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VINGINCES 14

À Tiphaine

JANIN

il buvait tant et plus, laissant libre cours à une agressivité jusque-là bien contenue. Merci Daniel G., in memoriam.

C’était le deuxième Janin avec qui elle s’était mise en concubinage. Les Janin frères, Roger l’aîné et Michel le cadet, tous deux originaires d’un patelin jouxtant Épernay. Il se disait que leur famille possédait des terres et quelques hectares de vigne, champagne évidemment, pas un grand cru et pas de grandes récoltes mais de quoi alimenter quelques bistrots autour de Reims et de Chalons. L’aîné avait été clerc de notaire et en tirait une certaine fierté, se disant incollable sur des points de droit et des procédures ; le cadet avait été ouvrier dans une fabrique de bouchons de champagne avec la torsade métallique et le cachet de la maison.

Le premier, l’aîné, elle l’avait rencontré aux vendanges, dans une petite exploitation du côté de Reims, à Bétheny. Elle nous avait tanné pour y aller et nous avions cédé, sa mère et moi. Il n’y avait pas de raison de lui faire rater son premier emploi salarié et de compromettre les prémices d’une vie professionnelle. Fanny avait déjà quitté la maison et on avait appris incidemment qu’elle vivait dans un appartement du centre de Lille, seule en apparence.

Elle avait donc rencontré ce gars venu de la Marne qu’on ne connaissait pas, sauf qu’il avait 35 ans de plus qu’elle. On avait toujours dit qu’elle se cherchait un père, mais à ce point là… On la soupçonnait d’ailleurs de déjà le connaître et d’avoir passé quelques temps à Lille avec lui. Ce qu’elle avoua plus tard.

Après ces vendanges de l’amour, elle nous avait parlé de lui et il n’était pas très chaud pour nous voir. Elle ne resterait pas à Lille et, après les récoltes de septembre, ils iraient s’installer dans une maison en Basse-Normandie qu’il lui avait achetée sur ses économies. Il n’était pas question pour elle de rester dans le Nord où elle avait de trop mauvais souvenirs, de même qu’il refusait d’installer son couple dans la Marne et son intention était de rompre avec sa famille qui avait modérément apprécié le fait de le voir jeter son bonnet par-dessus les moulins (vieille expression agricole imagée) pour aller vivre en vieux barbon libidineux avec une gamine de 21 ans.

Janin le cadet entreprendrait la même démarche un peu plus tard, mais lui ira jusqu’à l’épouser, ce que Roger s’était obstiné à lui refuser, malgré les suppliques insistantes de Fanny, laquelle rêvait de mariage et de vie recluse avec son protecteur, là-bas à la campagne, loin des malfaisants et libérée des contraintes de la vie courante, du travail en particulier. C’était toi et moi contre le monde entier. Mais le monde allait gagner haut la main et à plates coutures. Le temps jouait pour lui, contre eux.

Dès les vendanges, elle s’était mise à le jalouser, sa difficile intégration dans un milieu populaire qui ne dédaignait pas lever le coude l’avait un peu isolée, d’autant qu’elle n’était pas très rapide à la cueillette et qu’elle passait chez ses compagnons de travail pour une petite bourgeoise perdue dans la campagne. Roger était plus à l’aise, et elle le jalousait pour des plaisanteries grivoises et des clins d’œil un peu trop appuyés vers des femmes peu farouches. Elle racontera même plus tard que l’une d’elles s’était introduite dans la chambre mansardée qu’ils occupaient dans les combles de la maison des propriétaires, un privilège jugé exorbitant par des saisonniers logés collectivement dans un hangar aménagé en couchettes avec une cuisine collective tenant lieu de salle à manger. C’était une faveur accordée à « la demoiselle » et à son prince charmant, déjà âgé pour l’exercice et d’un niveau culturel supérieur à la moyenne.

