
Collaborations est le dernier livre de Laurent Mauduit (ex journaliste de Informations ouvrières, de Libération, du Monde et co-fondateur de Mediapart). Il fait le parallèle entre les débuts de l’Allemagne nazie et la situation en France actuellement à travers les noces entre le grand capital et le Rassemblement National, orchestrées par les médias Bolloré et sa presse voisine (Arnault, Saadé, Kretinsky, Dassault, Pinault). Un livre indispensable si on veut comprendre les enjeux politiques actuels et, surtout, si on a la volonté de tout mettre en œuvre pour éviter le pire.
On connaissait surtout Laurent Mauduit pour avoir cosigné avec Denis Sieffert le livre le livre Trostkisme, histoires secrètes (de Lambert à Mélenchon), un bouquin passionnant et bien documenté sur les trotskistes de l’OCI (les Lambertistes), peut-être moins évident dans la permanence du mouvement chez Mélenchon et la F.I.
En tout cas, Mauduit a débuté dans Informations ouvrières, le bulletin paroissial de l’OCI, avant de passer à la grande presse, toujours dans les pages Économie – social (si peu social pour Libération comme pour Le Monde d’ailleurs). Avec Edwy Plenel (ex LCR et Le Monde), Gérard Desportes (ex OCI lui aussi et Libération) et François Bonnet (ex Libération), ils fondent Mediapart en 2012 puis le Fonds pour une presse libre qui aide et soutient la presse indépendante des pouvoirs économiques et politiques.
Après La Caste sur la haute fonction publique qui a pris le pouvoir et Prédations sur les privatisations et la spoliation des biens publics, Mauduit, avec Collaborations, nous livre une nouvelle enquête sur les noces entre le grand patronat, autant dire le CAC 40 et le Rassemblement National et il commence par énumérer les signes témoignant de ce rapprochement inquiétant.
Avant de se plonger dans ce livre passionnant, il faut avoir en tête la scène primale, si bien décrite par Éric Vuillard dans son roman L’ordre du jour, soit 40 patrons allemands réunis par Goering qui quémande le financement du NSDAP avant les Législatives de mars 1933. 40 têtes qui acquiescent, 40 têtes qui se prosternent. Si le roman de Vuillard a pu être contesté par certains historiens, Johann Chapoutot l’accrédite. Romancé, certes, mais véridique. Ce sont là les noces barbares entre le fascisme dans sa forme la plus brutale et le capitalisme le plus rude. Von Papen et Hindenburg auront fait la courte échelle à Hitler en se disant qu’il n’irait pas bien loin. On connaît la suite.
Mauduit part d’un livre de Laurence Parisot indiquant clairement que le Medef et les milieux d’affaire respectent le pacte républicain et ne sont pas du côté du Front National. Pourtant, le barrage finira par céder et les murs par se lézarder. C’est ce qui est expliqué après les dernières évolutions du patronat français illustrées par les rencontres entre le clan Le Pen et des grands patrons. Les signes les plus évidents de cette radicalisation sont lisibles dans l’épisode des Législatives de 2024 où le patronat, dans un bel ensemble, était vent debout contre le NFP. « Plutôt Hitler que le Front Populaire ». Air connu. Qu’a-t-il fallu pour en arriver là, et c’est le point que développe ce livre précieux.
La clé du livre, et de l’histoire, est cette fameuse baisse du taux de profit mêlée aux contestations que l’on qualifiera vite de « populistes ».Sans parler des limites physiques de la planète. Crise du capitalisme actionnarial et montée des fascismes, l’équation parfaite du désastre. Dans les structures, des think-tanks sont à la manœuvre tels l’Institut Montaigne ou ETHIC et l’AFEP, plus radicale que le Medef, a été créée justement, en 1982, pour en finir avec les pudeurs républicaines de l’ex CNPF.
Fin connaisseur des milieux patronaux, Mauduit nous décrit quelques grands parrains du patronat français, d’Ambroise Roux le monarchiste ou de Claude Bébéar qui a fait en partie Bolloré. Le Medef de Patrick Martin n’est plus celui de Parisot et les affaires sont les affaires, comme disait Mirbeau. Le patronat a fait le calcul qu’il était possible d’infléchir les orientations économiques du Rassemblement National et, contrairement au « nein » du patronat allemand face à l’AFD, les patrons français sont fascinés par les hommes forts de ce temps, les Trump, Milei, Musk ou Thiel.
