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PUNK : 50 ANS DÉJÀ (Hope I’ll die before I get old)

Johnny le pourri et ses Sex Pistols live au Paradiso d’Amsterdam.Plutôt l’enfer en l’occurrence. Faisaient pas semblant, les mecs. Photo Wikipédia.

Le Pub-rock avait ouvert la voie avec Doctor Feelgood, les Ducks Deluxe ou Eddie & The Hot Rods mais il s’agit plus, au moins au début, d’état d’esprit et d’attitude que de musique. Les Punks sont les enfants de la crise économique, du chômage de masse, de la violence urbaine et des émeutes raciales. Et ils tiennent à ce que cela se sache.

On peut dater la naissance du punk anglais au 1° décembre 1976, la date du scandale provoqué par les Sex Pistols à l’émission de télévision grand public de Bill Grundy pouvant être considéré comme l’acte fondateur, la scène primale, même si elle se situe bien après l’ouverture de la boutique de fringues Sex de Malcolm Mc Laren et Vivien Westwood ou le concert du groupe au Chalet du Lac, à Vincennes . Ce jour-là, l’action se passe sur le plateau de ITV où Grundy a invité les Sex Pistols qu’il commence à présenter comme les nouveaux Rolling Stones. Moues plus que dubitatives des récipiendaires du compliment. Les quatre biberonnent leurs canettes de bière et fument leurs clopes à la chaîne, pressés d’en finir. C’est Matlock qui entame les hostilités, lâchant en abondance des « fuck » devant un Grundy prenant le parti d’en rire. Puis Cook et Jones entrent en scène, avec un langage encore moins châtié et avant que Rotten ne porte l’estocade en parlant d’« émission de merde ». Le scandale éclate le lendemain dans la presse de caniveau et le pari de Malcolm Mc Laren est réussi : son groupe a non seulement fait exploser l’audimat, mais les Sex Pistols sont le sujet de conversation n°1 devant toutes les machines à café du royaume. « Malheur à celui par qui le scandale arrive », avait écrit l’Ecclésiaste. Ici c’est tout le contraire. Les adultes les réputent sales, teigneux, alcooliques, drogués et dégénérés quand les jeunes les découvrent et vont se ruer sur leur premier single, « Anarchy In The U.K », en novembre 1976. En route pour la gloire.

Les membres du groupe hantaient la boutique de fringues sado-maso de Malcolm Mc Laren qui s’est dit qu’il y avait là un beau coup à jouer avec quatre jeunes turcs semi-délinquants, dessalés et mal embouchés qui pourraient secouer le cocotier d’un rock engoncé dans la pompe et la grandiloquence avec des pop stars de plus en plus évaporées et déconnectées des réalités. Ils ne savent pas jouer d’un instrument ? Qu’importe, ils apprendront et tout sera dans l’image. Une image qui devra correspondre aux réalités sociales d’un royaume désuni miné par la crise, le chômage de masse, les inégalités sociales et les conflits ethniques. Finie l’Angleterre traditionnelle du cricket, des clubs et du thé à cinq heures, elle est entrée de plain-pied dans la modernité, ou plutôt dans l’enfer moderne. En 1974, le gouvernement travailliste d’un Harold Wilson ressuscité a dû lâcher le pouvoir à cause des mouvements sociaux : les ports, les docks et les mineurs, cette classe ouvrière qui semblait pourtant lui être acquise. Mais les premières mesures d’austérité d’après crise ont favorisé le divorce. Le travailliste James Callaghan n’a plus, croit-il, qu’à invoquer la crise, mais les grèves et les manifestations redoublent d’intensité. En cette année 1976, les tensions raciales s’ajoutent aux conflits sociaux, comme on l’a vu avec le carnaval de Notting Hill. Thatcher mettra bon ordre à tout cela mais, avant son règne et sa politique que l’on qualifiera de « social-sadisme », le mouvement punk pourra adresser un dernier doigt d’honneur au pays dans un ultime éclat de rire.

