
Leonor Fini, autre peintre surréaliste, avait fait le portrait de Leonora Carrington dont on a pu voir une exposition au musée du Luxembourg à Paris. Un réel enchantement, un éblouissement, une féerie tant son monde de conte de fées, de monstres et de merveilles nous parle et s’adresse à notre inconscient. Elle fut la compagne de Max Ernst et a côtoyé les surréalistes à New York avant de pousser l’exil jusqu’au Mexique, comme une Artaud au féminin, mais sans drame. Portrait d’une femme d’exception et d’une œuvre incomparable.
Un enchantement, du merveilleux, de la féerie. Les mots manquent pour partager l’émotion que l’on a pu éprouver au sortir de cette exposition Carrington au musée du Luxembourg, un après-midi caniculaire de la fin juin. D’’autant plus éblouissant que c’est quelqu’un qu’on ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam, ni de la pomme et du serpent. Une parfaite inconnue dont on a eu vent par la chronique Arts plastiques de Maurice Ulrich dans un numéro de L’Humanité, grâce lui soit rendue. Il y avait des reproductions de ses œuvres qui donnaient un avant-goût du festin de beauté auquel on allait prendre part. Leonora Carrington, sorcière, démiurge et magicienne.
La jeune fille – elle est née en 1917 dans le Lancashire dans une famille aisée, le père étant un riche industriel du textile – étonne par ses premiers dessins, ses premiers croquis, ses premières toiles. Des créatures, êtres et animaux saisis dans des décors tout droit sortis de ses rêves. On pense à l’univers d’un Lewis Carroll, le pasteur poète précurseur du surréalisme dont le passe-temps favori bien innocent était de photographier des fillettes. Les œuvres de cette période – elle est adolescente – ravissent et fascinent déjà par leur grâce et leur ouverture à un monde merveilleux où sylphides et elfes évoluent en apesanteur, dans un ozone magique.
Leonora Carrington va vivre avec le grand Max Ernst, surréaliste de la branche allemande à qui l’on doit notamment le sublime Monument aux oiseaux . On est en 1937 et la jeune anglaise a vingt ans lorsque le couple s’installe au cœur de l’Ardèche d’où un vieux film les montre heureux, chacun vaquant à ses occupations artistiques sous le soleil .
Une vie de rêve qui va vite se transformer en cauchemar. Ernst est inquiété pour ses déclarations anti-nazies. Il est prisonnier au Camp des mille, près d’Aix-en-Provence, qui a vu passer nombre de combattants républicains de la guerre d’Espagne, et deviendra citoyen américain après la guerre. Leonora quitte l’Ardèche dans le but de le retrouver, mais elle se perd en compagnie de quelques amis et se retrouve à la frontière espagnole où elle subit un viol. Traumatisée, elle est internée dans un asile à Santander en 1940. Elle s’en échappe et, après un mariage de complaisance à Lisbonne, part pour New York où elle est accueillie par un groupe d’exilés français ayant fui la France de Pétain parmi lesquels André Breton, Benjamin Péret, Wilfredo Lam et Claude Lévi-Strauss. Des Français embarqués à Marseille et réfugiés aux États-Unis, via la Martinique d’Aimé Césaire. Max Ernst l’avait déjà initiée au surréalisme et Breton publié l’une de ses nouvelles dans une réédition de son Anthologie de l’humour noir, car la dame, non contente de peindre et de sculpter, écrit romans, nouvelles et pièces de théâtre dont l’une sera mise en scène plus tard par Jodorowsky.
La membre de l’Internationale surréaliste part au Mexique, comme d’ailleurs Breton. Elle y rencontre Frida Kahlo, Diego Rivera et les muralistes mexicains mais aussi des poètes et des écrivains comme Carlos Fuentes ou Octavio Paz. À Mexico plane encore le fantôme de Léon Trotski, assassiné en 1940 par un aventurier à la solde de Staline. Paradoxalement, sa découverte de l’Amérique correspondra à des travaux plus classiques influencés par le grand siècle espagnol et le Quattrocento italien. Des tableaux admirables qui rompent avec son inspiration onirique tout en étrangeté. Qu’on se rassure, elle y reviendra vite.
En 1944, elle peint Artes 110 (l’adresse de son premier domicile à Mexico), un auto-portrait qui la représente en lévitation au milieu de nuages menaçants, de têtes d’animaux et de paysages lunaires. Les animaux sont d’ailleurs une constante de sa peinture, comme cette licorne derrière une fenêtre qu’elle a peinte en Ardèche. Conséquence de son passage en psychiatrie, elle peint aussi des monstres comme dans La joie du patinage qui la représente décharnée sur la croupe d’une sorte de dindon dans un paysage de cauchemar.
