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NOTES DE LECTURE 86

FRANCIS CARCO – L’HOMME DE MINUIT – Albin Michel / Le livre de poche

Carco, comme Charles-Louis Philippe, Pierre Mac Orlan ou Eugène Dubit, a été classé parmi les écrivains populistes, un courant littéraire qui a pu se prolonger avec des auteurs comme René Fallet ou Alphonse Boudart, ce qui n’est pas synonyme de médiocrité

Carco est le poète des bas-fonds, de la goualante, des filles de joie et des mauvais garçons, un univers qu’il décrit parfaitement dans Jésus la caille par exemple. D’autres romans de lui inclinent plus vers le polar, comme L’homme traqué ou cet Homme de minuit.

Les Folie’s, un music-hall minable avec magiciens, acrobates, girls de beuglants. Jim et Jimmy, tous deux d’origine anglaise, y ont un numéro d’acrobates bien rodé. Une vieille dame est retrouvée morte dans une cave où elle se réfugie la nuit, passant ses journées à vendre des souvenirs du music-hall voisin. La police interroge les artistes du music-hall, sauf bizarrement les deux acrobates.

D’autres personnages se mêlent à l’intrigue : Astrille, un journaliste qui parle d’écrire un roman sur ce fait divers, Fredin qui a longtemps été le mari de la morte avant qu’elle ne le trompe et s’adonne à la prostitution, le concierge et une vieille dame qui prétend avoir tout vu. Il y a aussi Morgan, un impresario anglais qui veut leur faire signer des contrats et le personnage de la mère du criminel qui sent les choses.

Astrille soupçonne les acrobates et on comprend vite, même si ce n’est pas dit explicitement, que c’est Jimmy qui a fait le coup, soupçonnant la vieille d’avoir beaucoup d’argent dans la cave. Jimmy avec la complicité de Jim, dit Le boiteux, qui faisait le guet. La dame avait parlé d’une maison qui lui appartiendrait à Maisons-Laffitte, d’où les espoirs de magot.

Il n’y a pas d’enquête et on suit chapitre après chapitre les deux acrobates et leurs angoisses, leurs peurs d’être découverts, leurs actes manqués… On pense, même si évidemment ce roman n’est pas de cette dimension, au Crime et châtiment de Dostoïevski, non seulement à cause de la culpabilité qui les ronge mais surtout à cause de ce crime absurde qui leur est apparu comme évident, presque nécessaire.

Le roman se termine dans un cabaret russe où Jim et Jimmy font une dernière fois leur numéro à l’invite du patron, avant une descente de police.

Ce n’est pas du meilleur Carco et on reste un peu perplexe quant à la motivation des meurtriers, sauf à leur trouver des raisons qui relèveraient de la psychologie, voire de la psychanalyse. Si la fameuse atmosphère qui fait le prix des romans de Carco est encore présente, l’intrigue déçoit. Dommage.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU – ÉMILE OU DE L’ÉDUCATION (1 et 2) – Gallimard / Flammarion

Rousseau encore, et son traité d’éducation. Même si Jean-Jacques a connu une longue période de purgatoire, on y revient de plus en plus. Si ses concepts un peu naïfs du bon sauvage perverti par la société ont pu faire sourire, il y avait bien d’autres choses chez Rousseau, penseur politique et social.

Une longue introduction nous dit comment Rousseau a révolutionné l’éducation de son temps en faisant de l’enfant un être en devenir qu’il s’agit d’amener à se développer en dehors des cadres autoritaires et patriarcaux. Rousseau distingue l’éducation des choses, l’éducation de la nature et l’éducation de l’homme, la seule sur laquelle il est possible d’agir.

Rousseau commence par une critique sévère de l’éducation de son temps avec les nourrices en substituts des mères et les précepteurs à ceux des pères. Tout cela rend à détruire la cellule familiale. Pour appuyer sa démonstration, il crée un personnage orphelin, Émile, dont il sera le gouverneur (et non le précepteur car le précepteur transmet des savoirs alors que le gouverneur apprend à vivre).

Le gouverneur Rousseau nous dit qu’il a choisi un enfant d’aristocrates (les pauvres acquièrent les enseignements par l’expérience directe) et un enfant en bonne santé, car il n’est pas médecin et ce rôle serait préjudiciable à sa fonction. Le gouverneur doit, en outre, devenir l’ami de l’enfant.

