PIERRE BERGOUGNOUX – LA MORT DE BRUNE – Gallimard / Folio
Je tiens Bergougnoux, avec Pierre Michon dont il est proche, comme l’un des plus grands écrivains français contemporains. Par écrivain, entendez styliste, ce qui le distingue des romanciers et autres littérateurs.
Bergougnoux est de Brive et Michon de Guéret, deux écrivains de la France profonde dont on sent l’attachement à la terre, à la géologie et l’obsession du temps. On est, avec eux, bien loin des salons parisiens, du tintamarre des rentrées littéraires et des nouveautés « à lire absolument ». Tous deux sont agrégés de lettre et ont été dans l’enseignement, et tous deux peuvent être appelés les fils de Blondin, en chroniqueurs mélancoliques du temps qui passe.
« Une décennie durant, le monde a mesuré 100 pas… », c’est la première phrase de ce court roman et elle dit tout. L’auteur se raconte entre son enfance et son adolescence, soit entre 6 et 17 ans dans la ville de Brive. Les 100 pas sont la distance qui sépare le domicile, l’école, l’hôtel Labrenche – qui deviendra un musée – une sorte de maison pour tous faisant à la fois office de Bourse du travail, de bureau de bienfaisance et de dispensaire, une bibliothèque municipale et quelques commerces de bouche.
Comme souvent chez Bergougnoux, on serait en peine de trouver la moindre intrigue et le moindre événement. Une poésie en prose où quelques personnages sont décrits avec verve et où on mesure le temps qui s’écoule à l’aune du vieillissement des uns et des autres et des traces du passé dans les pierres et sur les façades.
Bergougnoux fait le portrait d’un instituteur, d’une marchande de fruits et légume, d’un bibliothécaire, d’un notable ou du propriétaire d’un magasin de musique et c’est à chaque fois touchant et triste. Il est question aussi de personnages historiques de la ville de Brive, l’abbé Dubois, décrit par le Cardinal de Retz comme le diable en personne, ou encore ce fameux Maréchal Brune, soldat de la république avant d’être élevé par Napoléon à la plus haute distinction militaire. Brune qui donne son titre au roman et qui sera lynché par la foule emmenée par des royalistes. Bergougnoux parle de Brune à travers un tableau comme Michon avait écrit Les onze sur un épisode de la révolution française.
Il convient souvent de relire ces phrases sinueuses et longues, savamment construites, mais ce qui importe ici, c’est une réflexion ambitieuse sur le temps, celui qui passe indifférent aux destinées humaines, celui qui engloutit tout dans l’oubli. Le temps dont la tessiture s’inscrit dans la poussière et dans la moisissure. Le temps qu’on ne peut arrêter que dans la mort.
HENRI MICHAUX – LES CAHIERS DE L’HERNE – L’Herne / Le livre de poche
Je le confesse, je n’ai strictement rien lu de Michaux, l’écrivain et peintre dont tout le monde m’a toujours dit le plus grand bien. L’occasion de me familiariser à l’œuvre du poète grâce à ces cahiers de l’Herne qui sont toujours une référence en matière de critique littéraire.
À lire le premier texte de Raymond Bellour, on se dit qu’on a pas trop envie de découvrir Michaux. Bellour part des mythes de Narcisse et Écho pour un long développement en jargon universitaire difficilement lisible avec moult références à Mallarmé, à Kafka ou à Hölderlin. On comprend qu’il s’agit d’une recherche de l’absolu de la littérature, au-delà des mots, de la recherche éperdue d’un nouveau langage poétique, d’une littérature au bord du néant, soit.
On passe à Blanchot qu’on espère plus éclairant. Le texte s’appelle L’infini et l’infini. Blanchot rapproche d’abord Michaux de Borgès dans une recherche de l’infini de la littérature. Il passe aux quelques expériences de Michaux avec la mescaline et défend la thèse que l’écrivain s’est rapproché d’un état de schizophrénie qui lui a fait franchir les portes de l’infini et de l’éternité, après la folie.
On peut lire une note où Blanchot reproche au coordinateur du livre d’avoir sorti un numéro des Cahiers à Céline, dont le délire antisémite est l’antithèse de la littérature.Le poète Alain Jouffroy propose un beau texte où il rapproche Michaux de Lautréamont et des surréalistes. Une poésie révolutionnaire pour changer la vie et le monde, même si Michaux ne s’est jamais occupé de politique.
Michaux et la folie. Les textes suivants parlent des drogues, mescaline, psilocybine ou peyotl et de leur influence sur l’œuvre de l’artiste. Si la drogue l’a mené aux confins de la folie, elle n’a jamais été bénéfique pour son œuvre car toutes ces drogues renforcent le sentiment d’être prisonnier de son moi et excluent le langage, qui est à la base de la création. De nombreuses citations sur le sujet sont tirées de Connaissance par les gouffres.
