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SALE AFFAIRE !

L’affiche du film, Abdallah entre deux gendarmes. Piqué sur Internet (avec l’aimable autorisation de l’équipe du film, on l’espère).

L’affaire Abdallah, letitre du film que Pierre Carles a consacré au militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, lequel aura tiré plus de quarante années de prison pour, en temps que leader des FARL (Fractions Armées Révolutionnaires Libanaises) – mouvement de résistance communiste en lutte contre l’occupation israélienne – avoir été soupçonné d’être l’instigateur d’attentats commis sur le sol français au milieu des années 1980. Sans jamais renier ses convictions, Abdallah a toujours clamé son innocence et la justice française, talonnée par les États-Unis et Israël, lui a fait payer le prix fort. Un film édifiant sur une injustice d’état qui raconte un homme admirable dont la force morale lui a permis de mener ce combat d’une vie.

Pierre Carles est un personnage totalement atypique dans le fameux paysage audiovisuel français. Devenu cinéaste et documentariste, il a commence dans différentes stations régionales de France 3 avant de proposer des reportages décalés et politiques dans des émissions grand public, qu’elles puissent être de Bernard Rapp, d’un Dechavanne ou d’un Ardisson. Une sorte de poil à gratter de la télévision, recruté ensuite par Canal + pour ses talents de polémiste un tantinet provocateur.

Il ne restera pas longtemps à Canal et travaillera un temps chez Schneiderman dans son émission Arrêt sur images, qui passait alors sur la 5. Mais Carles, se sentant toujours à l’étroit dans n’importe quelle rédaction, se fâchera avec Schneiderman et lui reprochera d’être entré dans le système qu’il critiquait avec une interview jugée complaisante de Jean-Marie Messier, alors PDG de Vivendi et de Canal.

Entre temps, en 1998, Carles avait sorti son premier documentaire, Pas vu pas pris, où il prend au piège des hommes politiques et des patrons de l’audiovisuel en flagrant délit de connivence. On y voit notamment François Léotard et Étienne Moujeotte, alors directeur de TF1, se livrer à une conversation qui dit tout de leur complicité et de leur proximité. Le film sera évidemment refusé par toutes les chaînes et il sortira en salle, faisant 160000 entrées et Carles profitera de l’aubaine pour sortir un journal, Pour lire pas lu (PLPL), faisant suite à l’association Pour voir pas vu qui a aidé à financer son film. De PLPL sortira Le plan B, journal féroce de critique des médias animé par Gilles Balbastre.

Documentaliste anarchiste et bourdieusien, Carles sortira deux ans plus tard La sociologie est un sport de combat, avec Bourdieu en vedette, juste avant sa mort en 2002. Il ne va pas s’arrêter en si bon chemin, même si ses documentaires porteront par la suite sur des sujets divers avec, toujours, la même sensibilité à la critique des médias et aux possibles alternatives au capitalisme. C’est ainsi qu’il sortira la trilogie sur l’Équateur de Rafael Correa : Opération Correa, On revient de loin et Les ânes ont soif sur le président équatorien qui a d’abord demandé un audit sur la dette du pays, mené par le CADTM et aboutissant à son annulation pour « dette illégitime », avant de faire de l’Équateur un modèle de politiques sociales en Amérique latine. Tout cela est bien loin.

Carles ne quittera pas l’Amérique latine avec un documentaire sur les Farc, mouvement révolutionnaire colombien et J’ai mal à la dette. On aura des films divers sur le politicien Jean Lassalle (une engouement qu’il a partagé avec l’équipe de Groland), les anciens d’Action directe, les gilets jaunes, Choron et le Charlie de Val ou le droit à la paresse (Volem rien foutre au pays). À boire et à manger mais un cinéma de lutte et de combat, sacrifiant l’esthétique à la colère et à la subversion, un peu à la manière d’un Ruffin ou d’un Michael Moore aux États-Unis. Inégal, provocateur, caustique et vachard mettant parfois à côté de la plaque mais toujours utile aux mouvements sociaux et à celles et ceux qui ambitionnent de « changer la vie », comme on disait. On passe au dernier film de Pierre Carles après cette longue introduction, mais il fallait bien présenter un personnage original qui était d’ailleurs présent dans la salle le jour de la projection au Méliès de Villeneuve d’Ascq, séance organisée par les Amis du Monde Diplomatique, avec Attac métropole et l’atelier d’histoire critique.

Georges Ibrahim Abdallah dans sa prison recevant la visite de la députée LFI Rina Hassam, sous la caméra de Pierre Carles. Ce sont les première images, belles et chaleureuses, de ce film souvent émouvant et toujours caustique. Pierre Carles dira à l’Humanité qu’il y a un parallèle évident à faire entre Abdallah et Manouchian, deux révolutionnaires épris de liberté qui ont pourtant passé sa vie en prison pour l’un et fini assassiné dans la fleur de l’âge pour l’autre.

