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VINGINCES 13

SUDECK

À J.F

l’une des affiches du T’OP trouvée sur Internet. Humiliés et offensés, comme disait Dostoïevski qui avait oublié les opprimés. Toute ressemblance…

J’ai fait la connaissance de Éva Sudeck alors qu’elle était administratrice d’un Conseil d’administration que j’avais l’honneur de présider. Jeff Marteau, l’ancien président, m’avait un peu forcé la main en me persuadant de poser ma candidature à ce poste pour le bien du Théâtre de l’Humilié et sa pérennité. Lui se voyait occuper d’autres fonctions dans la nébuleuse théâtrale nationale qui tournait autour des thèses de Augusto Boal, le Brésilien qui avait inventé la méthode du théâtre-forum dans les jours sombres de la dictature militaire.

Marteau me disait qu’il me voyait bien à ce poste, vu mon profil militant et mes supposées qualités de plume. Sa fille et son gendres étaient devenus, depuis sa semi-retraite, les principaux animateurs du Théâtre de l’Humilié lillois et il ne tenait pas à ce que l’on puisse parler de PME familiale, comme de mauvaises langues commençaient à le susurrer.

Le principe de ce théâtre forum était d’improviser des scènes mettant en exergue des injustices et des oppressions subies dans le cadre du travail, de la famille ou de la vie courante. Des scènes pouvaient se voir rejouées par des gens du public qui prenaient la place du comédien et montraient comment ils auraient réagi dans telle ou telle situation. Quelque chose de vivant et de joyeux qui remettait en question les notions à la fois d’acteur et de mise en scène théâtrale. Une sorte de théâtre de rue qui comptait aussi parmi les méthodes de Boal dont j’avais lu les textes mais qui me paraissait faire l’objet d’une idolâtrie un peu exagérée dans ce milieu.

Les premiers conseils se déroulaient sous la houlette de Marteau, qui sous couvert de m’épauler dans cette nouvelle tâche, avait du mal à lâcher prise et me reprochait des choses que je faisais mal ou à tout le moins pas comme lui le faisait ou l’aurait fait. C’était un peu le problème et je m’étais rendu compte qu’il me faudrait jouer l’épreuve de force pour exister tant soit peu sous cette tutelle exigeante qui pouvait prendre des allures autoritaires. J’allais devoir me battre, comme je le faisais en tant que syndicaliste ou en tant que militant.

Au bout d’un an, on avait élu plusieurs nouveaux membres après une Assemblée générale où des gens n’avaient pas souhaité se représenter. Un peu paranoïaque, je me demandais si c’était ma présidence qui faisait problème ou du moins ce conflit d’autorité (ou d’ego) entre Marteau et moi qui ne facilitait pas les échanges et le bon déroulement des séances. Beaucoup de projets ne se concrétisaient pas et on tournait un peu en rond avec d’innombrables stages ou séminaires devant servir de groupes de travail ou d’ateliers mais qui se résumaient souvent à de longues prises de parole et à des synthèses pour des pistes d’action qui restaient lettres mortes.

C’était un théâtre utopique avec une équipe plutôt libertaire où toute contrainte ou directive passait mal. Il y avait aussi des questions liées aux contrats, à l’intermittence que je maîtrisais mal, sans parler d’une comptabilité qui se faisait ailleurs et des bilans et situations financières qui nous arrivaient comme autant d’oracles. Bref, j’avais un peu l’impression d’être un fantoche ou un imposteur moyennement qualifié pour le job, même si je recevais des encouragements réguliers sur l’air de « c’est compliqué, t’as pas le beau rôle » et autres « Jeff, c’est son bébé ». Fort bien, mais qu’étais-je venu faire dans cette galère ? Je n’avais pas pour habitude de voir nos décisions peu suivies d’effets et être remises chaque fois en cause pour diverses raisons et j’avais parfois l’impression d’être la marionnette de quelqu’un de plus compétent qui me soufflait mon texte. Une position inconfortable où mes ordres du jour et mes compte-rendus étaient parfois caviardés par Jeff qui tenait à garder la main sur sa petite entreprise, ne m’ayant pas attendu pour connaître la crise.