Après quelques semaines passées dans la Marne où Roger devait vendre sa maison avant que de partir pour le grand voyage, ils faisaient route vers la Normandie où une bâtisse à retaper les attendait au pied du Mont-Saint-Michel, pas loin des exploits de Bertrand Du Guesclin, qui avait épousé dame Tiphaine. Un petit coin chargé d’histoire et cette commune de Saint-Georges De Rouelley dont j’avais entendu parler dans un roman d’Aragon, La semaine sainte qui évoquait le peintre Géricault et son lieu de naissance.

Plusieurs années se passèrent ainsi sans qu’elle ne donne de ses nouvelles. Tout juste nous informa-t-elle d’un procès que lui attentait son bailleur à Lille pour impayés, mais elle était persuadée que Roger le juriste allait les tirer de ce mauvais pas, avec sa connaissance du droit et ses conseils avisés. Après plusieurs audiences au tribunal de Lille où ni l’une ni l’autre ne daignèrent se déplacer, nous en étions pour une somme rondelette à payer sous menace d’huissier. Nous ne pouvions que nous désoler devant la désinvolture des amants tout en ricanant quant aux compétences de l’ami Roger.

Il mourut un ou deux ans plus tard, d’un cancer du poumon et les deux fumaient comme des cheminées. Je n’allais pas leur jeter la pierre, ayant été moi-même un gros fumeur, même si partiellement repenti.

Avant son décès, Roger et Fanny nous avaient fait l’honneur de leur visite à l’occasion de l’enterrement du père « biologique » de Fanny. J’avais sympathisé avec Roger, que je tenais pour un type plutôt sympathique et estimable avec un côté paysan matois un peu ironique loin de me déplaire. Nous étions allés à son enterrement, et Fanny n’était pas la bienvenue au milieu de cette famille de paysans avares et catholiques pratiquants. Pour un peu, ils auraient tous dit que l’escapade amoureuse de Roger l’avait poussé dans la tombe, mais la famille ne serait pas débarrassée d’elle puisqu’elle reproduirait le même schéma avec le frère Michel, le seul qui avait été compatissant avec elle.

En attendant son nouveau prince charmant, de 30 ans son aîné cette fois, Françoise et moi étions allés la voir dans sa gentilhommière de Basse-Normandie, près du château de Domfront. Elle avait été renfrognée toute l’après-midi après notre arrivée, mais on l’avait surprise le soir à parler avec son défunt compagnon par-delà la mort et à attendre son retour imminent sur le pas de sa porte.

Un médecin fut dépêché à la hâte, qui diagnostiqua sans coup férir une bouffée délirante due au choc du deuil mais également à une structure mentale schizophrénique. C’est ainsi qu’il nous présenta le cas de Fanny qui ne pourrait s’améliorer qu’après un placement en établissement spécialisé.

Ce fut donc Pontorson, dans la Manche, où nous la laissions malgré ses protestations et ses jérémiades. Elle nous disait qu’elle était bien consciente que Roger était décédé et que son comportement n’était qu’une sorte d’hommage à lui rendu. Elle nous exhortait à la libérer des griffes de la psychiatrie inhumaine et nous demandait incidemment de lui faire parvenir une cartouche de cigarettes.

Elle sortit peu après et on lui proposait de la ramener chez nous, mais c’est à nouveau sur la Marne qu’elle mit le cap.

Le frère du défunt l’avait harcelée au téléphone, l’invitant à partager avec lui un appartement à Épernay, puisqu’il était en instance de divorce et que son épouse, handicapée et en fauteuil, était d’accord pour la séparation. Restait le problème de sa fille, Alice, mais elle était assez grande pour se débrouiller toute seule. Fanny était quand même venue chez nous, mais c’était sans arrêt des appels sur son téléphone portable et des conversations, où elle s’isolait, qui pouvaient durer des heures. Nous avions compris que c’était du sérieux et que le frère marcherait sur les traces de son aîné. Les deux frères ne s’entendaient pas, l’aîné dominant et la tête sur les épaules quand l’autre était plutôt faible et velléitaire. Après tout, c’était une façon, même si scabreuse, de retomber sur ses pieds après une période tragique qu’elle avait vécue dans la folie et la douleur.

