
On voudrait revenir à la triste actualité du football mais, à chaque fois, un grand tombe et on ne peut parler foot que sur le mode nécrologique et obituaire. C’est cette fois Sandro Mazzola, idole de mon enfance, un surdoué techniquement qui menait de pied ferme l’Inter de la grande époque. Comme Baresi avant lui, Mazzola n’a jamais connu qu’un seul club : les nerazzuri de l’Inter de Milan. C’était encore le temps d’avant les mercenaires d’un football marchandisé. C’est dire s’il y a longtemps…
Ma vision du grand Mazzola ne peut être que personnelle. En 1963, les rivaux du Milan A.C avaient battu Benfica en finale de la Coupe d’Europe, eux-mêmes ayant mis un terme à la domination sans partage du Réal de Madrid un an plus tôt. Une domination qui avait en fait pris fin dès 1961 quand le Barça avait remplacé les Merengue en finale.
J’avais suivi ces finales sur un poste de télévision que mes parents venaient de se procurer, attiré par les grands noms de joueurs qu’on célébrait dans les France Football et les Football Magazine que lisait mon frère aîné. J’assimilais progressivement les règles d’un jeu relativement simple où il s’agissait de mettre le ballon dans la cage adverse, négligeant les milles combinaisons que requérait l’exercice.
En mai 1964, c’était l’Inter de Milan qui affrontait les Madrilènes dont c’était le grand retour et on ne donnait pas cher de leurs chances de succès. On allait découvrir une équipe au jeu dur, fermé mais qui multipliait les offensives éclairs dues au talent d’un certain Sandro Mazzola.
Avec l’Espagnol Suarez, le Brésilien Jaïr, le buteur Milani et l’ailier gauche Corso, l’attaque de l’Inter n’avait rien à envier à sa défense de fer composée de Sarti, de Burgnich, de Facchetti et de la ligne de demis Guarneri, Picchi et Bedin. L’Inter de l’époque était entraîné par Helenio Herrera, l’inventeur du Catenaccio, soit le verrou en bon français ou les défenseurs marquaient l’adversaire à la culotte et fermaient le jeu dès que l’équipe avait pris l’avantage. L’Inter était d’ailleurs l’une des premières équipes à adopter le 4-2-4, ce système qui avait tendance à remplacer le WM avec cinq défenseurs et cinq attaquants dans un jeu tourné vers l’attaque où les scores fleuves n’étaient pas rares.
Avec l’Inter , les scores étaient souvent étriqués, même si, à Vienne le 27 mai 1964, Mazzola et les siens battaient le Réal par 3 buts à 1, avec deux buts du maestro.
L’Inter remettra le couvert l’année d’après, battant cette fois le Benfica d’Eusébio par la plus petite des marges (1-0, but de Jaïr) au stade de San Siro que se sont toujours partagés l’Inter et le Milan A.C. Les Intéristes étaient deux fois de suite sur le toit de l’Europe et passaient pour la meilleure équipe d’Europe et peut-être du monde, n’était le F.C Santos du roi Pelé.
Pour l’édition 1966, le Réal reprenait sa place au détriment des Partizan de Belgrade. Le Réal avait pris sa revanche sur l’Inter, les éliminant en demi-finale. N’empêche, l’Inter aura remporté quatre scudetto de suite, laissant les places d’honneur au Milan A.C et à la Juventus de Turin. C’est d’ailleurs la Juve qui prendra la suite pour la saison 1967 – 1968, mais les partenaires de Sivori tomberont en demi-finale contre Benfica, finaliste malchanceux.
Entre temps, il y avait eu cette déconvenue de 1967 où l’Inter, aux joueurs vieillis, avait été battu à l’Estadio Nacional de Lisbonne par les Écossais du Celtic de Glasgow, malgré un penalty d’entrée de jeu transformé par l’inévitable Mazzola. Mais le football anglo-saxon détrônait le football latin qui allait entamer une période difficile. On ne parlerait plus beaucoup de l’Inter, du Réal ou de Benfica quand les rois de l’Europe seront Bavarois (Bayern Munich), Amstellodamois (Ajax Amsterdam), du Merseyside (Liverpool F.C) ou du Grand Manchester (Manchester United). Les cigares avaient changé de bouches ou, comme on dit en rugby, les mouches avaient changé d’âne.
L’Inter réapparaîtra en 1972, battu en finale par l’Ajax des Cruyff et Neeskens, et Mazzola était encore là, plus pour longtemps. Il raccrochera les crampons deux ans plus tard après une dernière coupe du monde en Allemagne pour faire partie du staff de l’Inter comme directeur sportif.