Elle se rapproche d’un Goya ou d’un Jérôme Bosch dont elle peint, à la suite d’un concours organisé entre plusieurs peintres dont Dali, La tentation de Saint-Antoine. Une pure merveille où, dans un décor biblique, on peut voir au premier plan un spectre barbu enseveli dans un drap blanc avec un jeune homme qui fait bouillir une marmite, des femmes tirant un voile et un petit cochon au premier plan, le tout bordé par une rivière où on peut apercevoir une sirène. C’est prodigieux d’inventivité et d’imagination et, comme Jérôme Bosch, elle peint un Saint-Antoine en paix qui ne semble pas être l’objet de tentations diaboliques.
Dans les années 1950, Leonora Carrington va orienter ses travaux et son inspiration vers le mysticisme, l’ésotérisme et le fantastique. Mais elle le fera toujours avec un sourire en coin, pas dupe de ses inclinations morbides vers le surnaturel ou l’épouvante. Elle règne en démiurge sur un monde de l’étrange où les trois règnes – animaux, végétaux et minéraux – se mêlent dans une profusion de signes et de symboles. Jung est passé par là avec son inconscient collectif et ses théories considérées par Freud comme apocryphes en ce qu’elles conduisent la psychanalyse au bord de la mystique, sur les rives mouvantes de l’irrationnel. Ainsi s’intéressera-t-elle aux tarots, à la divination, à l’alchimie et aux fantômes et tous ces thèmes feront partie intégrale de son œuvre en plusieurs parties distinctes qui nous valent des séries de tableaux inquiétants et aériens.
Elle s’intéresse aussi au Livre des morts tibétains, ou Bardo Thodöl à la cabale, aux cultes druidiques et à la gnose. Plus que tout, elle se passionne pour la culture amérindienne et les mythes aztèques et mayas. Elle n’est pas venue au Mexique par hasard et s’est imprégnée des richesses artistiques du pays, des apports qui se ressentiront dans son style.
En 1969, après les Jeux olympiques de Mexico et la tuerie de la place Tlatelolco (ou Place des trois cultures) qui verra nombre d’étudiants en révolte mourir sous les balles des militaires, elle quitte le pays sous la pression des autorités politiques qui n’apprécient pas ses prises de position contre le gouvernement d’Adolfo Lopez Mateos et du Parti Révolutionnaire Institutionnel (sic). La dame a aussi la tête politique, avec une morale, des valeurs et des convictions. Elle retournera aux États-Unis avec ses fils, qu’elle a eus avec le photographe Imre « Chiki » Weisz, et ne reviendra définitivement au Mexique qu’au début des années 1990. Le temps a fait son œuvre et Leonora Carrington est célébrée comme une artiste majeure du XX° siècle, sous la bannière surréaliste ou autrement.
Elle est à la fois peintre, sculptrice, romancière, nouvelliste et autrice dramatique. Une artiste totale dont toute la vie aura été un long cheminement vers son idéal de beauté dans la célébration du monde et de l’au-delà. Il suffit de regarder l’affiche de l’exposition avec un vieillard chevelu et barbu aux cornes de cerf avec à ses côtés une dame à la chevelure en auréole qui tient un enfant minuscule réchauffé dans sa parure. À gauche, une sorte d’ange tenant un tabernacle. Au-dessus, comme un toit en ardoise et au sol, un plancher de bois. Des thèmes religieux subvertis par des signes et des symboles avec des manifestations constantes du règne animal. Une toile qui résume assez bien – si c’est possible – l’univers luxuriant et foisonnant de Leonora Carrington.
Dans une salle, on peut voir un vieux film où elle est interviewée par un journaliste mexicain, dans sa maison de Mexico, quelques années avant sa mort. On y voit une vieille dame espiègle au visage rieur
où s’est attardé un reste de beauté. Fumant cigarettes sur cigarettes, elle semble se jouer de son interlocuteur, répondant parfois à côté des questions et s’amusant à le déconcerter par ses vues toujours originales sur la vie, les êtres qu’elle a côtoyés, son art, l’amour et bien sûr la mort qui approche. Elle mourra à 94 ans, en 2011.
Elle se révèle telle qu’en elle-même, en vieille dame de génie d’une dignité exemplaire. Après avoir vu, ébaubi, ses œuvres picturales, on tâchera maintenant de se procurer ses textes qui doivent aussi contenir des prodiges. On rêvera en tout cas longtemps, quoi qu’il puisse advenir, à Lady Carrington et à ses fantômes.
19 juillet 2026