Le site de Didier Delinotte se charge

ROCK PARODIE’S*

Screamin’ Lord Sutch, comte de Harrow et sa bande d’agités du bocal. Keep-A-Rockin’ kids!
Photo Wikipédia.

De tout temps, il y a eu des groupes et des chanteurs qui ont su concilier rock’n’roll et humour, sur le mode parodique. De Screamin’ Jay Hawkins aux Dictators. On ne parle pas ici des groupes et chanteurs qui ont de l’humour, il en est des dizaines, mais de ceux qui ont fait de cette dimension caricaturale un genre à part entière. Des gens qui ne se prenaient pas au sérieux pour un genre qui a trop souvent versé dans le tragique et le drame. D’Angleterre (Screamin’ Lord Sutch) aux États-Unis (Coasters, Sha-Na-Na, Continental Kids) en passant par la France des Charlots ou d’Au bonheur des dames. C’est juste un survol. Rions un peu…

Oubliant volontairement les « héros oubliés du rock’n’roll » chantés par Nick Toshes, pionnier de la critique rock et brillant romancier, de peur de se lancer dans une archéologie du Rhythm’n’blues qui prendrait trop de place, on commencera cet article avec Screamin’ Jay Hawkins et son rock de train-fantôme Il avait coutume de sortir d’un cercueil pour ses entrées de scène et, si tout le monde à en tête son fameux « I Put A Spell On You », mille fois repris, on ignore souvent ses contributions inoubliables au rock parodique dont le fameux « Constipation Blues » qui en constitue une pépite, peut-être le prototype du genre.

Peu après, les Coasters s’en inspireront. Un groupe vocal signé par Atlantic, l’un de leurs premiers poulains, avec leurs homologues des Drifters, du label de Ahmet Ertegun et de Jerry Webster. Les Coasters, surnommés les « princes-clowns du rock’n’roll » ont laissé une dizaine de hits à la postérité : « Charlie Brown », « Yakety Yak », « Youngblood », « Down In Mexico », « Poison Ivy » et le fameux « Along Came Jones » repris par Henri Salvador sous le titre de « Zorro est arrivé ». Les Coasters étaient de Los Angeles alors que leurs homologues des Drifters, moins drôles il est vrai, venaient de Fargo (Dakota du Nord). Le groupe qui eut tour à tour pour leaders Clyde Mc Phatter et Ben E. King laissera un hit mondial, « Under The Boardwalk », repris par les Rolling Stones.

Inspiré par Screamin’ Jay Hawkins, on aura en Angleterre Screamin’ Lord Sutch, auto-proclamé le prince de Harrow (west london). David Edward Sutch reprendra le climat des films de la Hammer avec, en tête de gondole, Jack l’éventreur dont il fera un hit, « Jack The Ripper ». Sutch fut le créateur de l’une des premières radio pirates du Royaume-Uni, émettant depuis les côtes de l’Essex, qui sera rachetée par Radio Caroline et il sera de toutes les compétitions électorales du Royaume, affrontant notamment Harold Wilson dans une circonscription de Liverpool en 1964. Même si, musicalement, Lord Sutch n’a jamais atteint des sommets, il sera l’une des grandes influences de Alice Cooper et son groupe – The Savages – comptera dans ses rangs Ritchie Blackmore (Deep Purple), Matthew Fisher (Procol Harum) et le batteur Carlo Little, l’idole de Keith Moon.

Un peu plus tard, toujours en Angleterre, il y eut Arthur Brown et son Crazy Word. Outre sa reprise remarquée du « I Put A Spell On You » de Hawkins, on lui doit le classique « Fire », n°1 à l’été 1968. Lui et son groupe (avec notamment l’organiste Vincent Crane et le batteur Carl Palmer, futurs Atomic Rooster et ELP) étaient produits par Kit Lambert, également producteur des Who, sur leur label Track Records. Les concerts du Crazy World étaient réputés pour leur ambiance de folie furieuse et Arthur Brown a été embastillé pour avoir mis le feu à un théâtre en Allemagne après l’un de ses exercices de pyromane acrobatique (il portait un casque de centurion romain avec une flamme au-dessus).

Qui connaît le Le Bonzo Dog Doo-Dah Band, bande d’allumés surréalisants ayant collaboré avec Paul Mc Cartney (ils apparaissent dans Magical mystery tour, le film) aussi bien qu’avec les Monty Python. Vivian Stanshall et son complice Rodney Slater auront pratiqué un rock psychédélique teinté de jazz et de cabaret dont l’originalité était évidente, même si l’écoute pouvait être déconcertante. Stanshall, grand copain de beuverie de Keith Moon, va se suicider en 1995. Clowns tristes ?

On connaît maintenant le pape Léon XIV, mais Napoléon XIV était le pseudonyme d’un songwriter américain du nom de Jerry Samuels. Son « They’re Coming To Take Me Away » avec sa batterie militaire et ses sirènes d’ambulance à propos d’un fou furieux interné dans un H.P restera mémorable et sera repris un peu plus tard par Kim Fowley, qu’on aurait pu d’ailleurs inclure dans cet article, sauf que Fowley, quelques facéties musicales mises à part, était beaucoup plus qu’un rigolo.