C’est là que cela devient passionnant à travers l’émergence de la mafia libertarienne, qui est un peu le point de rencontre entre fascistes et capitalistes. Les temps seraient venus d’un capitalisme sans démocratie ; cette démocratie qui est devenue un obstacle aux marchés. C’est Arnault et Saadé présents à l’intronisation de Trump et la Tech qui lorgne vers l’extrême-droite. Thiel avec Palantir, Musk avec X, sans parler des Bezos et des Zuckerberg. Les libertariens qui ont débuté en bricolant dans leurs garages sont devenus les maîtres du monde. Le techno-fascisme ou la technologie au service des gouvernements autoritaires.
Mauduit parle ensuite de la haine atavique du patronat contre la gauche, à commencer par le Front Populaire et ses détracteurs, ses patrons collaborationnistes, de Renault à Schueller en passant par Michelin. Le salopard en casquette devient l’ennemi des grosses fortunes et, s’il y a eu des résistants dans le patronat français, c’est un peu genre « poissons volants qui ne sont pas représentatifs de l’espèce », selon l’heureuse formule de Michel Audiard.
On en vient aux médias qui orchestrent cette mutation du patronat vers l’extrême-droite (et de l’extrême-droite vers l’ultra-libéralisme pourrait-on dire en parallèle). Bolloré bien sûr, se disant démocrate chrétien mais libérant à travers ses chaînes les propos racistes, homophobes, climato-sceptiques, fascisants et masculinistes. L’histoire de Bolloré est racontée avec précision, des ports africains à Cnews et Éditis. Mais Bolloré n’est pas seul et on pense aussi à la dynastie Dassault et au Figaro et son patron de choc Éric Trappier, à Arnault qui exerce un quasi-monopole sur la presse économique ou encore à Saadé ou à Kretinsky. « Des médias au service de l’extrême-droite ».
Fidèle lecteur de L’Humanité, j’ai suivi les révélations sur Stérin et sur Périclès avec un vif intérêt et les lecteurs de ce blog en sont informés. François Durvye, le bras droit de Stérin, parle à l’oreille de Marine Le Pen et le but est de faire accéder au pouvoir l’extrême-droite et la droite extrême en y mettant le paquet (150 millions d’Euros sur la table, rien moins).
Quelques personnages atypiques sont décrits sans complaisance : Sophie de Menthon, du think-tank ETHIC, Charles Begbeider (Monsieur frère) aventurier du libéralisme qui a fait fortune sur les décombres du service public, Charles Gave, le financier de Zemmour ou Agnès Verdier-Molinier, folliculaire du capitalisme et habituée des plateaux TV. On a aussi les conseillers et spin-doctors, souvent pris dans des conflits d’intérêt tels Anne Méaux et Michel Calzaroni, ex Ordre Nouveau devenus les gérants de l’agenda médiatique des pouvoirs de droite. Sans parler d’un Xavier Raufer ou d’un Alain Bauer, criminologue célèbre et franc-maçon qui parle à l’oreille des puissants.
Mauduit consacre un chapitre, pas anodin, à l’historique du legs du poujadisme ou comment les artisans et commerçants, plutôt radicaux d’origine, sont devenus largement poujadistes puis d’extrême-droite à travers le Poujadisme, le Cid Unati et les accommodements de la CPME (Confédération des Petites et Moyennes Entreprises).
La conclusion, très belle, évoque Victor Serge et son Minuit dans le siècle. Il n’est pas temps de dramatiser la situation mais d’informer et d’agir pour éviter le pire. Mauduit parle aussi des responsabilités de la gauche dans une situation devenue plus que périlleuse.
On pourra penser que l’on sait tout cela et, s’il est exact que bien des faits révélés par Mauduit sont connus, il a le mérite de les mettre en perspective et, surtout, de leur donner un éclairage précis et clair. Ce n’est pas le moindre mérite d’un livre bien informé dont la thèse centrale est le rapprochement décomplexé entre les forces du capital et le fascisme, traditionnel ou techno, et le point est important pour qui veut combattre à la fois le capitalisme, le fascisme et le totalitarisme.
À l’heure où le RN remporte des succès non démentis dans les milieux populaires, il est grand temps d’alerter sur la vraie nature d’un parti qui n’a plus rien de populaire et encore moins de social. L’imposture est de plus en plus visible et ce livre contribue à mettre bas les masques.
On peut regretter que de nombreuses demandes d’interviews soient restées sans réponse, mais cela tend à prouver qu’on ne sort pas du silence et des non-dits. Le grand mérite de ce livre est au contraire de mettre à jour, de révéler et de dévoiler. Tout cela fait avec un sens du récit et une plume alerte. Merci.
31 mai 2026