Les Sex Pistols n’étaient pas totalement inconnus en France. Le 3 septembre 1976, les premiers punks français avait pu voir le groupe en action au Chalet du Lac de Vincennes, un concert organisé grâce à l’industrie du critique de Rock & Folk Pierre « Yvonin » Benain qui sera aussi le photographe des folles nuits du Palace. Grâce aussi à un Marc Zermati qui importe massivement les premiers singles du groupe (« Anarchy In The U.K » puis « God Save The Queen » en février 1977). Puis viendront « Holiday In The Sun » et « Problems » avant leur album produit par Chris Thomas chez Virgin, Never mind the bollocks (ou « Te bats pas les couilles » approximativement). Couleurs criardes rose bonbon et jaune citron et lettrage de lettre anonyme, la quintessence du mauvais goût, mais le laid peut être beau, disait Baudelaire. Entre temps, il y avait eu cette folle course-poursuite sur la Tamise à l’occasion du jubilé de la reine, le 7 juin 1977 où le groupe donne un concert à bord du Queen Elizabeth avant d’être rudement interrompu par 6 vedettes de la police arrivées à l’abordage. Nouveau scandale et gros titres dans la presse dite populaire.

La suite sera beaucoup moins drôle, avec une tournée américaine ratée, une escapade au Brésil sur les traces de Ronald Biggs, l’un des auteurs du hold-up du Glasgow-Londres en 1963 et la mort de Sid Vicious par overdose après son crime du Chelsea Hotel. Un premier John Lydon va maintenir l’outrage à un haut niveau avec Public Image Limited avant de devenir une vedette de la télé-réalité pas avare de déclarations vulgaires et cyniques. Quant aux autres… Johnny Le Pourri aura finalement été plus nihiliste qu’anarchiste, en chantre du « no future » et de l’espérance considérée comme « la laisse de la soumission » (Raoul Vaneigem), surtout avec PIL où il chantait son désir de mort sur des musiques de géhenne. Puis viendront les Damned, certainement les meilleurs, Clash et Jam dans une dimension plus sociale mais aussi Siouxsie And The Banshees, les Buzzcocks ou les Stranglers. Il serait long de refaire l’histoire de tous ces groupes, sauf à signaler que Clash et Jam incarneront le punk social et politique, laissant les Pistols à leur nihilisme. Car le Punk-rock a aussi fait mouvement vers l’espoir, la révolte et les luttes sociales. Elvis Costello, le grand Declan Mc Manus a plus à voir avec la New wave qu’avec le Punk proprement dit, de même qu’on passera vite sur Sham 69 dont on retiendra surtout l’engagement pour ne retenir de ce courant que Clash, les Jam et un certain Billy Bragg, avant les concerts Rock against racism et les mobilisations contre le néo-libéralisme de Margaret Thatcher. Largement à l’initiative du mouvement punk, les concerts Rock against racism seront d’importants moments de fraternité. À l’origine, il s’agit d’un mouvement initié par Red Saunders et Roger Huddle à l’hiver 1976 pour protester contre des propos racistes entendus dans les bouches de Eric Clapton, de Rod Stewart ou de David Bowie. Bowie compare Hitler à Mick Jagger quand Clapton fait l’apologie du théoricien raciste Enoch Powell (il s’en excusera et plaidera un alcoolisme effréné). De même, Bowie dira que « la Grande-Bretagne est prête pour un meneur fasciste» dans le magazine Playboy. Lui plaidera un abus de cocaïne. Le film White Riot, de Rubikah Shah, sorti en 2020, parle bien de ce mouvement social et politique.

Saunders et Huddle écrivent une lettre de protestation publiée par le New Musical Express et ils reçoivent quantité de soutiens pour créer Rock against racism. 1977 : le National Front de Martin Webster a le vent en poupe et grignote le grand Londres circonscriptions par circonscriptions. Le documentaire White riot, retrace avec précision la montée des fascismes dans ce pays qu’on croyait à la pointe de la démocratie et du libéralisme politique. Des discours du député d’Irlande du Nord Enoch Powell – théoricien du racisme – aux skinheads casseurs de pakistanais en même temps que fans des musiques jamaïcaines, il s’est développé un mouvement néo-fasciste monstrueux encouragé par les classes dirigeantes afin d’affaiblir la gauche et les syndicats.