En France et à peu près à la même époque, on aura les parodies d’un Jean Yanne (« J’aime Pas Le Rock »), de Jean-Michel Rivat alias Édouard, sans remonter aux plaisanteries, pas toujours très drôles du duo Boris Vian – Henri Salvador. On retiendra surtout les Charlots de Gérard Rinaldi qui, après avoir dialogué avec leur ex-leader Antoine (« Les Contre-élucubrations Problématiques ») ont repris le « Hey Joe » de Jimi Hendrix (« Hey Max ») entre autres chansons-gags.

Dans les années 1970, Alice Cooper (né Vincent Furnier) fut vraiment la quintessence du genre. Ancien sociétaire du label Straight de Zappa, autre grand comique mais pas que, la sorcière Alice sortira quelques albums fameux et quelques hits précieux (« I’m Eighteen », « School’s Out », « No More Mr Nice Guy », « Hello Hooray », « Be My Baby », « Elected »…) et surtout des concerts jeux du cirque où on pouvait le voir avec son boa, ses collants troués et ses faux-cils, inspiré par Screamin’ Lord Sutch mais façon travelo (Alice était une sorcière du Massachusetts). Cooper / Furnier s’est lui aussi présenté à une élection à New York sous le slogan « des gens louches pour des époques troublées ». Plusieurs fois désintoxiqué de ses addictions (alcool et héroïne), Furnier / Cooper n’était pas qu’un clown triste.

On passe à Sha-Na-Na, un groupe d’étudiants de l’université de Columbia (New York) qui ont longtemps rodé leur numéro de caricatures de rock’n’roller dans un club de Greenwich Village, sur une chorégraphie de leur leader George Leonard. Ils feront la même chose en plus grand, à Woodstock, juste avant Jimi Hendrix et ce sera un triomphe qui leur permettra de continuer et de sortir plusieurs albums d’un faible intérêt quand on est privés de la dimension scénique.

Un peu pareil avec Flash Cadillac And The Continental Kids, des créatures de Kim Fowley pour un groupe formé pour le film American Graffiti de George Lucas. Sauf que les Kids s’affranchiront de leur Pygmalion pour sortir un album tout à fait estimable : There’s no face like chrome en 1974. En outre, ce sont aussi eux qui joueront la version de « Suzie Q » dans l’Apocalypse now de Coppola.

On passera vite sur les Dictators dont il fut question il y a peu ici. Ils auront eu le grand mérite de ridiculiser les louches fascinations de l’esthétique nazie sur les Punks. De même qu’on ne s’étendra pas sur les Ramones, dont il sera question le mois prochain. Les faux-frères Ramones, outre leurs indéniables qualités intrinsèques, auront tenu une grande place dans le genre avec des textes à la fois drôles et politiques sur des musiques rock’n’roll, College rock et Surf-rock. Gabba Gabba Hey !

On pourrait aussi parler des Tubes, de Phoenix (Arizona), critiques caustiques de la société de consommation, des médias et de la jeunesse branchée (« White Punks On Dope »). 8 albums au compteur, quand même, entre 1975 et 1985.

On aurait tort de ranger les Cramps dans la catégorie, tant leur talent transcende le genre, mais le groupe de Lux Interior, Poison Ivy Rorchach et Bryan Gregory aura quand même beaucoup surfé sur les parodies de Rockabilly, de Rock’n’roll ou de Rhythm’n’Blues, sur des musiques de géhenne et des rythmes d’enfer, garage et punk. Des bandes de leurs débuts sont disponibles sous le titre Gravest Gravy, enregistré en 1977 et « restaurée » par Harry Rollins et Harry Mc Kaye. Divine surprise  !

La France n’a jamais été en reste dans le genre parodique. Des intellectuels soixante-huitards des beaux-arts fondent Albert et sa fanfare poliorcétique en 1970, en l’honneur du jazzman Albert Ayler, mort cette année-là. La malédiction des rockers (featuring les Chacals de Béthune) sort en 1972 et ils reprennent des classiques du rock’n’roll avec un final free-jazz. Hilarant.

De même, plus commercial, Au bonheur des dames, de Vincent Lamy (alias Eddick Ritchell) et Jacques Pradel (Rita Brantalou) et leur bande. Quelques albums franchement marrants et un hit inattendu (« Oh les filles! », reprise des Pingouins), ces lecteurs de Zola feront les beaux soirs du Golf-Drouot avec leur humour potache. Ramon Pipin’s Odeurs lui fera suite avec sa reprise du « I Want To Hold Your Hand » des Beatles en marche militaire, au pas de l’oie. Dans le genre, on aura aussi les Olivensteins des frères Tandy (Gilles et Éric) qui, eux aussi, brocarderont les séductions nazies des Punks pour les transposer avec humour dans le pétainisme à béret basque. Éclats de rire garantis.

Plus trop de place pour parler des groupes français parodiques encore en activité : les Wampas (« Manu Chao »), les Fatal Picards, les Bidochons ou les ch’tis de Marcel et son orchestre, parmi beaucoup d’autres car les rockers frenchies sont friands du genre. À défaut d’être vraiment originaux, mais c’est une opinion qui n’engage que moi. Ailleurs, la rigolade n’exclut pas le talent.

30 août 2026

* mauvais jeu de mot en souvenir du magasin de disques Rock Paradise de l’ami Renassia.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Catégories

Tags

Share it on your social network:

Or you can just copy and share this url
Posts en lien