
C’était il y a pile 30 ans, la crème du Punk-rock anglais se produisait dans un festival à Mont-De-Marsan (Landes). Marc Zermati, ci-devant propriétaire de l’Open Market et du label Skydog et Marc Dauty son compère, le régional de l’étape, avaient œuvré de concert pour faire venir dans une cité plus connue pour le rugby le Tout-Londres pré punk. On en restera pas là, et il y aura une seconde édition l’année d’après, en 1977, mais le Punk avait ravagé le monde et n’était plus l’affaire de happy-fews. Retour sur un événement aussi insolite que bienvenu en des temps de disette rock et de pop stars fatiguées. Mont-de-Marsan kids, putaing cong !
Longtemps, dans les années 1950 – 1960, Mont-de-Marsan – ou le Stade Montois en jaune et bleu cerclés – avait dominé le rugby français de la tête et des épaules avec les frères Boniface, Lacroix, Darrouy surnommé la gazelle landaise et, plus tard, Benoît Dauga. Ils raflaient tous les titres, seulement concurrencés par les voisins de Dax, en rouge et blanc, avec d’autres frères, les Albaladejo, plus l’arrière Lacaze et Titou Lasserre. Les deux clubs landais n’étaient guère inquiétés que par Agen, Toulon, Brive et le Stade Toulousain, mais l’élite du rugby français était réfugié dans les Landes, entre les pins et la mer. C’était le temps où Roger Couderc commentait les matchs pour l’ORTF puis RTL et Europe 1 avec Pierre Albaladejo en consultant et, pour la presse écrite ou la littérature, on avait quelques belles plumes : Blondin, Lacouture, Nimier ou Kléber Haedens. Les hussards avaient la tête et les rêves en Espagne, mais les pieds et la réalité en Ovalie et dans tous les stades où se jouait le tournoi des 5 nations : Colombes, Arm’s Park, Murrayfield, Twickenham et Landsdowne Road.
Il s’agit ici d’un tout autre sport, le rock’n’roll dont les capitales (Londres, New York, San Francisco, Los Angeles) étaient situées dans le monde anglo-saxon avant le Reggae, le Kraut-rock et la World music. Marc « The Z » Zermati aura, grâce à son industrie, collé Mont-de-Marsan sur la carte du rock grâce au premier festival Punk-rock de l’histoire. Un Punk-rock encore balbutiant à l’été 1976, mais tous les ingrédients – colère, rage, provocation, exhibitionnisme, désespoir – étaient déjà là.
Marc Zermati était un rocker mal aimable et teigneux qui tenait donc l’Open Market, une boutique sise au 58 rue des Lombards, au cœur des Halles – ou plutôt du trou des Halles à l’époque. Peu de disques dans son antre, mais des pièces introuvables des Flamin’ Groovies, d’Iggy Pop et ses Stooges et de Kim Fowley. Zermati, c’était aussi Skydog, un label fondé avec le photographe de chez Decca Jean-Claude Lamblin tout au service des Groovies et de Kim Fowley. Au mur, une grande affiche « Free Wayne Kramer » militait pour la libération du guitariste du MC5 quand Bijou répétait parfois dans l’ arrière-salle – avant l’Asphalt Jungle de Eudeline – alors que les critiques rock Yves Adrien puis Patrick Eudeline s’étaient succédé au comptoir. Toute une époque !
Mont-de-Marsan est donc le premier festival Punk de l’histoire, un mois avant celui du 100 Club de Londres. Outre Zermati, on trouve au rang des organisateurs Pierre Thiollay, celui qui avait fait venir les Groovies Porte de Pantin, Larry Debay, cofondateur du label Bizarre Distribution avec Zermati et André-Marc Dubos, le Montois qui a obtenu de la ville le droit de tenir son festival aux arènes de Plumaçon.
La première édition, le 21 août 1976, se tient sur une journée, de midi tapante à trois heures du matin, sous un soleil de plomb. Le maire de la ville et le Préfet des Landes avaient émis de sérieuses réserves sur la tenue d’un événement qu’on soupçonnait fauteur de désordres, mais Zermati et les siens n’allaient pas se laisser intimider. Un millier de personnes environ réunis pour voir Damned, le groupe punk anglais le plus en vue de l’époque avec les Sex Pistols, le gang de Johnny Rotten ayant refusé de participer à cause de la programmation d’Eddie And The Hot Rods qu’ils jugeaient ringards.