Les premières pages ont trait à la puériculture (nourrir au sein, lait, température, maillot, diététique…), tout cela assez ennuyeux et on ne comprend pas trop les préventions de Rousseau contre la médecine. Puis c’est le vieux principe rousseauiste qu’il vaut mieux vivre à la campagne qu’à la ville, et seul ou en famille plutôt que de se regrouper en communautés où l’individu perd de sa liberté.

On l’aura compris, les principes de l’éducation rousseauiste visent à faire de l’enfant un adulte autonome et émancipé qui soit aussi un bon citoyen, privilégiant l’intérêt général à ses intérêts propres. Les idées sont pour lui plus importantes que le langage, qui s’acquiert au rythme de l’enfant. Pour lui, le langage inarticulé des bébés est le langage premier de l’humanité, une sorte de pré-langage universel d’avant Babel. Rousseau prône la mesure en tout. Il faut laisser les bébés pleurer mais essayer aussi de comprendre pourquoi ils le font. L’enfant est un être qui a déjà de gros besoins et peu de forces pour les satisfaire, d’où sa frustration. Le tout est de les comprendre et de les aimer et c’est pourquoi il prône une double éducation du gouverneur et de la nourrice. Les aimer n’est toutefois pas de céder à leurs caprices, mais de leur faire comprendre que les limites existent et que si leurs désirs comptent, leur assouvissement complet n’est pas possible, sauf à en faire des enfants tyranniques : l’enfant roi, comme on le dit aujourd’hui. Il insiste aussi pour que les apprentissages soient le fait des enfants, notamment dans la découverte de l’espace et pour les premiers pas. Rousseau conseille en toutes choses de laisser faire le temps et la nature, de ne rien brusquer et de ne pas vouloir orienter dès les premières années l’enfant vers ce que nous voulons qu’il devienne. Il fait beaucoup de comparaisons avec le règne animal et avec les enfants de paysans qui, selon lui, sont mieux élevés car mis plus en harmonie avec la nature qu’avec la société. On retient de ce premier livre qu’à tout prendre, l’éducation, si elle doit s’exercer, a à le faire discrètement, comme pour favoriser le développement naturel et instinctif.

Le deuxième livre commence donc à l’enfance, lorsque le langage est acquis et que le bébé n’a plus à pleurer pour satisfaire ses besoins. Rousseau écrit d’emblée que l’enfance devrait être un temps sacré où le bonheur qu’on éprouve alors ne reviendra jamais. Raison de plus pour respecter cet âge et ne pas le contrarier avec des problématiques d’adulte, un dressage, une trop grande sévérité ou une obligation prématurée à prendre conscience des réalités de la vie qui se fera bien assez tôt.

Rousseau philosophe sur le bonheur à partir de Sénèque, d’Épicure mais aussi de Spinoza. Le bonheur est l’équilibre entre nos désirs et nos forces, entre notre volonté et notre puissance. « Veux ce que tu peux ». On s’éloigne un peu d’Émile avec les fondements de la philosophie rousseauiste. Les passions, tristes, l’ambition démesurée, l’envie et les désirs trop grands entretiennent l’illusion et ne donnent que des succès de prestige. L’enfant doit être respecté, mais pas idolâtré et, tout en voyant en lui l’espace des possibles et des potentialités, il faut savoir le ramener à la réalité et satisfaire à ses demandes lorsqu’il s’agit de réels besoins, pas de souhaits et de désirs chimériques. Rousseau se sent proche d’un John Locke, philosophe des droits naturels, et condamne les vues d’un Hobbes qui ne voit que sauvage concurrence entre les hommes.

Rousseau est donc partisan de l’éducation négative, qu’il appelle parfois naturelle. Il insiste sur le fait que l’enfant n’est pas un être de raison et qu’il ne sert de rien de lui faire comprendre les choses par des idées ou des arguments. À ce stade, il a besoin de comprendre qu’il est faible et que vous êtes fort, qu’il se sente protégé et aimé. À ceux qui lui reprochent sa vision des choses car elle ne tiendrait pas compte des réalités, Rousseau leur répond que ce n’est pas lui qui a fait ce monde tel qu’il est. Toujours cette dichotomie entre nature et société.

