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MÉDIATONIQUES 17

PRESSE : LIBERTÉ J’ÉCRIS TON NOM !

En parlant de chiens de garde, le film de l’ami Gilles Balbastre Ceux qui tiennent la laisse, va sortir dans une première version en septembre. À ne pas manquer ! Dessin de Peter Steiner (Cartoonstock, avec leur aimable autorisation, peut-être…).

Un rapport pour l’année 2024 de l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (FALP) intitulé « Les atteintes à la liberté de la presse ». Le FALP se présente comme un collectif de journalistes et de citoyens attentifs aux libertés publiques en général et à la liberté de la presse en particulier. Atteintes à l’intégrité physique et morale ;, pressions judiciaires et privations de liberté ; entraves à la collecte de l’information ; pressions censures et atteintes à l’indépendance ; déstabilisation et désinformation. Un petit bilan pour chaque catégorie. Pour une presse libre !

On a beaucoup parlé dans cette rubrique des patrons de presse et capitaines d’industrie qui dessinent le paysage médiatique français par leurs rachats de titres souvent suivis du nettoyage des rédactions et du recrutement de journalistes aux ordres, à savoir au service d’un autoritarisme ultra-libéral, quand ce n’est pas d’un néo-fascisme libertarien assumé et décomplexé. Les exemples qu’on a en tête sont nombreux : Bolloré en premier, mais aussi Arnault, Kretinsky, Saadé, Trappier (Le Figaro) et on en passe.

On va s’intéresser ici aux pressions plus visibles ou en tout cas moins subtiles, exercées par les États et le monde des affaires et de la finance et surtout sur la manière dont elles s’exercent et sur les conséquences plus que fâcheuses qu’elles peuvent avoir sur les organes de presse, les rédactions et, en premier lieu, les journalistes et grands reporters. Et bien sûr sur l’opinion et le débat démocratique.

Les auteurs d’atteintes à la liberté de la presse ne se limitent d’ailleurs pas à ces deux catégories puisqu’on peut y ajouter des Parlementaires, des représentants des collectivités territoriales et, bien sûr, les forces de police. La part de ces atteintes chez les acteurs publics ou les représentants de l’État atteint les 41,8 %, suivie par les parlementaires élus, presque tous affiliés au Rassemblement National. Un hasard ? Quant aux atteintes elles-mêmes, elles se classent en plusieurs catégories principales : menaces, intimidations, injures, diffamation et harcèlement d’une part, harcèlement en ligne, restrictions d’accès à un événement public ou à un lieu.

Le rapport recense 91 cas dont les victimes sont principalement des journalistes hommes mais avec une présence importante des pigistes et des femmes. Parmi les thèmes qui font l’objet d’atteintes, arrivent en tête la politique (plaintes de l’extrême-droite), les manifestations et mouvements sociaux et la justice (faits divers, criminalité, délinquance…). On trouve aussi l’environnement et l’agriculture, l’économie et la finance et la liberté de la presse. L’impact des atteintes sur la production de l’information est aussi conséquent, répercussions sur l’intégrité physique, l’intégrité morale, le matériel et l’information produite qui peut être tronquée ou modifiée.

Parmi les atteintes à la sécurité et à l’intégrité physique et morale, on trouve majoritairement des implications de l’extrême-droite, des agressions à caractère raciste, antisémite, ; tout cela ayant lieu particulièrement dans des périodes électorales ou à l’occasion de mouvements sociaux. Le rapport nous dit qu’un cas sur deux est le fait de militants, sympathisants voire élus de l’extrême-droite se portant notamment sur des titres comme Streetpress, Blast ou ASI. Des journalistes de médias plus classiques (France 3, La Provence) disent avoir été agressés par des militants d’ultra-gauche encagoulés. Salomé Saqué (Blast) et Max Lagarrigue (La Dépêche du Midi) font l’objet de deux focus avec interviews. La conclusion qui s’impose est que de nombreux journalistes sont empêchés de produire de l’information et subissent un impact psychologique perturbant leur travail à plus long terme.

Sur la question des pressions judiciaires et des mesures privatives de liberté, le chapitre 2 est éloquent quant aux gardes à vue, aux convocations et auditions et à la volonté d’identifier les sources. En premier lieu, les procédures bâillons dont sont coutumiers les puissants. Les exemples de Jean-Michel Aulas contre Rue 89 Lyon ou de Jordan Bardella contre Complément d’enquête (France 2) sont cités.

Là aussi, conséquences sur les journalistes et, indirectement, les citoyens. Conséquences psychologiques, matérielles et surtout financières. Une directive européenne (avril 2024) vise à empêcher les procédures abusives, mais son champ d’action est limité. Sont recensés les organismes pouvant lutter contre ces pratiques, notamment par une assistance financière : fonds pour l’indépendance de la presse, fonds riposte (fonds de la presse libre) et, à l’échelon européen, Média défense, la Fédération européenne des journalistes ou RSF. Un focus est fait sur les gardes à vue intimidantes et les enquêteurs qui se heurtent au secret des affaires.