Un bilan qui parle de lui-même : quatre titres de champion d’Italie, deux titres de champion d’Europe (et deux finales perdues), une coupe d’Europe des nations et deux coupes intercontinentales.
On reconnaissait Mazzola à sa petite taille, à sa fine moustache et à sa chevelure crantée coupée court. Mazzola, plutôt petit et trapu, n’avait rien du play-boy italien à la Gianni Rivera qui occupait le même poste au Milan A.C. Sa touche de balle et sa technique étaient impressionnantes, son centre de gravité assez bas lui permettant des dribbles acrobatiques qui précédaient souvent des passes lumineuses. Il était aussi un buteur, n’hésitant pas à frapper de loin et sentant bien les coups en renard des surfaces.
C’était d’abord un inter (comme intérieur) gauche à l’ancienne, un numéro 10 qui distillait les ballons et mettait ses partenaires dans les meilleures conditions après des passes courtes, de brusques accélérations et des fulgurances techniques.
Son jeu avec la Squadra Azura n’était pas identique à celui de l’Inter. Là, il avait comme rival Rivera qui jouait le même football précis et élégant, que lui. Les deux joueurs étaient associés en attaque, mais leur profil semblable desservait quelque peu une équipe nationale souvent à la peine et, lors de la finale de 1970 contre le Brésil, Rivera était resté sur le banc.
Les déconvenues de la Squadra n’étaient pas rares à l’époque, éliminée en poule de qualification en 1962 comme en 1966 (battue par la Corée du Nord), et la Coupe d’Europe des Nations de 1968 s’inscrit comme une belle éclaircie dans un ciel pluvieux.
Alessandro « Sandro » Mazzola était né à Turin en 1942. Son père, joueur du Torino – rival turinois de la Juve – a été sélectionné douze fois en équipe nationale. Les chiens ne font pas des chats. Divorcé dans un pays où c’est encore interdit, le père meurt dans l’accident d’avion dit de Superga qui transportait l’équipe de Torino, un peu la même histoire que les Busby boys de Manchester United.
La famille déménage à Milan sur les conseils de Benito Lorenzi, joueur de l’Inter qui organise des stages de football, et Giuseppe Meazza, qui donnera son nom au stade, prend le jeune Sandro sous sa coupe. La suite est connue, racontée ci-dessus. 400 matchs en série A et 116 buts rien qu’en championnat d’Italie. Il manquera le ballon d’or de peu face à Johan Cruyff, en 1971.
Sandro Mazzola a joué son premier match avec l’Inter contre la Juventus de Turin, le 10 juin 1961 et il l’a joué avec le numéro 10 qui était aussi le numéro de son père. Il le gardera toute sa carrière, terminée en 1974, à 32 ans. 15 ans passés à l’Inter, officiellement appelé le F.C Internazionale Milano, un club fondé en 1908 par des dirigeants dissidents du Milan A.C. Le Milan A.C toujours considéré comme un club plutôt à droite alors que l’Inter était considéré comme un club de gauche. Des rivalités politiques qui ont aussi lieu à Turin avec la Juve et le Torino ou à Rome avec la Roma et la Lazio.
Mazzola, on l’a dit, va intégrer le staff de son club de cœur, veillant à en garder la stature, tant dans la péninsule italienne qu’à l’international. Il sera ensuite président du club de son paternel, le Torino, avant de devenir consultant à la RAI.
On se souviendra longtemps de Sandro Mazzola, artisans d’un football technique et léché et qui est resté un amoureux du beau jeu, même avec une équipe aux tendances ultra-défensives. Ciao Sandro, mort à 83 ans, quelque part en Lombarde. Ciao et grazie mille, Senior Sandro, le Turinois qui a enchanté Milan.
26 septembre 2026
PS: une pensée aussi pour André Guy, que j’ai vu joué à Lille au milieu des années 1960. Ses tirs puissants faisaient trembler les balustrades du vieux stade Henri Joris. Plusieurs fois sélectionné en équipe de France, entre 1964 et 1968, où il n’a jamais été très heureux, Guy avait joué successivement à Sochaux, Saint-Étienne, Lille, Lyon et Rennes avant de jouer en amateur à Toulon et à Nevers. Il aura remporté deux coupes de France, la première avec Lyon en 1967 et l’autre avec Rennes (contre Lyon) en 1971 et un championnat avec Saint-Étienne en 1964. Un type sensible qui, comme le disait Thierry Rolland, jouait « au moral ». Salut Dédé.