par là car, à force de se dire que c’est de bonne guerre et que tout le monde le fait, on finit par cautionner des comportements inadmissibles, à renforcer l’anti-jeu et à mettre en danger les joueurs les plus techniques.
« Un sport de voyous joué par des gentlemen », disait-on du rugby. On aurait plutôt l’inverse avec le football et, sans forcément souscrire au fameux « c’était mieux avant », on garde le souvenir de matchs des années 1950, 1960 et même 1970 ou régnait un minimum de correction et une attention au beau jeu. Ce sont les maudites années 1980 qui ont tout déréglé avec la gagne comme unique objectif et des matchs où tous les coups sont permis.
La mafia et le football sont les stades ultimes du capitalisme (voir Trump et Infantino main dans la main). Les montants faramineux qui tournent autour du football et, avec l’arrêt Bosman, des joueurs libres de tout engagement qui peuvent partir quand ils le souhaitent au gré des offres des clubs du monde entier. Qui fait encore toute sa carrière dans un même club, comme ce fut le cas naguère d’un Giresse à Bordeaux ou d’un Jonquet à Reims. On n’a plus que des mercenaires qui vont aux plus offrants et qui n’ont pas d’attaches avec le club recruteur même si, air connu, ils diront tous que l’aura et le passé du club a pesé dans leur choix. Quelques milliers d’Euros de plus et ils font leurs valises.
Tant que les enjeux seront aussi dramatisés et tant que les médias cautionneront ce cirque, le football sera de plus en plus impraticable et ce n’est pas avec des gens comme Gianni Infantino, président de la FIFA et ce genre de guignols pleins de fric qui rampent devant les puissants qu’on trouve au plus haut niveau des instances internationales, que les choses vont évoluer dans le bon sens.
Même si les nouvelles règles de l’IFAB vont s’appliquer dès la coupe du monde de 2026, on continuera à crier « à mort l’arbitre » sur tous les terrains car les équipes étant de plus en plus proches avec un football standardisé et stéréotypé, l’arbitre est celui qui peut encore faire bénéficier à l’un ou à l’autre ces faits de jeu dont on nous rebat les oreilles. C’est pour ça qu’on le déteste. Impardonnable !
3 mars 2026