Deux camarades d’Attac et de Solidaires s’étaient portés volontaires pour ce nouveau Conseil avec l’intention généreuse de m’épauler. Deux autres s’étaient joints à eux, un instituteur (comme l’avait été Jeff) libertaire et une militante féministe radicale, Éva Sudeck. C’est avec elle que mes ennuis avaient vraiment commencé. Pourtant, Jeff me laissait maintenant la bride sur le cou mais j’avais affaire à une petite peste qui semblait m’en vouloir personnellement. Elle prenait la parole systématiquement après moi, me contredisant sans ménagement ou me demandant sans cesse des explications pour des propos que je croyais pourtant clairs. Elle me reprochait de ne pas diffuser de documents préparatoires et de me contenter d’ordres du jour pas suffisamment explicites. Par surcroît, je distribuais mal la parole dans l’assemblée et certaines personnes, des femmes évidemment, n’étaient jamais conviées à s’exprimer. On prenait pourtant des tours de parole et personne n’était censuré, mais la dame n’aimait pas ma façon de faire. Procès en incompétence ou délit de sale gueule ? Je n’arrivais pas à choisir, mais j’allais vite comprendre.

Tout cela arrivait à un très mauvais moment et ce deuxième mandat, pour ce qui me concernait, m’était de plus en plus pénible. Je venais aux réunions bimestrielles avec les pieds de plomb en regardant les minutes s’écouler sur mon téléphone portable et en poussant un ouf de soulagement au moment de lever la séance. Les problèmes financiers devenaient préoccupants et on en était à se demander si la seule solution n’était pas de licencier la salariée, celle qui montait les dossiers, tenait le secrétariat et répondait au téléphone. C’était cela ou réduire encore la masse salariale avec des comédiens en intermittence qui ne roulaient pas sur l’or. Nos spectacles se vendaient mal et les établissements scolaires, les centres sociaux et les comités de quartier qui étaient nos clients se plaignaient de nos tarifs trop élevés, sans parler de notre réputation, pas vraiment usurpée, de gauchistes qui nous aliénait le secteur des collectivités locales, territoriales et autres instances plus politiques. Nous en étions souvent réduits à faire du théâtre de rue dans les manifestations et à jouer gratis dans des rassemblements militants, ce qui ne faisait pas bouillir la marmite.

Je décidais de ne plus me représenter au terme de cette seconde année, chat échaudé. Personne ne souhaitait reprendre le flambeau, et surtout pas Éva et son ami qui restaient muets sur le sujet. Jeff ne tenait pas à rempiler et la galère prenait l’eau. On me priait de rester mais, inflexible, je rendais la carte bleue à mon nom et je partais sur la pointe des pieds, imitant en cela l’ensemble de la noble assemblée qui, sans président et sans trésorier, courait comme un canard sans tête.

On décida un fonctionnement a minima. Les acteurs et actrices continueraient à jouer en lien avec d’autres compagnies sous le statut d’intermittent. Maria, la fille de Jeff, ferait des lectures et son mari renforcerait ses activités de clown d’hôpital. Le théâtre de l’Humilié lillois fermait provisoirement ses portes, en attendant des jours meilleurs. Fin de l’épisode.

Un camarade d’un syndicat de l’éducation me fit part d’un congrès houleux qui avait opposé deux factions irréconciliables, avec une scission au bout. D’après lui, on aurait voulu saborder le syndicat qu’on ne s’y serait pas pris autrement. Et de me raconter que le congrès avait été pollué par des accusations de violences sexistes et sexuelles avec des copines qui montaient survoltées à la tribune sous les huées de camarades désignées à la vindicte comme agresseurs. « Des Fouquier-Tinville en jupons », dit-il et je trouvais ses propos exagérés, estimant qu’il devait quand même se poser les bonnes questions et que des femmes ne lançaient pas ce genre d’accusations sans fondement et juste pour le plaisir de détruire un syndicat.

– « Déjà, en Seine Saint-Denis, les ateliers non mixtes avaient gêné certains camarades. Depuis, les discours sur les vieux mâles blancs ivres de pouvoir ont fait florès et c’est des commissions d’enquête avant des démarches juridiques pour la moindre parole un peu égrillarde, le moindre geste jugé déplacé. Pourtant, on est certainement le syndicat le plus féministe de l’union syndicale.