Toute punition doit être envisagée comme la guérison d’une maladie, non comme une sanction. Rousseau en vient ensuite à la question de la propriété qui ne doit pas être accaparement mais doit faire l’objet d’un accord général, si besoin par contrat. C’est un peu « la terre à ceux qui la travaillent ». Rousseau met aussi en garde contre les valeurs d’adultes que les enfants n’ont pas , par rapport au devoir, à la vérité, aux réalités. C’est pourquoi il est vain de punir en fonction de ces notions.

« L’enfance est le sommeil de la raison », dit-il. Non seulement il ne faut pas juger les enfants selon nos critère d’adultes, mais il est tout aussi vain de projeter sur eux nos ambitions déçues, nos projets non réalisées, nos propres frustrations.

Pour Rousseau, l’enfant n’a ni jugement ni mémoire véritable, il n’est que sensations, et c’est pourquoi il est vain de le gaver d’instruction, de faits, d’idées, d’enseignements en quelque matière que ce soit. Il entend le démontrer par l’histoire et la géographie, mais surtout par les langues et s’appuie sur Le corbeau et le renard de La Fontaine pour achever de convaincre. L’enfant l’apprendra par cœur, mais le sens précis lui échappera.

Rousseau prône aussi l’éducation physique, à la spartiate. Pour lui, c’est sa thèse principale, le corps et l’esprit doivent se développer ensemble. Toujours cette volonté de conduire en sous-main et de faire en sorte que l’enfant en vienne à agir selon votre volonté. « Ne rien faire et pourtant tout faire ». Et Rousseau de prendre des exemples concrets avec Émile. Mieux vaut faire manipuler aux enfants des objets et les confronter à des difficultés concrètes. On retrouve un peu tout cela dans la pédagogie Montessori. Rousseau conseille sur tout : l’exercice physique, l’habillement, l’alimentation, la literie, la santé… C’est souvent ennuyeux et il faut retenir qu’il veut habituer l’enfant à ce qui peut lui arriver de désagréable afin qu’il s’endurcisse, qu’il ne ressente ni peur ni haine. Il s’agit surtout d’éveiller ses sens et il insiste sur le toucher. Il parle maintenant d’éducation exclusive et critique l’éducation des aristocrates trop en rapport avec leur rang et leur mode de vie. À titre d’exemple, il est plus utile, écrit-il, de savoir nager que de pouvoir monter à cheval. L’importance des activités ludiques est également mise en avant. Rien de tel que la sociabilité et l’éducation par le jeu. Et puis la musique, indispensable chez Rousseau. Si l’enfant est trop jeune pour le concept ou le raisonnement, il ne l’est pas pour l’expression artistique. Rousseau en vient naturellement au dessin, à la géométrie, aux formes. Cependant, il est ambivalent envers l’imagination qui apparaît souvent pour lui comme un refus des réalités, pas comme une faculté de création.

« La gourmandise » est le paradis de l’enfance », écrit-il, plaidant pour la tolérer en tant que plaisir souverain des petits. Il parle beaucoup de l’alimentation en général et en profite pour vitupérer contre les mangeurs de viande. Le pain, les légumes et les fruits doivent être les aliments de base.

La bonne éducation pour Rousseau tient donc dans l’instinct, Ie naturel, l’expérience, les sens, le jeu et le plaisir et le gouverneur est celui qui guide sans rien imposer. Il y a encore deux tomes à Émile, le troisième sur la pré-adolescence (12 à 15 ans) et le dernier sur la fin de l’adolescence et le commencement de l’âge d’homme. Mais on s’arrêtera là.

Après tout, que valent les discours sur l’éducation d’un homme qui a abandonné à l’assistance publique la plupart de ses enfants ? On plaisante, bien sûr.

ERNEST HEMINGWAY – DIX INDIENS / 50.000 DOLLARS – Gallimard / Prestige Littérature

Je n’ai jamais été un fan d’Hemingway. D’abord le côté phrases courtes (sujet – verbe – complément) qui m’a toujours paru tourner le dos à la littérature, ensuite ce côté dur à cuir, baroudeur, aventurier qui ne m’a jamais vraiment intéressé. Ici, ce sont des nouvelles dont la plus connue, Les neiges du Kilimandjaro. Hemingway à petites doses donc, pourquoi pas ?