Elle resta longtemps dans cet appartement de l’avenue de Champagne, à Épernay, son nouveau compagnon restant, en famille, chez lui à Reims. C’était comme s’il l’avait installée dans sa garçonnière et il venait la visiter dès qu’il en avait le loisir. Gentil jusqu’à l’insignifiance avec nous au début, Michel n’allait pas tarder à se montrer sous son vrai visage.

Le couple était déjà venu nous voir dans le Nord, et je l’avais entendu se lever la nuit pour assouvir son besoin d’alcool. On les avait emmenés à la mer, et des cannettes de bière s’entassaient dans le coffre, déplacées de sa voiture à la nôtre. Il faisait mine de chercher quelque chose et je le voyais boire sa bouteille d’une seule traite, à la fois honteux et mécontent de se voir surveillé.

Il avait acheté une maison dans un village à côté de Vitry-le-François, avait quitté femme et enfant et vivait maintenant avec elle dans leur nid d’amour à la campagne. Culpabilisé d’avoir laissé son épouse handicapée et sa fille, il buvait tant et plus, laissant libre cours à une agressivité jusque-là bien contenue.

C’est à cette époque que Françoise recevait des coups de téléphone où, saoul comme une barrique, il la traitait de salope, de sale pute et autres mots doux en la priant de venir instamment chercher sa fille qui commençait à l’exaspérer. On était tombés de haut, nous qui avions cru que tout allait bien en dépit de quelques engueulades compréhensibles pour un couple venant de se former.

On apprit par Fanny que Michel était alcoolique, on s’en était aperçu, qu’il avait des maîtresses, des pochardes rencontrées dans les bistrots sordides qu’il fréquentait. Il lui arrivait de se battre contre des clients tout aussi avinés que lui sous les prétextes les plus futiles. Il avait fait de la boxe, nous disait Fanny, et il lui en était resté une certaine compétence dans les joutes pugilistiques. J’imaginais ce sac d’os et son visage d’ange cabossé avec une calvitie naissante et des lunettes mal nettoyées en terreur des rings. « Le néant avec des lunettes », avais-je fini par l’appeler, ne s’intéressant à rien, ne sachant rien et ne comprenant rien à rien. Il dilapidait l’argent du ménage – en précisant que c’était le sien – en se ruinant en achats d’alcool, en payant des tournées générales au bistrot et en jouant de fortes sommes au tiercé et dans des jeux à gratter. Il était toujours perdant, mais la chance allait forcément tourner.

Fanny avait fait allusion à des comportements violents avec elle, en paroles, insultes variées dont le répertoire était puisé sur les comptoirs où il s’accoudait journellement, mais aussi en actes, ce qui était bien plus grave. Très vite, Roger nous était apparu par comparaison comme un puits de sagesse et un parangon de respectabilité.

Un jour, je pris le téléphone alors qu’il était en train d’injurier Françoise, ce qui était devenu une triste habitude. Je lui demandai d’arrêter son flot d’obscénités et, à mon tour, je lui dis en terme fleuri ce que je pensais de lui. J’eus un blanc au téléphone, comme s’il était sorti de son état d’ébriété pour prendre conscience de son ignominie. J’avais eu ma première vingince.

Cela ne l’empêcha pas de rééditer ses appels malveillants avec toujours cette demande expresse de venir instamment reprendre sa fille. Elle était déjà venue passer une semaine chez nous, à l’abri de son compagnon, mais il était venu la chercher et elle avait suivi celui qu’elle considérait encore secrètement comme son grand homme.

Peu de temps après, Françoise et moi avions loué un gîte près de chez eux. On était allés les voir et il s’était comporté comme un sagouin, en ivrogne agressif et vindicatif. Il avait renversé une coupe de champagne sur la robe de Françoise et avait fait de plates excuses avant de s’en prendre à moi qu’il appelait non sans mépris « l’intellectuel ». Il me soupçonnait d’ailleurs d’avoir eu des tendresses coupables envers celle qui était devenue ma fille adoptive. C’est alors que la querelle éclata.

