LUCRÈCE – DE LA NATURE – Garnier / Flammarion
On sait en fait peu de choses de Lucrèce, de son vrai nom Titus Lucretius Carus, sinon qu’il vécut une quarantaine d’années entre 94 et 54 avant Jésus-Christ. Comme Sénèque, il s’est probablement suicidé sans qu’on en soit sûr. On sait en tout cas qu’il a laissé ce Rerum natura, traduit par De la nature, soit un total de six livres où se révèlent à la fois un philosophe et un poète qui fut une grande admiration de Victor Hugo entre autres.
Six petits livres qui sont autant de leçons administrées à un certain Memmius dont on ne sait pas grand-chose non plus. Dans ce texte didactique, Lucrèce exprime sa vision du monde depuis la création, autant dire sa cosmogonie puisqu’il décrit avec précision les phénomènes qui ont dû advenir pour que les planètes, les constellations, la terre et les océans existent. Et bien sûr l’humanité, les bêtes, minéraux, végétaux et tout ce qui est ici bas. Ses conceptions et ses théories nous éloignent d’un dieu biblique qui aurait tout créé en 7 jours. Lucrèce était athée et plutôt matérialiste. Sa vision du cosmos et de l’univers se passent d’un Dieu tout puissant et, d’ailleurs, il n’admet de dieux qu’étant des forces obscures ne s’abaissant pas à se mêler des problèmes humains. On sent bien qu’il n’y croit pas trop, rejetant d’emblée toute croyance.
Pour Lucrèce, il y a donc les atomes, les particules, les semences, les germes, l’éther… Tout cela fabrique la vie et les corps. C’est la nature qui est la grande architecte de la vie et c’est elle qui crée les espèces végétales, minérales et animales. On retrouve chez lui des intuitions que confirmeront par la suite un Darwin ou même un Einstein. L’avancement des sciences ne lui permet pas d’aller plus loin que de simples hypothèses, qu’il affirme pourtant avec force. On peut douter de sa théorie des simulacres, soit une sorte de prolongement de l’être qu’on peut apercevoir dans les ombres ou dans les miroirs. Une intuitions freudienne ? Beaucoup de choses semblent ici révéler, on l’a dit, de l’intuition sans toujours la rigueur scientifique dont les bases ont été ébauchées par les Grecs. Lucrèce s’inspire d’ailleurs beaucoup d’eux, aussi bien de Socrate que de Platon ou d’Aristote.
Un philosophe mais aussi un poète. Une poésie décasyllabique qui fait corps avec le texte et en renforce la portée. Lucrèce parle beaucoup de la maladie, de la mort, de la guerre et des calamités naturelles, notamment les éruptions de l’Etna. Une sorte de coryphée du malheur qui ne cesse d’en appeler en vain à la sagesse humaine. Il ne croit pas en la consolation que pourrait lui apporter les dieux et écarte d’ailleurs toute croyance et toute soumission à un esprit supérieur. C’est en cela qu’il est le plus original et qu’il a pu subjuguer des auteurs illustres comme Montaigne, Molière ou La Fontaine.
On a prétendu que Lucrèce, devenu à moitié fou, se serait suicidé sous la pression des religieux à une époque où la Rome antique allait renier ses idoles pour le monothéisme. Lui s’est toujours revendiqué comme un disciple d’Épicure. Pas spécialement un amoureux de la bonne vie, mais quelqu’un qui renie tous les cultes et a une vision matérialiste du monde. Une lecture stimulante en tout cas qui montre qu’on en sait pas énormément plus depuis la Rome antique sur les mystères de la création. « Une poésie sombre. L’illimité est dans Lucrèce », disait Victor Hugo. On ne dira pas Totor t’as tort.
JOHN DOS PASSOS – MANHATTAN TRANSFER – Gallimard / Folio

Au tout début de ce blog, on avait parlé de la trilogie de Dos Passos intitulée USA, avec 42° Parallèle, 1919 et La grosse galette. Un roman fleuve en trois volumes avec, en creux, une histoire des États-Unis entre le tout début du XX° siècle et la crise de 1929. Une somme qui glorifiait les obscurs et les sans-grades tout en dénonçant le capitalisme américain, ses pompes, ses œuvres et les dégâts qu’il a toujours fait chez les humains.