Dans 10 indiens, une famille d’Américains revient d’un match de base-ball le 4 juillet et leur véhicule a croisé des indiens ivres morts le long de la route. Nick, le fils, est amoureux de Prudence, une indienne, mais son père lui apprend qu’il a vu la fille avec un autre. Nick a le cœur brisé.

Les neiges du Kilimandjaro est sa nouvelle la plus connue. Harry, un écrivain sans succès, a attrapé la gangrène lors d’un safari en Afrique et il se sent mourir au pied du Kilimandjaro. Entre deux conversations dans la tente avec sa femme Helen, une riche héritière avec laquelle il règle ses comptes, il se remémore des passages de sa vie aussi bien en Europe centrale après la guerre qu’en Turquie, à Paris ou aux États-Unis. Malgré la sollicitude de sa femme et l’arrivée d’un avion pour le secourir, Harry mourra dans les hauteurs, au-dessus de la plus haute montagne d’Afrique. Une méditation sur l’existence et les regrets qu’elle laisse, sur l’amour et ses non-dits, sur le temps perdu, les occasions manquées et surtout sur la mort qui arrive dans un cadre sauvage où toute vie semble menacée. Peut-être ce qu’il a écrit de mieux avec Le vieil homme et la mer.

Dans La capitale du monde, l’auteur décrit une auberge à Madrid où descendent régulièrement trois matadors et leurs picadors, en plus de curés galiciens et de prostituées. Trois matadors en perte de vitesse, l’un qui a peur de toréer, un autre passé de mode et un troisième malade. Mais c’est Paco, un serveur, qui attire l’attention. Il voudrait être torero et renonce à un meeting anarcho-syndicaliste pour s’entraîner avec son collègue Enrique. Enrique attache des couteaux sur une chaise et Paco doit toréer avec un torchon à vaisselle. Le jeune garçon trouve la mort, l’artère fémorale perforée. Il tente de se remémorer l’acte de contrition mais n’y parvient pas, s’éteignant en perdant ses illusions.

Passons vite sur Hommage à la Suisse, trois conversations entre des voyageurs américains dont le train a été retardé avec la serveuse d’un café proche de la gare de Vevey. D’un intérêt moyen, disons.

On passe à une longue nouvelle, L’heure triomphale de Francis Macomber. Encore une histoire de safari. Macomber, un Américain, a détalé devant un lion qu’a achevé Wilson, un Anglais guide de chasse. L’épouse de Macomber est effondrée devant ce qu’elle considère comme de la lâcheté et Macomber lui-même n’en finit plus de s’excuser pour son comportement. Sa femme ne le voit plus de la même façon et Wilson tente en vain de relativiser ce qui apparaît comme un échec. Pour se racheter, Macomber parle d’aller chasser le buffle. La chasse au lion est longuement décrite et l’animal blessé a fait fuir Macomber qui, pour le buffle, se dit qu’il fera preuve de plus de courage. Le ménage bat de l’aile et sa femme est censée rester avec lui pour son argent mais elle passe une partie de la nuit avec Wilson devenu son héros quand elle méprise son mari. Macomber tue deux buffles depuis la voiture et, si Wilson le félicite, sa femme n’est pas admirative devant ce fait d’arme. Un troisième buffle, blessé, surgit des fourrés et, alors que les deux hommes empoignent leur fusil, la femme de Macomber tire depuis la voiture et tue accidentellement son mari qui avait vaincu sa peur. Wilson pense qu’il s’agit d’un meurtre et que, contrairement aux apparences, c’est Macomber qui aurait quitté sa femme, pas l’inverse. Il commençait à l’apprécier, en homme courageux qui avait triomphé de ses peurs.

Un épisode de la guerre d’Espagne avec Le vieux près du pont.Dans l’Èbre, les fascistes attaquent et un vieillard reste immobile, regardant passer les véhicules sur le pont. Il explique à l’auteur, engagé côté républicains, qu’il s’inquiète sur le devenir de ses bêtes qu’il a dû abandonner à cause de l’artillerie.

Dans C’est aujourd’hui vendredi, ce sont les trois légionnaires qui échangent des propos décousus après la crucifixion de Jésus. L’aubergiste hébreu, Georges, leur sert à boire et ils sont tous admiratifs devant le comportement héroïque du supplicié. L’un des légionnaires est malade, repentant ?