– « En plus d’être un alcoolo, un pousse-mégot et un bon à rien, tu es aussi un authentique salaud, d’après ce que je vois.

– On peut sortir si tu veux. J’entendais cette formule de cour de récréation alors que Françoise me poussait à refuser l’affrontement.

– Oui, ce ne sont pas tes années de boxe qui vont m’intimider . J’ai une féroce envie de te démolir, toi qui non seulement nous pourrit la vie, mais qui fait aussi le malheur de ma fille ».

Fanny s’interposa entre nous deux alors que nous nous étions mis en position. Sa mère le poussait aussi afin d’éviter la bagarre. Il lui donna un coup involontaire comme pour la faire se retirer. C’est plus que je n’en pouvais supporter, étant moi-même un peu éméché. Je lui mis par surprise un violent coup de poing dans l’estomac et il se mit à vomir tripes et boyaux. J’avais gagné par k.o car il resta à terre avant d’être transporté par Fanny dans leur chambre. Ma vengeance était accomplie mais je me sentais minable et pour tout dire en total désarroi.

On avait passé des vacances dans l’Allier, près de Hérisson et de son festival de théâtre. Michel avait arrêté de boire et même de fumer. Fanny avait repris l’espoir d’une vie de couple harmonieuse et heureuse, elle qui ne l’avait jamais vraiment été.

Mais si le démon était devenu ange, l’ange avait un pied-bot. Il était vidé de toute énergie, de toute volonté, de tout désir. C’était devenu plus qu’une loque, un fantôme, un ectoplasme. Il passa le séjour à surveiller Fanny du coin de l’œil en la soupçonnant de vouloir le tromper. Il ne participait d’ailleurs pas aux tâches ménagères, refusait de conduire et nous suivait par ennui, souvent sans desserrer les dents. Au fond, il n’avait pas changé et on finissait par préférer le Michel qui buvait, celui qui était encore vivant. Son seul commentaire à l’issue de ces vacances ratées fut, en quelques mots, qu’il n’avait rien eu à payer et que c’était déjà ça. On ne pouvait même pas se plaindre de son manque d’élégance, c’était bien le moins après tout ce qu’il nous avait fait vivre.

Ils étaient venus quelquefois à Noël, lui restant assis toute la journée sur sa chaise en piquant dans les armoires des sucreries et des chocolats. Elle faisait les achats de Noël avec sa mère et je passais le plus clair de mon temps à écrire dans ma chambre, ne serait-ce que pour ne pas avoir à le côtoyer, dans la gêne et ce qui restait d’acrimonie.

Ils finirent par se marier devant une adjointe en la mairie de leur village et on était allés fêter l’événement dans un bistrot de Vitry où on s’était payé une bouteille de champagne. Un mariage triste où seule Fanny semblait heureuse. La journée s’était terminée par un dîner dans une brasserie de la ville et j’avais faussé compagnie à la tablée pour aller voir le Stade de Reims affronter l’Olympique Lyonnais à Delaune (score final 1 à 1). C’était la veille de Noël 2019, et on les avait quittés avec un petit espoir pour eux, sinon de bonheur – à l’impossible nul n’étant tenu – au moins de sérénité.

Si sérénité il y eut, elle fut de courte durée. Michel mourut du Covid le jour de Pâques 2020 et son enterrement ressembla étrangement à celui de son frère Roger. Dans les deux cas, Fanny endossait l’emploi de la veuve noire éplorée et la famille lui était encore plus hostile ; la petite intrigante qui avait conduit au tombeau deux braves hommes tombés sous ses charmes vénéneux.

Elle se rapprocha de nous et alla habiter avec un nouveau compagnon une maison en Mayenne, non loin d’où elle avait vécu avec Roger. Les Janin récupérèrent leur maison dans la Marne au bout de trésors de mesquineries procédurières et de maintes tracasseries administratives. Après tout, eux aussi avaient bien droit à leur vengeance.

11 mars 2026

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