Ici, Dos Passos décrit quelques personnages arrivés dans la grosse pomme. Bud, qui cherche du travail, M. Thatcher, qui attend la naissance de sa fille alors que son épouse ne la reconnaît pas et se persuade qu’on a interverti les bébés. Un Allemand fou de joie après la naissance de son fils… Scènes de la vie new-yorkaise. Le roman date de 1925 publié en France en 1928, juste avant le crash.
Puis c’est Émile, un domestique en service pour le repas d’anniversaire d’une comédienne nommée Fifi, qui se fait attendre. Un œil sur la bourgeoisie new-yorkaise après quelques traîne-savates.
Émile avec Marco et Congo, trois immigrés déçus par l’Amérique, le pays de la chance. Gus, lui, livre des bouteilles de lait en rêvant de s’établir comme fermier à la campagne. Les Olafson se portent acquéreurs d’un appartement et Bud lave la vaisselle dans un restaurant. On va de personnages en personnages, sans histoire et sans fil directeur avec New York comme personnage principal. On a l’impression de lire de courtes nouvelles, des vignettes, sans liens entre elles.
Gus Mc Neill, le laitier, est percuté par un tramway et l’avocat George Baldwin, sans affaires en cours, décide de le faire indemniser. Il présente l’affaire à son épouse, Nellie, avant de devenir son amant. Deux fillettes jouent à se faire peur dans un parc . On retrouve Congo, Émile et Marco au bistrot. Bud se fait arnaquer après avoir rentré le charbon d’une bourgeoise. Ed Thatcher est accusé par sa femme et sa fille Ellen de manquer d’ambition. Goldwin fête son succès avec son associé dans un grand restaurant. Un bateau accoste à Staten Island, débarquant des familles d’Européens. On est le 4 juillet.
Jimmy, un gamin, est au chevet de sa mère dans un grand hôtel. Elle fait appel à sa sœur qui accoure et la soigne. Lui ne parvient pas à s endormir et veut s’assurer que sa mère est vivante. Bud se poivre avec un Letton dans un bar et Goldwin en a assez de sa maîtresse, certain qu’une grande carrière s’ouvre à lui. Émile veut se faire embaucher chez l’épicière française comme lui, Madame Rigaut. Tout est confus et sans ligne directrice. On pense à Joyce ou à Faulkner.
Le petit Jimmy doit vivre chez sa tante Emily qui a un petit garçon appelé lui aussi Jim. Émile veut épouser Mme Rigaut et Ed Thatcher se voit proposer un coup en bourse. Goldwin devient un avocat réputé qui croule sous les affaires. La mère de Jimmy meurt et il s’enfuit. Émile veut avancer la date du mariage et une prostituée lui a donné des nouvelles de Congo, engagé dans la marine.
Les époux Thatcher et leur fille Elaine vont à Atlantic City par la gare du Manhattan Transfer. Le petit Jimmy va hériter d’une somme colossale et l’oncle Jeff lui donne des conseils pour réussir ; conseils dont il se contrefiche. Errant dans le Bowery avec des clochards, Bud finit par se jeter à l’eau. Fin de la première partie. On a pour l’instant une galerie de personnages qui ne se croisent pas.
Ce n’est qu’avec la deuxième partie que les liens finissent par se tisser. Le petit Jimmy est devenu grand et il fréquente Ruth, une jeune fille de la bourgeoisie. Ruth Oglethrope a un frère qui est en couple avec Elaine Thatcher, devenue une célèbre cantatrice tandis que Goldwin continue ses activités lucratives. Le puzzle prend forme. Enfin, a-t-on envie d’écrire.