La lumière du monde, est-ce Alice, la prostituée obèse ? Tom et Tommy se font virer d’un café et continuent à boire dans un autre attenant à la gare. Un rade où trois prostituées leur font des avances, dont Alice, grosse femme au sourire d’ange. Une dispute entre Alice et une autre prostituée à propos de Stanley « Steve » Ketchell, boxeur battu naguère par Jack Johnson. Les deux hommes repartent, laissant là les filles et quelques indiens. C’est tout.

La fin de quelque chose, ou une partie de pèche près d’une ancienne cité ouvrière bâtie autour de la forêt et du bois. Un couple – Nick et Marjorie – dans une barque qui finit par se disputer, l’homme se dévalorisant dans la haine de soi. Marjorie regagne l’autre rive et Bill, l’ami d Nick, vient le rejoindre. Nick l’envoie promener à son tour.

Une journée d’attente ou l’histoire d’un enfant qui a la grippe et à qui son père fait la lecture après le passage du médecin. Il est persuadé qu’il va mourir car on lui a annoncé 102 de fièvre et, en France, le maximum était à 42. Le père le rassure et dissipe le malentendu, mais l’enfant a pris conscience qu’il est mortel et il pleure souvent.

Là haut dans le Michigan et encore à Horton’s Bay (Michigan), Jim Gilmore y est forgeron et en pension chez les Smith dont la servante – Liz – est secrètement amoureuse de lui. Après une partie de chasse bien arrosée, Jim et les autres chasseurs dînent chez les Smith et il emmène Liz en promenade après le repas. Mais il est saoul quand il essaie de la posséder et elle perd toutes ses illusions et enterre ses rêve d’amour romantique.

Trois jours de tourmente est un peu la suite de La fin de quelque chose. Nick se saoule avec Bill en parlant de base-ball puis de littérature. Fin saouls, ils décident de partir chasser. Bill lui dit qu’il a bien fait de laisser tomber Marjorie dont les parents parlaient déjà de fiançailles. Nick fait semblant d’être d’accord, mais on sent bien qu’il la regrette.

Le second recueil – 50.000 dollars – débute sur la nouvelle éponyme. Jack Brennan, un boxeur sur le retour, doit affronter Wilcott, un Tchécoslovaque. Jerry, le narrateur, a été naguère son entraîneur. En méforme, son entourage décide de l’envoyer dans un camp d’entraînement du New-Jersey. Manager, entraîneur, tout son entourage plus des journalistes et des bookmakers sont présents. Hogan, son manager lui met la pression alors que Jerry tente de le motiver en discutant avec lui. Mais Brennan a des insomnies et il les combat en buvant sec. Brennan annonce à Jerry qu’il a misé 50.000 dollars sur son adversaire et il a du mal à comprendre ce choix avant de l’admettre. Le soir du combat au Madison Square Garden, Brennan l’Irlandais commence à prendre l’avantage avec d’incessants crochets mais, au fil du combat, il ne tient pas physiquement et baisse pavillon. L’adversaire lui avait donné un coup en-dessous de la ceinture, non sanctionné, mais lui a match perdu pour le même geste, involontaire de son côté. Il n’a plus qu’à rentrer chez lui, amer. Sa carrière est terminée et son hernie s’est ouverte. Ses 50.000 dollars ne lui seront pas d’une grande utilité. La fin crépusculaire d’un boxeur sur le déclin.

Après la boxe, les courses hippiques. Un gamin évoque le temps où son père, un jockey, l’emmenait avec lui sur les champs de course, en Italie puis en France. On comprend qu’il a un penchant pour la boisson et qu’il a trempé dans des paris truqués. Il s’achète un cheval, Gilford, et prend le départ d’une course où il trouve la mort et où son cheval, blessé, est abattu. Gardner, un jockey ami de son père, dit au gosse de ne pas écouter les ragots à son sujet . « C’était un type bien ! ».

Avec L’invincible, c’est un peu la même histoire, sauf que transposée dans le milieu de la tauromachie. On sait la passion que Hemingway avait pour la discipline. Manuel, torero sur le retour, vient demander du travail à Retana et, après moult supplications, il accepte de le faire participer à une course de nuit.

