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SONNY ROLLINS : SAX COLOSSE

The bridge, le fameux pont de Williamsburg, sans Sonny Rollins, parti vers d’autres cieux ivoires et bleus tendres ou, qui sait, appelé à de plus hautes fonctions dans l’enfer du jazz.

Sonny Rollins était le jazzman favori des poètes de la Beat generation et Kerouac le cite dans Sur la route. J’ai pu le voir dans les derniers temps, à Banlieues bleues avec son bandana, un grand moment. On gardera le souvenir du jazzman dépressif – après deux cures de désintoxication – jouant de son saxophone ténor sur le pont de Williamsburg, comme un exercice de respiration musicale après avoir sombré. Un petit voyage à travers ses multiples participations avec les plus grands (Miles, Monk, Clifford Brown…) mais aussi dans sa discographie solo qui est un vrai jeu de piste où il est difficile de s’y retrouver. So long, Sonny !

Le personnage semblait s’affranchir de l’espace et du temps, mais il était né à New York, le 7 septembre 1930, de parents originaires tous deux des Îles Vierges. Voilà pour l’état civil. Il commence très tôt à pratiquer le piano puis s’oriente vers le saxophone (ténor et soprano). Theodore Walter Rollins fréquente à la fin des années 1940 tous les clubs de jazz de New York : le Savoy et l’Apollo principalement. Il s’y précipite pour applaudir Charlie Parker, le plus grand, mais aussi Bud Powell, Dizzy Gillespie, Charlie Mingus et Thelonious « Sphrere » Monk avec qui il va commencer à jouer. Il jouera aussi avec Powell, JJ Johnson, Babs Gonzales et Miles Davis sur plusieurs enregistrements. Plus tard, ce sera Clifford Brown et le batteur Max Roach.

C’est le temps du Bop, un jazz rythmique et percutant qui fait la part belle à l’improvisation et fâche les puristes. Mais Sonny Rollins vit les dernières heures du Bop et ne jure que par ses mentors Coleman Hawkins et Lester Young, le président. Au tournant des années 1940 et 1950, il s’enfonce dans la drogue, est arrêté pour vol à main armée et incarcéré à la prison médicale de Lexington. C’est son premier dérapage, qui correspond toujours à une période d’impasse artistique, mais il saura toujours renaître de ses cendres et voler vers d’autres cieux.

Ce sera le Hard-bop dans les années 1950, dont il sera l’incarnation, avec Clifford Brown et Art Blakey. Un jazz bop joué sur des tempos rapides et avec une sonorité forte. Un premier album solo avec le Modern Jazz Quartet en 1953 où on trouve « Oleo » (son premier standard) et les disques se succèdent. On ne citera que les plus connus dans la période : Tenor madness (1955) avec Coltrane sur le morceau-titre, Sonny Rollins + 4 (1955) avec Clifford Brown et Max Roach, Saxophone Colossus (1956), avec le classique « Saint-Thomas », Rolling plays for Bird en hommage à Charlie Parker et Freedom suite en 1958. Freedom suite sera d’ailleurs son album le plus politique, avec cette longue suite en phase avec la lutte pour les droits civiques dont la loi (le civil rights act) ne sera promulguée qu’en 1964, sous Johnson.

Les premiers albums de Sonny Rollins que j’achetai datent de cette époque, les concerts du Vanguard (A night at the Village Vanguard puis More from the Vanguard tous deux chez Blue Note), en fait deux concerts enregistrés le même jour, le 3 novembre 1957, sans pianiste et avec seulement sax, contrebasse et batterie (Pete La Rocca puis Elvin Jones). N’étant pas très jazz à l’époque, au début des années 1970, j’allais découvrir aux puces de Saint-Ouen (marché Malik) des disques poussiéreux de Rollins, Parker, Yusef Laatef, Fats Navarro, Mingus… Je découvrais un pays inconnu où Rollins était roi.

À a fin des années 1950, comme à chaque décennie, Rollins entre en crise. Crise de créativité et crise morale. C’est à cette époque qu’il joue de longues heures des improvisations au saxophone sur le pont de Williamsburg. « Pour ne pas gêner les voisins », dira-t-il, mais surtout pour garder le souffle bleu dans une période où il est au bord de l’asphyxie. Il faudra attendre 1962 pour qu’il sorte The Bridge, résultat de ses méditations musicales, car Rollins s’est orienté vers le mysticisme et la spiritualité en provenance des gourous indiens, quelques années avant le mouvement hippie. « The Bridge » est sûrement le morceau qui décrit le mieux son évolution. Le Bop est mort depuis longtemps, Miles Davis va inventer le Jazz-rock avec In a silent way et le Free-jazz triomphe. Rollins n’a que faire du Free-Jazz et du Jazz-rock. Sur les décombres du Hard-bop, il va inventer un jazz mystique à la manière de Coltrane dont l’aspect parfois un peu austère sera tempéré par les musiques des Caraïbes (Calipso, Merengue) qu’il n’a jamais oubliées. Un style unique qui va l’imposer comme une figure majeure du jazz moderne dans les années 1960.

Suivront, dans le style, What’s new et le live Our man in jazz rien que pour l’année 1962 avant un album avec son idole Coleman Hawkins (Sonny meets Hawk !, 1963) et Now’s the time (1964), un titre en hommage à Charlie Parker. Il passe de RCA à Impulse pour trois albums studio et un live (There will never be another you). Parmi les disques studio, c’est Alfie, la B.O d’un film de Lewis Gilbert avec Michael Caine, qui aura le plus de succès.

Coltrane meurt en 1967 au grand désespoir de ses thuriféraires du monde entier. On pense un moment que Sonny Rollins va prendre la relève ou au moins ressusciter autant que faire se peut l’esprit de Trane, d’autant qu’un de ses albums chez Impulse (East Broadway run down) a été enregistré avec deux ex-musiciens de Coltrane, Jimmy Garrisson et Elvin Jones. Mais Sonny Rollins a cette particularité de n’être jamais là où on l’attend et ce sera six années de silence.

Quand Miles Davis avait dit dans une interview qu’il préférait jouer les notes essentielles plutôt qu’un déluge de notes et que les silences étaient importants, Sonny Rollins a toujours joué beaucoup de notes, en digne successeur de Charlie Parker. Là où les silences de Miles font partie de sa musique, le silence de Rollins va intriguer. Nouvelle crise ? Rechute dans l’héroïne ? Inspiration définitivement tarie ? Nenni pour le dernier point car il revient en 1972 avec Next album, comme s’il ne s’était rien passé. Les compositions sont de lui et, si on a pu dire que Rollins était meilleur interprète que compositeur, tous les disques sur le label Milestones vont faire la part belle à ses compositions, toujours originales et inattendues. Une vingtaine d’albums entre 1972 et 2001, sans retraite et sans états d’âme cette fois. Sonny Rollins se produira dans la période sur les scènes et dans les festivals de jazz aux quatre coins du monde.

La suite ? L’attentat du World Trade Center qui l’oblige à déménager, un dernier album (Sonny, please) en 2006 et un concert en guise d’ultime hommage au Carnegie Hall en 2007. On l’aurait cru immortel, mais il nous a quitté à 95 ans. Bye bye Sonny boy !

Conseils dans la foisonnante discographie de Sonny Rollins :

Saxophone colossus (1956)

A night at the Village Vanguard (1957)

Freedom suite (1958)

The bridge (1962)

Now’s the time (1964)

East Broadway run down (1966)

5 juin 2026

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