Joe Harland démissionne de son poste de courtier à Wall Street, préférant devancer la décision de son patron qui l’a convoqué. Il se saoule. Un cambrioleur s’en prend à des appartements par les escaliers d’évacuation. Cassie rompt avec Morris et va pleurer chez Elaine Ogglethorpe. À peine a-t-on fait la connaissance de Sandbourne, un nouveau personnage, qu’on file au réveil de Jimmy Herf, réveillé par son ami Ogglethorpe. Ils entrent dans un restaurant où déjeune Ellie ou Elaine, la femme d’Ogglethorpe. Harland se réveille après s’être endormi sur la table d’un bistrot, agressé par une pocharde. L’avocat Goldwin a une dispute avec sa femme qui le soupçonne d’infidélités.
Harland se fait maintenant passé pour le veilleur de nuit d’un hôtel dont le personnel, mené par John O’Keefe, s’apprête à faire grève. Cecily, la maîtresse de Baldwin, lui dit qu’elle ne se mariera pas avec lui. Cassie est enceinte et se réfugie chez Elaine qui lui conseille d’avorter ; Elaine qui n’a pas suivi la troupe en tournée et va divorcer d’avec Ogglethorne toujours en bringue avec Jimmy Herf. En attendant, elle va saluer son père dans le New-Jersey. On est à la moitié du livre.
Tandis que Goldweiser , son producteur, drague Elaine, l’avocat Goldwin reçoit O’Keefe le syndicaliste et Gus Mc Neil alors que le même O’Keefe sympathise avec Harland. Elaine joue à Broadway alors que Ogglethone, complètement saoul, dort dans sa baignoire. On entend les échos assourdis de la première guerre mondiale à New York. Tout le monde est réuni dans le restaurant-dancing de Congo Jake, marin qui a fait le tour du monde. Baldwin drague Elaine tandis que les époux Mc Neil réapparaissent. On parle d’un fait divers sanglant et de la guerre qui s’annonce. Jimmy Herf, devenu journaliste, invite Elaine à danser avant de rencontrer Tony qui lui avoue son homosexualité.
Goldweiser est toujours amoureux d’Elaine qui accumule les succès à Broadway. Goldwin a tenté de se suicider par amour pour elle. Harland vient boire un verre chez O’Keefe mais se fait éconduire par sa mère. Harland est un oncle de Jimmy Herf et il vient le taper d’un peu de monnaie. Jimmy veut couvrir les événements en Europe. Stan s’est remarié au Canada avec Pearline et il assiste, ivre mort, à l’incendie de leur immeuble. Il est mort et Elaine, enceinte de lui, se fait avorter. On retrouve Sandbourne qui propose une affaire de briques en couleur à Goldwin qui décline. Il est ruiné et refuse de divorcer. Elaine mène grand train entre ses coups de téléphone et ses sorties dans les endroits chics où elle tombe invariablement sur Jimmy Herf devenu son confident.
1919. La guerre est finie et tout le monde revient d’Europe. Meridale revient couvert de médailles et il a rencontré Elaine et Jimmy à La Croix rouge. Elaine a un fils de Jimmy qui a couvert le conflit mondial comme correspondant de guerre. O’Keefe aussi a fait la guerre, et il constitue un groupe de rouges à l’assaut du capitalisme alors qu’on presse Goldwin de se présenter aux élections pour défendre la démocratie libérale et endiguer le péril communiste. Ruth, la première femme de Jimmy, se fait diagnostiquer un cancer de la gorge quand Dutch Robertson est fauché et fait les petites annonces. Il rencontre Francie, une vieille amie. Jimmy et Elaine fréquentent le nouveau bar tenu par Congo et elle rumine des souvenirs d’Europe.