On peut passer Delphine Todorov et son analyse textuelle – ou intertextuelle – de Michaud avec, là encore, un jargon universitaire indigeste. Tout cela ne donne pas spécialement envie de le lire. S’ensuit une analyse linguistique avec le texte décortiqué et c’est encore pire, à partir de Voyage en haute garabagne et Misérable miracle, récit d’après la mescaline. Ici, on cite Swift et Voltaire, comme quoi à chacun son Michaux.
Plus intéressant est le texte de Philippe Jacottet, qui voit Michaux comme un grand poète du rien, du silence, de l’indicible. Michaux voit les ombres et les fantômes, il accède à une réalité parallèle dont très peu de personnes ont conscience. Le style, la prose et la poésie de Michaux correspondent à cet incertain, à cet intangible. Michel Beaujour voit dans Michaux le poète du chaos, de l’ordure et du sang. Il le compare en cela à Sade et à Bataille, sauf qu’il échappe à la gravité de ces auteurs par l’humour et le non-sens. Non-sens aussi pour René Micha qui rapproche Michaux du peintre Klee et des premiers films de Charlot à la lumière du personnage de Plume. Un certain Plume plus exactement, personnage inconsistant, évanescent, ballotté par les événements, sans mémoire, sans conscience et réduit, comme le clochard de Chaplin, à tous les expédients pour satisfaire son instinct de survie.
Jean Laude nous fait le recensement des voyages de Michaux. Des explorations plus que des voyages d’ailleurs, puisque Michaux n’aime pas spécialement voyager, à l’inverse d’un Cendrars. Il cherche dans ses voyages un absolu de la poésie ; une poésie qui, selon lui, s’essouffle en Europe.
D’autres contributions se penchent, l’une sur la faiblesse de Michaux, son humilité devant l’existence et les racines catholiques de sa personnalité ; l’autre sur son passage de la poésie à la peinture, comme s’il avait soudain pris conscience de la pauvreté et de l’inanité des mots. L’espace, le corps et la conscience est un texte qui convoque Bachelard cette fois, avec un sentiment d’enfermement chez Michaux, dans un espace forcément limité, un corps prison dont on ne s’échappe pas et une conscience qu’il a essayé d’élargir avec les hallucinogènes.
Michaux et la musique maintenant, et des comparaisons avec Wagner, Webern ou Messiaen dont il était un grand admirateur. On passe à la vitesse et le mouvement dans la poésie de Michaux avec là aussi des évocations d’Artaud ou d’Ezra Pound. Des passages qu’on lit vite, tant les thèses avancées paraissent souvent subjectives et obscures. Un travail d’exégèse pas toujours convaincant. De même, L’espace du dedans qui reprend le titre d’un recueil de poème où il est question aussi de la conscience et de l’âme du poète. C’est ensuite Michaux et les monstres, les métamorphoses, la peur et l’angoisse qui nous tirent du côté des peintres comme Jérôme Bosch, Goya ou Max Ernst. Il faut bien connaître Michaux pour comprendre ces théories verbeuses.
Le philosophe Claude Lefort pense le processus de création chez Michaux et son désir de ne pas écrire comme de ne pas philosopher. C’est cet empêchement, cette réticence qui font le prix de son œuvre. On a enfin un texte sur les premiers écrits de Michaux remis dans leur contexte : psychanalyse, surréalisme, cubisme, art nègre… C’est ensuite quelques œuvres de Michaux qui sont données à lire.
S’il est difficile d’appréhender une œuvre par des fragments, il n’y a rien de renversant là-dedans. La dernière partie du livre est consacrée à Michaux peintre mais on a décroché. Un rendez-vous manqué . Pas tout à fait car je vais chercher Un certain plume et, qui sait, me familiariser avec un auteur singulier qui, au bout de la lecture de textes pour la plupart ennuyeux et pontifiants, m’a laissé mi-chaud, mi-froid. Jeu de mots.
ALDOUS HUXLEY – RETOUR AU MEILLEUR DES MONDES – Plon / Press Pocket
Ce bon vieux Huxley, dont j’avais dévoré au temps de ma jeunesse son Meilleur des mondes et ses Portes de la perception. Huxley philosophe et écrivain. C’est ici un regard, quelques années après, sur son Meilleur des mondes à la lumière de ce que le monde est devenu. Pas loin d’être pire que ce qu’il décrivait. Le livre a été écrit en 1957, publié en 1958, soit après la Hongrie côté Est et le Mc Maccarthysme à l’Ouest. C’est dire que la vision du monde qu’a Huxley est pessimiste.