Je ne pouvais pas le contredire sur ce point, si on le comparait à certains syndicats dont le mien, celui des Télécoms ex PTT où les rapports hommes – femmes étaient souvent rugueux, voire conflictuels.

– J’espère quand même que ça ne va pas aller jusqu’à remettre en question la survie de votre syndicat. Je n’ignorais rien des récents résultats électoraux désastreux.

– C’est mal barré. Des camarades sont partis et parlent de créer une nouvelle organisation. Ils disent qu’ils en ont assez des procès en machisme et qu’il serait temps de refaire du syndicalisme. Je ne suis pas loin de penser comme eux mais une scission serait suicidaire. On n’est déjà pas très forts… À cause de quelques féministes radicales, on est en train de couler une structure. On doit bien rigoler à l’éducation nationale. Elles ne sont pourtant pas nombreuses, mais il suffit de cinq ou six meufs enragées pour tout foutre en l’air ».

Parmi ces « cinq ou six meufs », il me cita le nom de Éva Sudeck qui était en procès contre le syndicat et avait toutes les chances de le gagner, accusant un camarade de harcèlement sexuel. Il ajouta qu’elle était connue pour faire du scandale au moindre incident et qu’elle détestait les hommes. Elle allait d’ailleurs épouser sa compagne et elles ont l’intention de mettre au monde un enfant grâce à la PMA.

Je lui confiais qu’au moment où on s’était perdu de vue, la gestation avait déjà commencé et que je n’avais aucune chance d’être choisi comme parrain.

Un trait d’humour qui le fit sourire, mais je voyais bien que le cœur n’y était pas.

Un nouveau syndicat, non membre de l’union syndicale, vit le jour, appelé Luttes anticapitalistes, avec quelques places fortes en région parisienne et dans le Nord Pas De Calais. Les camarades des autres syndicats déploraient ce gâchis avec les meilleurs militants partis sous d’autres cieux.

Si j’avais tenu à rester neutre dans l’affaire, le nom de Éva me fit changer d’avis et j’imaginais très bien la façon dont tout cela avait bien pu se passer. Elle n’était certes pas la dernière à humilier les gens, surtout les mecs, et à mettre son indiscutable intelligence au service de ce qui m’apparaissait comme du ressentiment envers tout individu de genre masculin, sauf à ce qu’il se rangeât sous sa bannière, car il s’agissait bien d’un combat, d’une croisade.

J’étais invité un jour par Maria et Steve qui souhaitaient garder des liens d’amitié avec les anciens administrateurs. Jeff était là avec Djamel, un comédien que j’appréciais beaucoup. En guise d’administrateurs, il n’y avait guère que Éva et son ami Billy. Moi qui espérais revoir des amis perdus de vue comme Pierre ou Carine, je tombais sur elle et son faire-valoir. Si j’avais su…

Elle parlait du procès qu’elle venait de gagner et des hautes sphères du syndicat qui l’avaient soutenue contre vents et marée, malgré une bronca de syndicalistes n’acceptant pas d’être mis en accusation, surtout par des femmes. Maria et Steve l’approuvaient, devant Jeff et Djamel un peu plus sceptiques.

– « Je suppose que c’était tous des vieux mâles blancs phallocrates et masculinistes. Je l’interrompis avec une ironie mauvaise.

– Oh toi on sait où tu te situes dans l’histoire… Tu n’aurais certainement pas été de notre côté dans notre lutte tout à fait légitime…

– Légitime peut-être, mais tu as donné ta version et j’en ai entendu une autre. Te connaissant, j’ai plus tendance à croire l’autre, sauf le respect que je te dois ».

Je ne la laissais pas placer une réplique qu’elle avait sûrement déjà préparée et je prenais la porte avec l’impression d’être tombé dans un piège. J’eus un peu plus tard un appel de Djamel qui me faisait part de sa sympathie et déplorait mon départ précipité.

Les choses en restèrent là jusqu’à ce théâtre forum contre le CETA, cet accord de libre échange entre l’Union Européenne et le Canada. Jeff avait sonné la troupe qui ne s’était pas fait prier pour accourir puisqu’après tout, nous étions avant tout des militants, associatifs, syndicaux ou politiques.