La galerie de personnages s’étoffe encore avec Rosie et Jack, un couple d’escrocs. Puis c’est le petit-déjeuner chez les Meridale avec leur fille Maisie et leur fils James. Encore un autre personnage, Nevada, une dame qui reçoit Baldwin, désormais candidat à la mairie, et Tony Hunter qui consulte un psychanalyste pour son homosexualité. Puis c’est O’Keefe qui discute avec O’Neil, devenu l’associé de Baldwin, pour l’augmentation des pensions des combattants en Europe. Jimmy retrouve Congo dans son bistrot, chez les Cardinale, des Italiens. Ils sont attaqués par des agents de la prohibition et se battent pour sauver quelques bouteilles de champagne. Il raconte l’épisode aux Hildenbrand, des amis allemands. La fille Meridale, Maisie, a épousé clandestinement un certain Cunningham. Phineas Blackhead a une conversation avec son associé Densh au sujet de l’opportunité de soutenir Baldwin. Baldwin qui congédie sa maîtresse, Nevada Jones, alors qu’apparaît une serveuse de restaurant, Anna Cohen. Une party qui réunit Ruth, Elaine, Cassie et toute la bande est interrompue par une descente de police mais un coup de téléphone à Baldwin suffit à les faire partir.
On reparle de Anna Cohen, sans qu’on n’en sache plus. Robertson est arrêté pour escroquerie et Jim, dégoûté du journalisme et fin saoul, va demander à sa femme Elaine si elle l’aime vraiment. La réponse n’est pas exactement celle qu’il attendait. Il quitte le New York Times en espérant devenir écrivain et traîne les bars comme à son habitude. Anna Cohen est dans la lutte de l’hôtel et a des relations épouvantables avec ses filles. Robertson et Francie se font arrêter après l’agression d’un vieux milliardaire. Phineas Blackhead et Densh sont ruinés. On en vient au dernier chapitre.
Elaine va épouser Goldwin, nommé attorney district. Anna Cohen va se marier avec Elmer. Elle est couturière dans un magasin de luxe où Elaine fait ses emplettes. Jimmy, qui est finalement le personnage principal, sort d’une party chez les Hildenbrand et monte dans un camion pour nulle part.
Le résumé qui précède ne donne pas spécialement envie de lire ce livre qui n’est qu’une suite de vignettes où défilent des personnages qu’on retrouve parfois de loin en loin. Dos Passos adopte ici une forme moderne qui ne s’embarrasse pas de récit ou d’histoire. On dirait des collages en apparence discontinus.
Cela dit, c’est un grand roman où un écrivain au style unique fait revivre une époque à travers des personnages vivants pris dans des situations cocasses et caractérisés par des dialogues enlevés. On peut préférer la trilogie U.S.A, plus classiquement romanesque et qui a plus l’aspect d’une fresque, mais on aurait tort de laisser de côté ce Manhattan transfer, véritable radiographie, ou vue en coupe, de l’Amérique du premier quart de siècle.
Dommage que Dos Passos se soit ensuite fourvoyé dans la réaction en caution intellectuelle et morale de la bourgeoisie républicaine, mais ceci, comme disait Kipling, est une autre histoire.
NIETZSCHE – GÉNÉALOGIE DE LA MORALE – Idées / Gallimard
Autant l’avouer d’emblée, j’ai toujours eu une sainte détestation pour Nietzsche. Pour Nietzsche et son monde, ses surhommes, sa loi du plus fort, son mépris pour les faibles et son aversion pour le judéo-christianisme ; ce dernier trait n’étant pas le pire. Pourtant, beaucoup de philosophes importants au XX° siècle, à commencer par Deleuze, Derrida ou Foucault, ont souvent mis Nietzsche au pinacle. Alors ?
Disons d’abord que la morale dont il est question, c’est bien sûr la morale judéo-chrétienne et sa sanctification de la bonté, et des valeurs qui en découlent. Pour Nietzsche, tout cela rime avec faiblesse, dépendance ou maladie. Et de commencer la démonstration avec l’origine étymologique du mot « bon », qui désignait quelqu’un de noble, de fort. Puis le mot a désigné les valeurs chrétiennes telles la compassion, l’espérance ou la charité. C’est donc un renversement des valeurs dont il faut tenir responsables les Juifs (bien sûr) et leur religion où les prêtres ont remplacé les guerriers comme piliers de la société. Donc, la morale des esclaves, soit la morale du ressentiment et de la haine, a triomphé de la morale des puissants et des forts, naturellement bons, eux. C’est la ruse du judéo-christianisme et Nietzsche parle de « bonnes brutes blondes » pour désigner les vaincus de ce qu’il tient pour une mystification. Pourquoi pas les Aryens ? C’est d’autant plus troublant qu’il voit la Rome antique et la Renaissance parmi les périodes où les bons ont vraiment triomphé (les bons « naturels », « supérieurs ») et qu’il voit en parallèle des périodes comme la Réforme ou la Révolution française comme des victoires de cette race de faibles vindicatifs. Édifiant. Heureusement, il y eut Napoléon ! Il y aura aussi les Nazis contre les masses judéo-slaves, franc-maçonnes ou bolcheviques (c’est moi qui souligne). De bonnes brutes blondes allant par-delà le bien et le mal (c’est encore moi).
