ÉPILOGUE
« Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre ! »
François Villon – La ballade des pendus

Le temps des vinginces a pris fin. Il fallait bien que ça s’arrête et je ne vois plus qui pourrait figurer au nombre des victimes de mes ressentiments et de mes rancunes. La rancune, c’est la mémoire des cons ai-je tendance à dire. Je m’attribue cet aphorisme faute d’en avoir trouvé l’auteur, peut-être moi, tout simplement.
Certains d’entre vous ont été surpris par ces petites histoires qui, selon eux, témoignaient d’une aigreur, sinon d’une haine, contre des personnes côtoyées à des moments divers de ma vie. Les mêmes auraient eu du mal, me disent-ils, à trouver autant d’ennemis ou d’adversaires, dans leur courte vie.
Bon, honnêtement, j’ai dû me forcer un peu et faire parfois des efforts de mémoire et d’imagination. Celles et ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas quelqu’un de particulièrement vindicatif ou haineux et il m’a fallu souvent forcer un peu mon tempérament.
J’avais envie de recommencer un cycle de nouvelles – ce que j’ai toujours fait sur ce blog depuis sa création il y a plus de six ans – où j’aurais pu croquer à nouveau quelques personnages qui ont croisé ma vie, certains l’ayant à peine effleurée, mais on a parfois de forts souvenirs d’individus nous ayant marqués, sans toutefois que la relation avec eux n’ait duré. Des individus qui croisent votre route en dehors des clous, et qui peuvent amener à l’accident.
Cette sarabande de personnages souvent malencontreux me permettait par ailleurs de situer différentes époques, à l’heure venue des bilans. L’école, le football, le travail, le syndicat, l’associatif, la politique…
« J’ai une mémoire d’éléphant, ça compense ma connerie », avait dit un jour Céline. J’ai toujours pensé souffrir d’hypermnésie, doté d’une mémoire pas très sélective qui peut emmagasiner des tas de données et d’informations. Enfant, je pouvais citer les compositions des équipes de première et deuxième division du championnat de France de football, par cœur, idem pour le cyclisme puis plus tard pour la composition des groupes de rock ou pour les œuvres complètes de tel ou tel écrivain, cinéaste ou auteur de bandes dessinées, sans parler de la liste des journalistes des rédactions des journaux que je lisais.
Un bric-à-brac ce grenier de ma mémoire où j’aimais à me perdre et dans lequel des figures croisées partout surgissaient parfois comme des spectres. Aussi loin que cela puisse remonter, j’ai toujours retenu les noms et les prénoms de mes condisciples, coreligionnaires, équipiers, collègues ou camarades.
Un bonheur et une malédiction à la fois. L’impression d’une grande richesse mais aussi d’un vaste foutoir où tout se mélange, l’important ou ce que l’on considère tel comme le futile et l’anodin. Une mémoire poubelle impossible à vider et où tout finit par apparaître sur le même plan, de manière étale.
Tous ces personnages sommairement décrits dans ces quelques nouvelles m’auront en tout cas appris à vivre, m’auront endurci même si je leur ai retenu un chien de ma chienne. Ils m’ont appris par leur comportement, leurs paroles ou leurs actes que le monde n’était pas prêt à m’accueillir à bras ouverts et que l’ennemi, les ennemis, étaient dans la place et qu’il faudrait sans arrêt s’en défier. Une belle leçon de vie finalement, pour quelqu’un d’assez naïf et candide pour croire qu’on l’attendait.
« On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments » avait dit aussi André Gide, à moins que ce ne soit Henri Jeanson. Je remercie tous ces personnages qui m’ont permis, sinon de faire de la bonne littérature, d’éviter en tout cas les pièges à miel d’une certaine bienveillance et d’une gentillesse qui conviennent peut-être mieux à mon caractère mais n’offrent pas forcément d’angles saillants dans la littérature et dans la fiction en général.
Peut-être un jour parlerai-je de tous ces gens que j’ai aimés, qui m’ont secouru à certains moments difficiles, qui m’ont épaulé, qui m’ont aidé, qui m’ont accompagné et m’ont offert leur amitié, voire leur amour. Ce seraient alors des exercices d’admiration pouvant faire l’objet d’un nouveau projet, mais il est à craindre que le rendu ne soit pas satisfaisant et qu’on puisse facilement basculer vers une sorte de bonté niaise un rien affectée qui serait atténuée par une pudeur mise à mal. Ce serait en tout cas un tout autre exercice auquel je pourrais me livrer, mais les personnages qui s’y reconnaîtraient n’apprécieraient sûrement pas le miroir ainsi tendu.