Une extrême-droite qui bat le pavé, décomplexée, avec ses leaders rougeauds à cous de taureaux et ses suiveurs suant la haine. Rock Against Racism aura l’intelligence stratégique de se servir de la vague punk pour mobiliser la jeunesse contre le National Front et sa vision ethnique et bas du front du monde et de la société. Longuement interviewé, Red Saunders raconte dans les détails cette mobilisation profonde avec ses hauts faits d’arme. D’un fanzine punk avec lettrage façon lettre anonyme jusqu’aux concerts géants comme celui de Victoria Park, qui réunira 80.000 jeunes en prélude au carnaval de Notting Hill. On trouve en tête de pont – et sur scène, les Clash, le Sham 69 de Jimmy Pursey (poseur ambigu) , le Tom Robinson Band, X Ray Spex et tous les groupes de ska ou de reggae londoniens ; manière de bien faire passer le message que blancs, noirs et indiens ont tout intérêt à s’unir contre le marasme social qui va s’abattre.

Une question de classe, pas de races. Saunders, vieux gauchiste barbu rompu aux stratégies militantes, qui va plus tard unir R.A.R au mouvement social aux côtés de mouvements plus politiques (et plus radicaux). Mais Saunders n’est pas l’épicentre d’un film où tout le mouvement, des graphistes aux secrétaires en passant par les militants de base, peut s’exprimer sur cette aventure peu commune qui voit une simple association s’emparer des forces d’un mouvement musical pour terrasser la bête immonde. C’est d’ailleurs tout de travail de fourmi, ces tâches militantes, ce travail de conviction, d’argumentation et de créativité qui forcent le respect, pouvant servir de mode d’emploi à n’importe quel regroupement d’activistes. La note finale du film est d’ailleurs émouvante, qui dit que n’importe où et n’importe quand, des gens motivés et actifs peuvent changer le monde (si peu que ce soit, ajoutera-t-on).

Le Punk américain n’a jamais été très politique. Television et son leader Tom Verlaine étaient sous influence surréaliste, période Desnos et grand sommeil, avec des textes devant beaucoup aux poètes symbolistes français. Richard Hell et ses Void-Oid affichaient un nihilisme romantique et on peut les créditer d’avoir inventé la formule de la Blank Generation (Génération néant). Les Ramones ont fait de la politique pour rire avec des titres comme  Rocket To Russia ou « The KKK Took My Baby Away », mais de là à prendre ça au sérieux… Quant aux Talking Heads de David Byrne, leur deuxième album, More songs about buidings and foods, peut passer à la rigueur pour une critique de la société de consommation. Ne parlons pas de Johnny Thunder et de ses Heartbreakers, ramassis de junkies se foutant éperdument de la chose publique. Leur seul morceau un peu politique est ce « London Boys » en réponse au « I’m So Bore With The USA » de Clash.

Les hérauts du punk-rock, de Lester Bangs à Richard Meltzer, sont plutôt des sceptiques qui n’ont jamais aux changements politiques, mais il est vrai qu’à choisir entre républicains et démocrates… Et puis, les mouvements sociaux, syndicats et associations d’activistes sont moins actives qu’en Europe.

Le Punk américain, né dans les bouges du Bronx, a toujours été « arty », influencé par les poètes et les littérateurs européens, surtout français. Contrairement à son versant anglais, le Punk U.S n’a jamais accordé beaucoup d’importance à la politique, pas plus qu’au social, à part une Patti Smith (déjà citée) et un Bruce Springsteen (si peu punk il est vrai). Idem pour Mink Deville ou Blondie, têtes de gondole dont les convictions politiques sont restées secrètes. On aura par la suite des artistes un peu poseurs comme Lydia Lunch ou les Lounge Lizards et des groupes un peu politiques, mais au énième degré, comme B52 ou les Residents.

Le Punk et sa révolte nihiliste sera absorbé par la New Wave, adaptation des grandes compagnies au nouveau cours. Dès la fin des années 1970, les punks feront partie du folklore urbain, survivances d’un temps révolu où la jeunesse a failli ébranler le monde à coup de guitares et de vociférations. No future !

Extrait du livre LES POLITIQUES DU ROCK – Camion blanc – 2023 (sources Manuel Rabasse Anarchy in the UK, le Punk au Royaume-Uni, même éditeur).

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