La deuxième dissertation (c’est comme cela qu’il l’appelle) porte sur des questions de justice et de châtiment. Les notions de faute, de dette, de préjudice. Là encore, le fort peut oublier et n’a pas besoin de la justice qui est au service des faibles et des opprimés. Et Nietzsche de s’extasier sur la cruauté des châtiments à l’âge classique. C’était le bon temps ? Avec toujours la même antienne, à savoir que le fort est naturellement juste et que le faible se sert du droit de sa communauté pour assouvir sa haine et son ressentiment. On en vient tout naturellement à cette mauvaise conscience de l’homme qui a abandonné et l’instinct et la joie. Un animal domestiqué ayant perdu sa liberté sous la pression du corps social, des lois et de l’état, l’ennemi absolu. C’est en cela que Nietzsche a toujours eu du crédit chez les anars. Il se réclame parfois de Spinoza, mais son grand homme est Herbert Spencer, père du darwinisme social.
Mauvaise conscience, faute, culpabilité… Les hommes ont d’abord craint les ancêtres, les pères que les dieux ont remplacé, à commencer par le dieu des chrétiens. Nietzsche se fait le chantre de l’athéisme.
Pour Nietzsche, les dieux grecs se manifestaient parfois sur l’homme mais le Dieu des chrétiens est celui qui a pris possession de l’homme, bridant ses désirs et son action inhibés par sa mauvaise conscience. Et Nietzsche d’en appeler à un homme (un surhomme?) qui saura extirper ces tendances au nihilisme et au néant en lui redonnant la volonté de puissance et l’instinct vital.
Dans la troisième et dernière dissertation, Nietzsche se concentre sur les artistes et les philosophes. Wagner et son maître Schopenhauer. Il parle de leur « idéal ascétique » qui implique pauvreté, humilité et chasteté, en aucun cas le bonheur ou la volupté. Pour lui, les philosophes ont reproduit, en s’en affranchissant par leur statut supérieur, les contraintes issues de la faute et de son corollaire religieux.
Nietzsche compare le philosophe et son idéal ascétique à la chenille avant le papillon, soit une attitude qui va contre la vie avant l’apparition de la lumière. Cette philosophie est donc l’expression de l’homme morbide, tournant le dos à la vie, et le philosophe devient une autre sorte de prêtre Un prêtre qui glorifie les malades et les faibles, empêchant les forts de vivre comme ils l’entendent. Des philosophes de la pitié et du dégoût. Ainsi les hommes sont-ils en hibernation, dans un néant qu’ils nomment Dieu et qui leur évite de vivre. La vie chez Nietzsche semblant être le combat pour la domination, pour la possession, pour la jouissance ; tout ce qui est naturel chez les forts. Le fort s’isole quand le faible s’assemble, nous dit Nietzsche, comme pour vilipender toute organisation collective et sociale. En gros, la religion est une vaste entreprise de consolation des faibles, des malades, de ceux qui ont peur de vivre. Et de s’en prendre aussi à l’idéal, à la science et à l’art. « Rien n’est vrai, tout est permis ».
On terminera sur cette forte sentence qui signifie que la vérité importe peu en regard du désir de puissance et de la volonté de vivre. C’est là que nous amène Nietzsche et sa « philosophie à coups de marteau ». Coups de marteau certes, mais dans la face des peuples, des obscurs, des petits, de tous ceux qu’il appelle les faibles et les opprimés. Il en tient pour une morale de la force et de la puissance brute, de la domination des favorisés de la vie pour lesquels le droit, les lois, les règles et toutes sortes de contrainte sont une limite imposée à leur puissance.