Comme les bons sauvages qui voyaient dans la photographie le vol de leur âme, les gens n’aiment pas qu’on les raconte et ils détestent se retrouver dans des portraits qu’on peut faire d’eux, qu’ils soient flatteurs ou non. C’est un peu un vol, un viol de leur image, de l’idée qu’ils s’en font et de leur intégrité, d’une certaine façon.
En tout cas, si quelques personnages de ces Vinginces ont pu, par extraordinaire, se reconnaître, qu’ils sachent que ces petites histoires ont été un peu tirées vers le bas, dans le registre de la haine et du ressentiment qui appellent la vengeance. Après tout ce temps, je n’en veux à personne et pas même à elles et à eux dont les mesquineries et les malveillances ne sont rien à côté des vrais salauds qu’on peut trouver partout dans le monde et dans l’histoire. Juste des petits criminels du quotidien, ces « little criminals » que chantait un Randy Newman.
En espérant donc que vous aurez eu la patience de lire ces nouvelles avec le recul nécessaire et la distance requise. On remarquera que je les ai commencées avec un revolver, puis avec des coups puis avec de simples farces pour les dernières. Bref, comme on dit des athlètes qui n’ont pas tenu le rythme, je n’ai pas non plus tenu les promesses d’une vengeance implacable qui seule aurait pu guérir mes bleus à l’âme, mes blessures d’amour propre. Trop tendre, sûrement.
Je remercie en tout cas les quelques lectrices et lecteurs, assez rares il faut bien le dire, qui m’ont parfois félicité pour ces écrits. Celles et ceux qui m’ont connu et ont cru reconnaître certains visages derrière ces portraits crachés ou d’autres qui y ont vu des intrigues possibles pour un roman ou une œuvre de fiction.
J’ai cru percevoir aussi chez certains un reproche d’impudeur et d’exhibition, avec quelqu’un qui se raconte à travers des personnages si peu recommandables qu’il m’était facile de me donner le beau rôle, de victime ou de dupe, très supérieur en tout cas à la faune décrite, pas toujours d’un haut degré d’humanité. Je les comprends aussi, mais la difficulté réside plus dans la distance à prendre avec moi car toutes ces nouvelles, depuis le début, qu’elles soient des prénoms qui ont été changés, des consternants voyageurs ou des chroniques familiales autour d’un décès, ne sont guère que des semblants de fiction me permettant de me mettre en scène non sans un certain narcissisme. Il me faut bien l’avouer .
Mais, au risque du ridicule et toutes proportions gardées, qu’ont fait d’autres des Henry Miller, des Proust, des Bukowski ou des Kerouac ? D’autres préfèrent s’avancer masqués derrière des intrigues, des fictions et des récits et, s’il leur faut peut-être plus d’imagination et de créativité, leur travail n’est souvent guère plus passionnant, ou en tout cas plus intéressant.
On n’y peut rien, la littérature est souvent affaire d’égotisme et de narcissisme, quand elle n’est pas nombriliste et auto-centrée. Chaque écrivain cherche à prendre une revanche sur sa vie ou sur ce qu’elle aurait pu, aurait dû être. C’est souvent le royaume des vanités, la revanche des ratés ou des proscrits. D’une certaine façon une vengeance – une vingince – contre un destin qu’on aurait pu imaginer plus heureux, plus épanoui, plus flamboyant.
Mais je n’ai pas grand-chose d’autre à offrir que ces reconstitutions d’un passé décomposé, et j’ai l’espoir que certains d’entre vous se contenteront de ces souvenirs aussi modestes que confus. C’est tout ce que j’ai à léguer, ou à transmettre.
La prochaine fois, une vraie fiction avec un footballeur argentin ballotté dans l’Europe du ballon rond, l’Europe des stades, des clubs, des supporters, des agents de joueur, des parieurs, des aigrefins et des parasites. Ce sera une fiction et ça s’appellera Diego, en mémoire d’un petit prodige brésilien passé par le Stade de Reims. On ne guérit pas de ses nostalgies comme on ne guérit pas de son enfance. Ce qui ne veut pas dire que ça sera mieux ou pire, ce sera différent.
En route pour de nouvelles aventures, toujours au risque de vous plaire.
30 avril 2026