Sur la grand-place, on avait placé des tréteaux et installé une petite scène. Jeff jouait un industriel français avec chapeau haut de forme et gros cigare. Steve incarnait un capitaliste canadien avec fort accent joual, un manteau de fourrure et une chapka. La distribution ne nous avait pas souri, puisque Éva était censée représenter l’Union Européenne et moi le gouvernement canadien. Nous étions dans une sorte de bureau avec fauteuils club et coupes de champagne. À nos pieds, des militants qui se relayaient pour détailler chacun un point néfaste du traité : pour les agriculteurs, contre le gaz de schiste, le bœuf aux hormones, la bagnole et le gaz à effet de serre engendré par cette circulation de marchandises entre les deux continents.

Un comédien en venait aux normes environnementales quand une autre parlait de normes sociales et de droits syndicaux.

– «Madame l’Union Européenne est experte en droits syndicaux et je vais lui laisser la parole. Elle est plus portée sur l’intersectionnalité que sur la lutte des classes et sait démanteler un syndicat sous couvert de féminisme et de défense des minorités ».

Elle me fusilla du regard et quitta la scène. Ma réplique n’était pas prévue et tout le monde me regardait comme si je m’étais oublié. Les spectateurs ne se retournèrent pas sur ce qui pouvait apparaître comme une facétie, d’autant que le bruit des voitures empêchait une parfaite compréhension des textes.

– Voilà qu’on a perdu l’Union Européenne ! ». En comédien consommé, Jeff avait mis les rieurs de son côté pour que le spectacle puisse reprendre après une courte interruption due à la stupeur générale. Il réussit à faire monter sur scène une femme qui se présenta comme Ursula Vend de l’layette, jeu de mots patoisant, ce qui fit oublier l’incident dans un grand éclat de rire général.

Devant le cynisme des patrons et des gouvernants, les vociférations des altermondialistes faisaient long feu et un spectateur mit fin au spectacle en renversant la table des puissants sous les applaudissements d’une foule assez clairsemée.

On félicita l’intrus qui sympathisa avec Ursula Vend de l’layette et nous nous étions tous mis à danser derrière ce couple improbable qui mettait en évidence les heureux hasards de l’improvisation. On alla s’abreuver dans un café adjacent et, moi qui craignais des reproches pour mon texte non prévu et mes didascalies personnelles, je fus au contraire félicité par beaucoup pour avoir mouché cette « petite conne » . C’est en tout cas ce que me dirent Djamel et Jeff, les autres étant plus circonspects.

Je ne revis plus Éva Sudeck et on me dit qu’elle avait changé de région après avoir postulé pour une autre académie. Maria me confia qu’elle en avait marre d’être devant des élèves et qu’elle envisageait de se consacrer aux études de genre. Son premier essai était prêt et elle attendait un éditeur qui ne manquerait pas, en la publiant, de reconnaître sa hauteur de vue sur toutes ces questions.

Maria me dit aussi qu’elle – Éva – me considérait comme un vieux mâle blanc chauviniste, machiste, misogyne et masculiniste. J’en avais autant à son service et je préférais mettre un terme à cette conversation qui ranimait en moi de tristes souvenirs. Elle venait d’accoucher, me dit-elle pour terminer et c’était un garçon.

– « Un jeune mâle blanc, c’est la pire chose qui pouvait lui arriver ». Elle me regarda en souriant et je m’empressais d’ajouter « la guerre des sexes avant la troisième guerre mondiale. On se prépare un bel avenir ».

– Arrête avec tes mots d’auteur, t’es plus au théâtre. La guerre des sexes n’aura pas lieu, dit-elle, parodiant Giraudoux.

– Ça veut dire que la troisième guerre mondiale, elle, aura lieu ?

– Que sera sera, what ever will be will be », se mit-elle à chantonner, en imitant Doris Day.

Et le vieux mâle blanc retrouva ses pénates avec le couvert dressé, la lessive faite et le linge attendant sur la planche à repasser. « Woman is the nigger of the world », comme chantait Lennon, et ça n’avait rien de raciste, précision pour les mal (les mâles) comprenant s.

16 février 2026

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