Quand on pense qu’il y a eu des Nietzschéens de gauche… Tout ici pue le fascisme, la force primant le droit, et les théories de l’élite. Même si sa critique des religions comporte des éléments de vérité, sa conception de l’humanité est à vomir. Claudel a écrit quelque part que Nietzsche était un fou. C’est là un qualificatif qui lui fait encore trop d’honneur. Un salaud serait plus juste.
JULIO CORTAZAR – LA PORTE CONDAMNÉE (ET AUTRES NOUVELLES FANTASTIQUES) – Folio / Gallimard
Pour ceux qui, comme moi, se régalent de littérature sud-américaine et de son réalisme fantastique, trouver un recueil de nouvelles de Cortazar est un vrai bonheur.
Comme ses compatriotes Borgès, Sabato ou Bioy Casarès, pour ne citer qu’eux, Cortazar a le don des nouvelles complexes où la réalité s’estompe au profit des jeux de l’esprit et de l’imaginaire.
Dans Les poisons, un enfant raconte le jour où son oncle est venu apporter la machine à tuer les fourmis. Une machine qui contient du poison contre lequel tout le monde est mis en garde. Le narrateur accueille son cousin Hugo qui doit faire ses études à Buenos-Aires. Sa voisine, Lila, est amoureuse de Hugo qu’il jalouse. La machine fait de la fumée et les voisins s’en plaignent, leurs cultures s’en ressentant. De dépit, sachant que Lila a conservé une plume de paon offerte par Hugo, le narrateur répand le poison partout et le récit s’achève ainsi. Une intrigue mince qui donne l’occasion à l’auteur d’évoquer d’émouvants souvenirs d’enfance troublés par les premiers émois amoureux.
Dans La porte condamnée, Pétrone, un homme d’affaires argentin, séjourne dans un hôtel à Montevideo. Il remarque qu’il y a entre sa chambre et celle d’à côté une porte condamnée à travers laquelle, toutes les nuits, il entend des pleurs d’enfant. L’hôtelier lui certifie qu’il n’y a pas d’enfants dans l’hôtel et que la dame qui réside dans la chambre est seule.
La dame s’en va, et les pleurs continuent. Sans donner la clé de l’énigme, les dernières lignes semblent vouloir éclaircir le mystère. Quand le quotidien et son apparente banalité finit par inquiéter.
Les ménades décrit les effets sur le public d’un concert classique donné dans un théâtre de Buenos-Aires. La foule ne mesure déjà pas son enthousiasme à l’entracte et seul le narrateur et son voisin aveugle ne semblent pas partager cette ferveur. Vers la fin, des personnes se sentent mal et une étrange dame en rouge parcourt la salle de long en large. La fin du concert est chaotique et les spectateurs se ruent sur les musiciens jusqu’à les oppresser et même le narrateur se sent obligé de participer à cette liesse. Pas suffisamment, car il reçoit le regard oblique de la dame en rouge qui lui tire la langue.
La dernière nouvelle, La nuit face au ciel, écrite avec Roger Caillois, proche des surréalistes et passionné par l’Argentine et les minéraux, est de loin la meilleure. Un homme est hospitalisé à la suite d’un accident de moto et on doit l’anesthésier pour une petite intervention chirurgicale. Il rêve après cette anesthésie qu’il est poursuivi par des guerriers aztèques et est rassuré à son réveil. Mais à chaque fois qu’il s’endort, le cauchemar recommence, dans lequel il finit par être capturé et transporté en haut d’une montagne pour y être sacrifié.
Est-ce que le rêve ne serait-il pas plutôt cet accident et la réalité ce sacrifice ? Comme à chaque fois, Cortazar laisse au lecteur une grande liberté d’interprétation et on se régale de ces petits récits où la réalité et le quotidien se frayent un chemin vers l’étrange, vers l’indicible. On pense à de grands nouvellistes comme Edgar Poe ou, bien sûr, Borgès. Le génie serait-il argentin ?