Le chapitre 3 est consacré à l’entrave au travail de collecte de l’information. 35 journalistes ont ainsi fait l’expérience de se voir interdire une manifestation, un meeting, un événement public ou un lieu. Les exemples sont nombreux, des journalistes empêchés de couvrir les mobilisations contre l’A69 à l’ostracisme dont ont pu faire l’objet Mediapart ou Quoridien (RMC / TF1) par le RN. On peut aussi évoquer l’affaire Avrilleux (Disclose), surveillée par la DGSI ou les obstacles aux enquêtes de Cash Investigation (France 2). Sans surprise, on trouve encore le RN à l’offensive, souvent au nom de la formule désormais rituelle : « les médias qui nous crachent dessus ne sont pas les bienvenus ». Les conséquences peuvent aller jusqu’à l’évitement de certains sujets par des rédactions, privant le débat public d’éléments importants.

Au chapitre 4, pressions, censures et atteintes à l’indépendance, peut-être le plus intéressant. Pressions financières, censures de la direction, décisions abusives de l’actionnaire ou initiatives réglementaires.

On cite le cas de Jean-Baptiste Rivoire, journaliste de Canal + parti à l’arrivée de Bolloré et « invité à s’abstenir de témoigner dans toute affaire concernant la société ». Rivoire avait accepté une indemnité de départ avant de la rembourser. Autres exemples connus, la bataille du Courrier Picard contre un potentat local et l’affaire Deloire, directeur de RSF, dont l’article d’hommage nécrologique avait été caviardé par le rédacteur en chef du Point. Les interventions des actionnaires sont également redoutables : Arnault qui veut faire retirer sa photo de la une de Challenge consacré aux plus grandes fortunes (il a racheté Challenge à Perdriel depuis) ou le nouveau directeur allemand d’Euronews, trumpiste qui exige que ses journalistes s’informent sur Fox News pour tout ce qui concerne la politique américaine. Deux atteintes graves à la déontologie journalistique. Focus sur l’ingérence de Rodolphe Saadé sur le quotidien La Provence après un article égratignant Macron mais, plus grave au niveau national, une remise en cause de la loi de 1881 sur la prescription pour diffamation ou injure publique ou offensive menée par l’extrême-droite et la droite extrême pour réduire les aides financières aux médias. Si les syndicats de la profession sont vigilants, la solidarité n’est pas toujours présente au sein des rédactions.

Cinquième et dernier volet, la déstabilisation et la désinformation. Plus subtile et plus ténue, mais tout aussi redoutable. Elle porte principalement sur des sujets ayant trait à l’économie et à l’environnement. On a encore en tête ce mail de Bernard Arnault à ses rédactions enjoignant ses journalistes à ne plus adresser la parole à certains médias jugés hostiles à sa personne et à ses affaires. Sans parler d’un fichier de journalistes blacklistés par une officine (Bonus Eventus, lobby des pesticides) dans le domaine de l’environnement. RSF a aussi fait l’objet d’une vaste campagne de dénigrement orchestrée par le groupe Vivendi après que l’ONG ait signalé auprès de l’Arcom le manque de pluralisme de Cnews. On ne compte plus les atteintes à la crédibilité avec des manipulations, fake news et autres liens frauduleux sur Internet. Tout cela contribue évidemment à fragiliser le lien entre citoyens et journalistes.

Les conclusions du rapport (celui de 2024, le rapport de 2025 suivra cette année) sont claires et se veulent un signal d’alerte démocratique contre la difficulté croissante à exercer le métier de journaliste. Qu’elles soient menées par des représentants de l’État, par des groupes financiers, par des officines pratiquant le cyber-harcèlement, les atteintes nuisent à la profession et à la capacité des citoyens de disposer d’une information honnête et du droit de savoir.

Il n’est en rien un rapport de défense corporatiste mais se veut un outil démocratique pour une information qui reste un pilier de la démocratie et le message s’adresse aussi à tous ceux qui entravent cette liberté de la presse à des fins partisans, souvent autoritaires et antisociales. C’est on ne peut plus salutaire à l’heure où des Stérin rodent au seuil des médias et où journaux et médias indépendants sont souvent en difficulté financière.

On attend avec impatience le prochain rapport et on ne peut que remercier l’OFALP pour ce travail précieux qui devrait aussi s’ouvrir à l’étranger et au monde, avec de plus en plus de grands reporters refoulés, torturés ou assassinés. Même si l’exercice reste franco-français dans l’esprit des auteurs. Une prochaine fois ?

1° juin 2026

PS : la section de Lille de la LDH tiendra cette année son Forum des libertés sur le thème des médias. Du 8 au 10 décembre à l’ESJ et dans d’autres lieux encore à confirmer.

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