Les Damned sont d’ailleurs le seul groupe punk à proprement parler, l’affiche réservant la part belle aux rescapés du Pub-rock, genre où s’illustrèrent Doctor Feelgood ou les Ducks Deluxe, entre autres. On trouve en effet les Ducks Deluxe ou ce qu’il en reste, Eddie And The Hot Rods dont la série de 45 tours (« Horseplay », « Get Out Of Denver », « Teenage Depression ») a marqué l’année 1975, Brinsley Schwarz, ex Ducks Deluxe comme Bob Andrews (avec Nick Lowe) et le Sean Tyla Gang, lui aussi ancien canard de luxe. Plus original, The Roogalators de Danny Adler, un groupe qui se rapprochera de la New wave anglaise. Autres invités britons, les Hammersmith Gorillas et Kursaal Flyers de Southend-On-Sea, la ville balnéaire de l’Essex chère à Procol Harum.
Pas mal de Français aussi dont les Havrais de Little Bob Story, Bijou, Kalfon Roc Chaud, dernier avatar rock de l’acteur Jean-Pierre Kalfon et Il Biarritz, le groupe de Philippe Debarge, le jeune homme de bonne famille qui fut l’hôte des Pretty Things sur la Côte d’Azur. Il y aura un album à la clé, enregistré en 1969 et sorti en 2009 (Debarge).
Parmi les autres invités, les légendaires Pink Fairies ou les quelques survivants du groupe mythique de Ladbroke Grove formé par le critique anglais Mick Farren avec Twink (ex batteur fou des Pretty Things, Steve « Peregrin » Took (fondateur du Tyrannosaurus Rex avec Marc Bolan) et Larry Wallis, futur Motörhead. Plus quelques seconds couteaux comme Railroad ou Passion Force et, dans le public, le jeune Ian Curtis qui allait fonder Joy Division.
Fort d’un relatif succès public et critique, Zermati et sa bande décident de remettre ça, en plus grand, l’année d’après.
Cette fois, le festival se tient sur deux jours, les 5 et 6 août 1977 au même endroit et 4000 personnes se sont tassées dans les arènes. Beaucoup de groupes français pour la deuxième édition : les Bordelais de Strychnine, Lou’s, 1984, Asphalt Jungle, le groupe de Patrick Eudeline et Rikky Darling, Shakin’ Street, Marie et les garçons plus les inévitables Little Bob Story et Bijou.
Côté anglais, Clash les Damned, Police, les Maniacs, The Boys, Rings et encore Eddie And The Hot Rods et le Sean Tylan Gang. Doctor Feelgood était présent cette fois, mais sans Wilko Johnson remplacé par John Mayo. Pour la petite histoire, Jam était présent aussi mais n’a pas pu jouer pour d’obscures raisons, de même que Electric Callas.
À l’été 1977, le Punk-rock a envahi la planète et les Sex Pistols, comme Clash, Jam, Damned et autres Stranglers sont devenus des groupes qui, de petits labels underground, ont migré vers des major-companies. L’esprit de révolte et d’anarchie du punk anglais s’est beaucoup érodé sous la pluie de livres sterling, mais les Punks auront fait souffler un vent frais sur une pop académique fossilisée et les groupes les plus politiquement conscients seront prêts à défendre les causes sociales et antiracistes de Rock against racism.
Il y aura une dernière tentative l’année d’après, en 1978, mais cette fois le maire de Mont-de-Marsan et le Préfet ont refusé catégoriquement et c’est à La Rochelle qu’eurent lieu les festivités. Il faudra l’élection du socialiste Philippe Labeyrie en 1983 pour qu’on puisse remettre ça avec trois nouvelles éditions pour 1984, 1985 et 1986.
Plus vraiment punk, ces revoyures du milieu des années 1980, mais le Punk est mort, remplacé par la New wave et ses avatars Cold wave, Rock industriel, Power pop, Növö, Ska et on en passe. On a pu trouver du beau monde tout au long de ces trois années : Nina Hagen, les Pogues, Echo & The Bunnymen, Rory Gallagher, les Inmates, Lloyd Cole And The Commotions, Siouxsie And The Banshees et les inévitables Doctor Feelgood. Côté Français, Rita Mitsouko, Stephan Eicher, Paul Personne ou les Dogs de Rouen, entre beaucoup d’autres. En pleine vague World music, il y aura aussi Manu Dibango, Touré Kunka, Aswad et Steel Pulse pour le Reggae.
40 ans plus tard, on fêtera l’anniversaire du festival de Mont-de-Marsan avec un unique concert de Eddie And The Hot Rods le week-end du 15 août 2016, mais tout le monde avait oublié Mont-de-Marsan depuis longtemps, autant pour le rugby que pour le rock.
Le journaliste Alain Gardinier publiera Punk sur la ville chez Atlantica (2014) et, pour mémoire, Marc Zermati fera un long séjour en prison pour détention et trafic de cocaïne. Il mourra d’une crise cardiaque, dans son sommeil, le 13 juin 2020, à 74 ans. On ne l’oublie pas car on lui doit beaucoup.
17 mai 2026