D.H LAWRENCE – L’AMANT DE LADY CHATTERLEY – Éditions des deux rives
Le roman avait initialement paru sous le simple titre de Lady Chatterley mais, par la force des choses, « l’amant de»(le titre français) lui a été accolé.
Tout le monde connaît l’histoire, celle d’une aristocrate qui s’ennuie et prend pour amant son garde-chasse, son époux légitime ne lui suffisant plus. Une critique acerbe de l’hypocrisie bourgeoise victorienne qui plaide pour l’appel de la vie, de la nature et de la sensualité. Je ne sais même plus si j’ai lu un jour ce livre, même si j’ai le souvenir d’autres romans de Lawrence comme Femmes amoureuses, adapté par Ken Russell au cinéma.
Clifford Chatterley est revenu de la grande guerre en lambeaux, paralysé et impotent. Sa femme – Lady Constance Chatterley – l’aime toujours, même si sa sensualité impétueuse doit souffrir de ces infirmités. Les échanges dans le couple sont toujours consistants, mais Constance ressent un manque au niveau de sa sexualité, un manque que viennent souligner la sœur Hilda et une amie du couple. Parkin, le garde-chasse que sa femme vient de quitter, vit avec sa fille lorsque celle-ci n’est pas en pension chez sa mère. Constance Chatterley fait souvent le chemin qui la sépare de sa maison et, tout en étant réticente devant ses manières, son comportement et sa voix par préjugé de classe, ne peut s’empêcher d’être sensible à la beauté de son corps.
Mme Bolton, veuve de guerre, a été engagée comme infirmière, ce qui décharge Constance de quelques tâches. Elle va souvent visiter Parkin et exige de lui qu’il lui donne la clé d’une cabane à côté de la volière. Une cabane qui servira de cachette pour leur amour. Clifford se plaît à orienter les discussions avec sa femme sur le désir d’enfant et la sexualité, comme s’il sentait quelque chose. Il administre une compagnie minière dont des salariés viennent braconner sur ses terres. Constance s’en veut de jouer double jeu et elle parle de partir chez sa sœur, en Écosse.
Clifford dit à sa femme qu’elle pourrait avoir un enfant d’un autre, à condition qu’il ne connaisse jamais son identité. Mme Bolton lui parle plus précisément d’Olivier Parkin, issu d’une famille d’ivrognes des plus basses classes et détesté par les mineurs qui y voient un valet de l’aristocratie. Constance se demande si elle sait quelque chose. Elle prend conscience du rapport entre les classes, qu’elle ne pourrait s’abaisser au monde de Parkin comme lui ne saurait s’élever à hauteur du sien.
Parkin se sent méprisé par elle, conscient de la différence de classe sociale et elle se confond en éloges de sa beauté, un langage qu’il ne peut comprendre. Elle lui demande si il veut rompre, mais lui exige un serment de fidélité. Elle lui rappelle l’existence de Clifford qu’il est hors de question de quitter.
Clifford est attaché à sa propriété et à sa descendance qui en est le garant. En fait, il méprise Parkin et les mineurs qui ne sont pour lui que des sous-hommes sans conscience, prêts à contester sa domination.
Elle finit par passer une nuit avec lui, dans sa maison. Son amour et son désir sont intacts.
Elle doit partir en France avec son père et sa sœur Hilda, et Parkin le prend mal, lui disant qu’il pourrait bien aller au Canada où vit son frère.
Pendant son séjour en France, Constance a vent par son mari du scandale Perkin. Sa femme est revenue et, n’étant pas divorcés, a voulu s’imposer chez lui. Il l’a mise dehors mais elle s’est vengée en rependant les pires calomnies sur lui. Le scandale a fait grand bruit et Perkin a voulu donner sa démission avant de songer à partir au Canada. Clifford lui a demandé un délai. Elle regrette le ton de moquerie avec lequel on lui a raconté ces événements et elle décide de rentrer pour le soutenir.