Manuel réussit à recruter un picador, Zurito et Fuentes, un gitan. Le combat semble victorieux et les journalistes en viennent à parler d’un retour en grâce pour Manuel mais, comme il fallait s’y attendre, le taureau, après avoir blessé deux chevaux, finit par l’écorner. Manuel est transporté à l’infirmerie où un médecin ne donne pas cher de ses chances de survie. Tout ce qui intéresse le moribond est de savoir « s’il marchait bien ».

Le champion avec Nick, un gamin trimardeur qui a été chassé du train par un serre-frein. Il marche et rencontre un homme – Ad Francis – défiguré et qui se dit fou. Le gosse s’aperçoit vite que la clairière est un rendez-vous de trimardeurs avec Bugs et Mister Adams, un noir. Lorsque Ad veut se prendre de querelle avec Nick, Mister Adams l’assomme et tous partagent les quelques victuailles qu’ils ont réussi à amasser. Le gamin s’en va plus loin et se retourne pour regarder encore le feu dans la clairière.

Le village indien et encore un Nick ((il y en a beaucoup) qui voyage en canoë avec son père médecin, son oncle George et deux indiens. Il s’agit d’aider une indienne qui accouche et le docteur doit pratiquer une césarienne. L’enfant est sauvé mais son père se tranche la gorge. Là aussi, un enfant découvre la mort et les adultes tentent de le rassurer.

C’est enfin Les tueurs, Al et Max qui entrent dans un restaurant en plein après-midi et intimident George, le serveur, Nick Adams, un client et le cuisinier noir. Ils finissent par neutraliser le personnel et le client en leur disant qu’ils attendent un dénommé Ole Anderson, qu’ils ont pour mission de tuer. Ils s’en vont et les otages, libérés, vont prévenir Ole que des tueurs le cherchent. Ole Anderson, un ancien boxeur qui reconnaît avoir une dette ne veut pas bouger. Le personnel et les quelques clients du restaurant, en revanche, pensent à quitter la ville.

Ce n’est pas ce recueil de nouvelles inégales qui va me réconcilier avec Hemingway. Certaines pages sont émouvantes et le style est plus imagé qu’on a pu le dire. Mais les thèmes varient peu : safaris, boxe, tauromachie et la guerre, qu’il a faite en tant que correspondant de presse. Les hommes sont tantôt braves, tantôt lâches et les femmes invariablement des garces ou des traîtresses. On glorifie les notions de courage, de bravoure, de virilité. Pourtant, beaucoup d’écrivains mettent Hemingway au pinacle, peut-être pour sa vision de l’Amérique et de la faillite du rêve américain. Ce n’est pas mon cas.

WILLIAM IRISH – LA TOILE DE L’ARAIGNÉE – Belfond / Le livre de poche

Cornell Woodrich, alias William Irish, un petit air de privé alcoolo. Photo Wikipédia

Des nouvelles de William Irish préfacées par Truffaut. Irish n’est pas vraiment un auteur de polar et il a plus à voir avec le fantastique et ce qu’on a pu appeler la « série blême ». Truffaut a porté à l’écran deux de ses romans (La mariée était en noir et La sirène du Mississippi), deux histoires de héros romantiques trompés par des aventurières et meurtris par la vie. La préface de Truffaut nous parle surtout de ces écrivains de polar américains, souvent malheureux et ignorés dans leur pays. Ce fut le cas de Irish, mort des complications d’un diabète avec amputation de la jambe.

Des tombes pour les vivants, la première nouvelle, est surprenante. Bud Ingam est retrouvé par un gardien de cimetière en train de profaner une tombe. Il est arrêté par la police et la nouvelle est le récit de son histoire. Son père est revenu de la guerre avec une perte de ses fonctions cérébrales, réduit à l’état de légume. Un croque-mort l’a déclaré mort et on l’a enterré, mais on l’a enterré vivant car, pris d’un doute, la veuve a fait rouvrir la tombe et les ongles étaient couverts de morceaux de bois et les doigts étaient ensanglantés. Le fils est traumatisé. Il surveille les cimetières pour vérifier si de telles horreurs ne pourraient se reproduire.