Abdallah est donc arrêté alors qu’il a de lui-même été voir la police pour se protéger des agents du Mossad qui voient en lui l’instigateur, sinon l’auteur, des attentats terroristes qui, en 1982, ont failli coûter la vie à un ambassadeur américain et à un diplomate israélien. L’affaire se passe à Lyon, en 1984, et elle serait presque comique si les circonstances n’étaient pas si graves. Il n’a pas ses papiers sur lui, juste un passeport algérien, et la police le retient avant de l’interroger et de l’emprisonner. À son procès, Abdallah ne renie rien de ses engagements révolutionnaires mais continue d’affirmer qu’il n’a tué personne. Les services israéliens et américains s’en mêlent, qui veulent sa tête alors que la DST négocie avec le pouvoir algérien. On trouve ensuite une cache d’armes appartenant aux FARL et Abdallah, défendu par Georges Kiejman, est condamné à quatre ans de prison en 1986, au grand dam de William Casey et de la CIA qui exigeaient la prison à vie. Ce sera quasiment chose faite.

Abdallah a été trahi par son avocat, Jean-Paul Mazurier, radié du barreau en 1987, qui transmettait à la DGSE des informations données par son client. La LDH demande la révision du procès mais rien n’y fait et Abdallah, défendu maintenant par Jacques Vergès, est condamné à trois années de plus. Abdallah se définit toujours comme un combattant communiste révolutionnaire, pas un terroriste.

À chaque fois que Abdallah est arrivé au bout de sa peine dont la majeure partie est tirée à la prison de Lannemezan, le garde des sceaux fait appel sous pression américaine et il replonge dans un no man’s land juridique qui veut seulement briser un homme et l’amener à renier ses combats. Des comités de soutien se forment et les maires de Bagnolet et de Calonne-Ricouart (Pas-de-Calais) font d’Abdallah un citoyen d’honneur de leur cité. On parle d’une conversion à l’Islam d’Abdallah, mais il n’en est rien et ce qui frappe à travers ce film est la constance dans les déclarations d’un prisonnier que certains comparent à un Nelson Mandela.

Alors qu’il est libérable en 2013 sous condition d’expulsion, Valls le garde en prison et Hollande ne bouge pas le petit doigt. Puis c’est Macron qui fait la sourde oreille, malgré de nombreux rassemblements devant sa prison de Lannemezan. Il est finalement libéré en juillet 2025 et retourne au Liban en héros. Mais la décision de libération est censurée par la Cour de cassation en avril 2026.

Outre les documents d’archives sur cette affaire, extraits de reportages de la télévision et de journaux qui ont travaillé sur l’affaire, on a aussi la vision d’un homme fraternel et chaleureux qui a suivi l’actualité du Moyen-Orient et a beaucoup lu, devenant un fin connaisseur de la région.

Carles, en critique féroce des médias, interroge beaucoup de journalistes qui ont eu à traiter cette affaire à l’époque des attentats. On a donc droit aux confessions de Hervé Brusini, directeur de la rédaction de France 2, de Jean Lesueur, du Point, Georges Marion du Monde ou Pierre Barbancey de L’Huma. Tous avouent qu’ils ne savaient rien et qu’ils ont été baladés par les services de renseignement et les versions officielles, sans avoir la possibilité de mener un travail d’enquête susceptible de lever un coin du voile.

Le film est très didactique sur toutes ces années de guerre au Moyen-Orient, depuis l’invasion du Liban par Tsahal au milieu des années 1970 jusqu’aux événements actuels en passant par l’Iran, l’Irak, la Syrie, la Palestine et bien sûr Israël qui aura joué un rôle clé dans cette affaire, celui d’un État interférant dans la justice d’un pays tiers, au même titre que les USA à travers la CIA.

Au total, Georges Ibrahim Abdallah aura passé une bonne moitié de sa vie en prison. 41 ans sous la pression des gouvernements au pouvoir et de leurs gardes des sceaux successifs. Il aurait pu être élargi dès le début des années 1990 mais, le film le montre bien, cela aurait été interprété par la communauté internationale comme une capitulation de la France devant la menace terroriste. Même si l’intérêt purement cinématographique passe parfois au second plan, on ne peut que se féliciter qu’un tel film existe avec un travail d’enquête minutieux et, surtout, l’hommage à un homme exemplaire qui, malgré toutes les injustices subies, a su rester lucide et en alerte, sans haine et sans crainte.

L’affaire Abdallah de Pierre Carles 2026

17 juillet 2026

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