Son mari vient la chercher au train avec des béquilles. Il traite l’affaire Parkin avec mépris et est occupé à durcir les conditions sociales de ses mines et à augmenter ses profits. Sa femme va voir Parkin, qui a quitté la propriété, chez sa mère de Parkin et il lui fait part de son intention de partir pour Sheffield, après s’être battu avec un mineur et fait quelques jours de prison. Elle obtient de lui de passer une dernière nuit avec lui, dans la cabane.
Albert a pris la place de Parkin et Constance va le voir avant son départ définitif pour Sheffield. Elle est enceinte de lui et lui propose de l’accompagner. Il refuse au motif qu’il ne sera jamais son égal. Ils décident de se revoir à l’occasion, à Sheffield. Elle reçoit une invitation pour un thé chez les Tewson à Sheffield, Bill Tewson étant l’ami de Parkin. Elle s’y rend mais n’apprécie pas le cours des .conversations qui tournent autour des classes sociales, de l’usine, des patrons et des différences entre la bourgeoisie et la classe ouvrière. Constance se sent au centre des propos échangés et elle rentre après avoir promis à Parkin de venir le revoir, mais sur terrain neutre.
Clifford ne s’intéresse plus qu’à ses mines, à la chasse et à la radio. Constance croit qu’il a deviné à son retour de Sheffield qu’elle a pris un amant et elle est quasi certaine qu’il devine sa grossesse. Dans une réception au château, elle rencontre Duncan, un aristocrate cynique et drôle qui voit clair en elle et lui fait comprendre sa situation. Il lui conseille de quitter Clifford si elle aime vraiment Parkin, mais de se méfier aussi de la fierté d’un ouvrier qui ne l’acceptera jamais vraiment.
Constance rentre avec Duncan Forbes et ils croisent Parkin en chemin. Forbes se propose de faire leur portrait à tous les deux. Parkin attend le prononcé du divorce et Constance est prête à divorcer de Clifford. Mais Parkin refuse sa proposition d’acheter une ferme. Il ne veut en aucun cas dépendre d’elle et ne veut pas quitter sa condition. Il lui dit qu’il n’aura jamais le dessus avec elle et elle en a assez de ce discours.
Les amants sont fâchés et Duncan se propose de jouer les médiateurs. Il s’entretient avec Parkin qui lui confie qu’il est devenu chef d’une section d’ouvriers communistes, ce qui est de nature à élargir le fossé et les différences de classe. Duncan prend note, mais il lui dit que, à l’intérieur des classes, il y a des exceptions et que lui, comme Constance, ne sont pas acceptés dans leur milieu. Lui, Parkin, n’est d’ailleurs pas des plus représentatifs de son milieu social. Les mots font leur effet. Duncan lui a parlé des flux de la vie qui doivent s’affranchir des notions de classes sociales.
Elle ne peut plus cacher à Clifford qu’elle est enceinte et, après avoir cherché qui était le père, il décide de considérer sa femme comme une autre immaculée conception. Elle le croit fou et n’est plus sûre de vouloir garder l’enfant. En tout cas, elle n’accouchera pas dans la propriété de son mari, décide de divorcer de lui et de retourner à Parkin, un homme de dignité. Elle vivra avec lui, s’il veut encore d’elle. Son « enculeur de Madame », selon la traduction, ce Milady’s fucker. En tout cas elle vivra.
Lawrence, comme H.G Wells ou Aldous Huxley (et plus tard Orwell) fait partie de ces écrivains libertaires qui ne cessent de remettre en question les conditions sociales dictées par la bourgeoisie et basées sur la possession, la prédation, l’exploitation et la propriété. À la manière d’un Fourrier et sur les brisées des utopistes socialistes, ils entendent glorifier la vie et son expression la plus forte – le désir sexuel – contre les conventions sociales de tous ordres. Si on peut regretter que les thèses philosophiques prennent souvent le pas sur la narration et le roman, on ne peut que louer une telle modernité pour l’époque, pour ne pas dire un tel progressisme mêlant critique sociale et sexualité.
« On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments », dit-on. Ici, c’est pourtant le cas.
5 août 2025