Ingram aperçoit dans un cimetière des tombes avec des systèmes d’aération et des tuyaux. Il est rattrapé par des hommes qui veulent à tout prix l’empêcher de dévoiler sa découverte. C’est la secte des « amis de la mort », et ils lui proposent d’en faire partie pour le museler. Entre temps, il rencontre Joan dont il tombe amoureux et il refuse de lui révéler le secret de peur de la compromettre. Après avoir été intronisé par la secte et avoir subi un simulacre de mise en bière, Bud décide de s’enfuir avec Joan et ils se donnent rendez-vous à la gare centrale.

Mais Joan est à son tour kidnappée par la secte et Bud pense qu’elle a été enterrée vivante, comme les autres. Alors qu’on peut penser qu’il s’agit là d’un cauchemar paranoïaque, l’inspecteur de police l’écoute religieusement et enquête. Des policiers sont aussi compromis dans la secte, une organisation criminelle qui choisit des gens riches pour les faire empoisonner par leur entourage, sous la contrainte, jusqu’à ce qu’on les croit morts. Sauf que l’effet du poison dissipé, les enterrés retrouvent leur respiration et peuvent boire grâce aux dispositifs installés. On ouvre leurs cercueils et on les amène à croire qu’ils sont immortels, ainsi grossissent-ils les effectifs de la secte et on leur demande de trouver d’autres victimes. Bud Ingram ira dans le cimetière new-yorkais où la secte sévit et Joan, à demi-enterrée dans une robe de mariée, apparaît, sauvée. Une histoire un peu tirée par les cheveux, pas crédible pour deux sous, mais qui intrigue et fait peur.

Dans À mourir de rire, Johnson, un:médecin, prévient le commissariat pour un simple rapport de routine dans le cadre de la mort d’un fermier, Eleazor Hunt. Détail particulier, le défunt est mort en état d’hilarité avec un livre d’histoires drôles dans les mains. À la suite de quelques constatations, le policier Traynor trouve la mort suspecte. Quelques indices (un duvet de poulet, quelques plumes) l’amènent à enquêter autour de Frears, un valet de ferme qui semble vouloir lui cacher l’existence d’un puits. Le supérieur de Traynor lui conseille de laisser tomber faute de preuves, mais il va dans un café pour entendre parler de Hunt, de son absence totale d’humour et d’un pactole pour le passage d’une route à côté de sa propriété. La vérité était dans le puits et Traynor y trouve un sac où est l’argent. La jeune veuve de Hunt avait conçu un plan avec Frears, son amant, pour récupérer l’argent en lui faisant avouer la cachette et en le chatouillant avec des plumes, lui qu’ils savaient chatouilleux à mort.

Dans Mamie et moi, un livreur de lait sauve un bébé kidnappé par des truands. Les parents, les Ellerton, avaient recommandé aux ravisseurs de lui donner une marque de lait précise et le livreur s’étonnait de devoir en livrer à un endroit où il n’était jamais allé. C’est le cheval qui s’appelle Mamie, et il aura bien mérité ses morceaux de sucre.

Les Harlan se plaignent de ce que quelqu’un leur pique régulièrement leur bouteille de lait sur le palier. Harlan tend un piège au voleur, un fil relié à son lit. Le voleur – un clochard – est pris au piège et Harlan se défoule dessus jusqu’à le tuer accidentellement. Il met le corps dans un appartement voisin mystérieusement ouvert et l’allonge sur le lit inoccupé avant de fermer la porte. Il décide de prendre congé à son travail et de déménager, mais on le menace de licenciement et son propriétaire n’accepte pas sa proposition de quitter les lieux avant la fin légale du bail. Harlan ne mange plus, ne dort plus, est irritable et commence à boire. Sa femme lui apprend que l’appartement voisin où il a caché le corps est inoccupé depuis des mois. Elle se plaint d’odeurs persistantes dans l’immeuble. De nouveaux locataires emménagent dans l’appartement vide et Harlan a tellement peur qu’ils découvrent le corps qu’il tue l’homme à coups de marteau. Il est embarqué par la police et le gardien l’informe que le clochard que Harlan croyait avoir tué était un ami à lui qu’il avait autorisé à passer quelques nuits dans l’appartement vide . Il s’était fait soigner à l’hôpital. Un vrai meurtre pour en cacher un faux… C’était Un cadavre sur le palier.

C’est ensuite La vie est parfois étrange, où un homme tue une femme (la sienne?). Après l’avoir observée dans son agonie, il décide de tout dire au gardien de l’immeuble mais ne le fait pas. Il va dans un café où il est interpellé par des gens prétendant le connaître et tout cela se termine par une bagarre. Vidé par le barman, il jette une poubelle contre la porte vitrée du café avant d’être interpellé par la police. Son avocat vient à son secours et il sort libre. Il a tué une femme et il a passé la nuit en détention pour scandale sur la voie publique.

La dernière nouvelle, Une nuit à Barcelone, est la plus longue. Maxwell « Maxi » Jones » est le leader d’une formation de jazz en tournée européenne. Le groupe joue à Barcelone quand Freshman un flic du FBI, vient lui demander de le suivre pour un meurtre qu’il aurait commis dans le Tennessee.

Jones explique à Freshman qu’il n’est pas coupable du meurtre du shérif adjoint et de sa fille dans un village du Tennessee, tués par balle et brûlés dans l’incendie d’une cabane. Il avait été recruté comme chauffeur par le shériff et c’est lui qui a commis le meurtre avant de l’accuser.

Le récit ne convainc pas le policier mais Jones lui demande une faveur : le laisser jouer une dernière nuit à Barcelone. Accordé et Freshman prend place au devant de la scène, prêt à déjouer toute tentative de fuite. Une mystérieuse admiratrice envoie régulièrement des billets à Jones depuis plusieurs mois et, pour la première fois, Jones a un lieu de rendez-vous pour cette nuit. Freshman le laisse y aller, toujours sous haute surveillance. On apprend que le serveur a donné à Jones un billet qui ne lui était pas destiné car un autre est retrouvé, sans rendez-vous celui-là.

Jones se rend chez sa supposée admiratrice qui ne s’attendait pas à voir apparaître un noir. Elle pousse des cris et se jette sur lui pour le chasser. Paniqué, Jones la poignarde et Freshman le conduit au poste de police local. Jones préférait la prison en Espagne que le lynchage dans le Sud. Bon choix.

La post-face nous présente Irish comme le Edgar Poe du XX° siècle. Il ne faut rien exagérer et on a ici l’impression d’avoir droit à des fonds de tiroir. On préférera relire ses romans les plus célèbres pour louer le talent de Irish. Peut-être pas un nouvel Edgar Poe, mais un auteur singulier et attachant dans l’histoire du polar américain, à mettre au niveau d’un David Goodis ou d’un Jim Thompson, c’est dire.

NATHALIE SARRAUTE – POUR UN OUI POUR UN NON – Folio / Théâtre

C’est une pièce de théâtre qui fait à peine 30 pages, un dialogue entre deux amis (H1 et H2) juste entrecoupé par quelques mots prononcés par un couple, voisins de palier, qu’on prend à témoin. Une mise en scène qu’on imagine des plus dépouillée. L’enjeu ? Une amitié qui s’est étiolée sur un malentendu, une incompréhension. L’un aurait eu une promotion et s’en serait vanté tandis que l’autre n’aurait pas apprécié l’attitude de son ami à qui il reproche de la condescendance. Condescendance contre jalousie, mépris contre besoin de reconnaissance, ou est-ce autre chose ?

Et puis il y a ce tribunal kafkaïen qui est censé régler ce genre d’affaires et où tout le monde est finalement coupable.

Pour un oui pour un non, une amitié indéfectible peut se ternir ou s’achever pour un oui pour un non. Le dialogue entre les deux hommes dérape vite sur des questions plus profondes d’identité, de valeurs mais aussi de refoulements et de non-dits. Tout cela crée une sensation de malaise où se manifestent des pulsions souterraines, comme si cette amitié qu’on croyait désintéressée et sur la base d’une estime réciproque contenait tout un sous-bassement inconscient et nié qui aboutit à un affrontement où le dominant et le dominé échangent leurs positions au fil du dialogue. Très fort et angoissant. Plus qu’une amitié flétrie, c’est en fait une réflexion originale sur la condition humaine et son absurdité, comme aurait dit Camus. Sarraute est morte presque centenaire, comme quoi la métaphysique et l’absurde, ça conserve.

30 août 2025

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