Pour lui, son Meilleur des mondes est plus actuel que le 1984 de Orwell, soit les deux romans prophétiques du XX° siècle. En cela il se trompe, car c’est plutôt Orwell qui a gagné la partie dans un monde où le totalitarisme fait loi, en URSS et en Chine et, sous une forme pseudo-libérale, aux États-Unis et ailleurs.
Le monde de Huxley a triomphé cependant dans la société capitaliste où la propagande (publicité et marketing) fait loi. Huxley décrit toutes les techniques de persuasion, d’endoctrinement et de conditionnement inventées depuis son livre. Cela va de l’hypnose au subconscient en passant par la persuasion chimique et le lavage de cerveau. Huxley connaît parfaitement toutes ces techniques expérimentées à Palo Alto ou à New York. Pour lui, les deux plaies de ce monde sont la technique et la surpopulation. Il a une approche assez malthusienne du monde et on ne peut pas dire que la surpopulation soit le problème le plus urgent qui se pose à l’humanité. Quant à la technique, il semble que, malgré Jacques Ellul, André Gorz, Ivan Illich et d’autres penseurs, elle est devenue le totem de la société capitaliste qui crée des nouveaux usages et des nouveaux marchés sans lesquels le système aurait depuis longtemps sombrer.
Huxley aurait encore préféré ses bébés éprouvettes et ses classes sociales artificielles, mais là aussi, la technologie et la médecine l’ont rattrapé, au moins sur le premier point.. Anticommuniste, ou disons anti-stalinien pour l’époque, Huxley se positionne en libéral-libertaire, voire en libertarien. Il se méfie de tout ce qui est collectif, des règlements, des lois et des normes et veut garder les valeurs de la liberté qui sont pour lui sacrées.
On peut discuter de sa vision du monde, pas dans son pessimisme, mais dans les solutions qu’il esquisse, trop idéalistes. Si Le meilleur des mondes pouvait être considéré comme une utopie négative, Huxley ne parvient pas à en dessiner de positive et ce n’est d’ailleurs pas sa volonté. Il se contente de mettre en garde contre les atteintes à la vie et à la liberté du monde moderne, en Cassandre, voire en catastrophiste. Mais l’état du monde actuel a rejoint ses pires cauchemars. Huxley aura été l’un des premiers lanceurs d’alerte, une fonction qui va se populariser pour des résultats souvent intéressants, mais hélas encore trop marginaux. «Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », écrivait Voltaire avec ironie, « tout va au plus mal dans le pire des mondes », aurait pu lui faire écho Aldous Huxley. Huxley pouvait encore se consoler avec le peyotl et le LSD pour lui ouvrir les portes d’un autre monde, synthétique celui-là. C’est déjà ça…
STENDHAL- DE L’AMOUR – Gallimard / Folio
Stendhal le styliste qui nous entretient de toutes les formes d’amour et sous toutes les latitudes. Plus en essayiste ou en philosophe qu’en écrivain, et c’est peut-être là que le bât blesse.
Stendhal se rêvait Adonis, mais il n’était qu’un homme plutôt gras et sans charme. Le drame de sa vie. Il classifie l’amour en quatre catégories : l’amour passion, l’amour goût, plus libertin, l’amour physique et l’amour de vanité. Et de disserter sur toutes ces formes d’amour avec, comme concept principal, la cristallisation. Qu’est-ce à dire ? Le retour d’un amour vrai après des travaux d’approche, l’amant retrouve son amour, et Stendhal compare cette cristallisation à ce qui se passait à Salzbourg à une certaine époque : on met un rameau dans l’eau en hiver et on le retire tout illuminé de cristaux de neige, d’une beauté rare.
Et l’auteur nous décrit toutes les sortes d’amour, dans le temps et dans l’espace. Il cite maints auteurs de la Rome antique et de la Grèce et, avec beaucoup d’essentialisme, nous parle de l’amour dans tous les pays d’Europe jusqu’aux États-Unis. À croire que Stendhal a voyagé partout. C’est évidemment l’Italie qui reçoit le plus d’éloges pour la conduite de ses amours, et les pays du Nord sont pour lui des terres laborieuses où il y a peu de place pour l’amour. Les États-Unis ont aussi sa préférence, terre de liberté et de tolérance. Mais tout cela est assez ennuyeux et ressort plus du bavardage mondain que de l’essai philosophique. Là où les romans de Stendhal avaient le don d’illustrer tout cela, on a ici un pensum indigeste où il aime à nous faire part de ses théories et de ses impressions sur l’amour.
S’en suivent des aphorismes et des fragments sur le même sujet mais, là aussi, il fait relire deux fois chaque texte pour percevoir le sens et les aperçus de l’auteur.
J’avoue humblement que je ne suis pas allé plus loin, avec un appareil critique conséquent qui ravira les Stendhaliens, à commencer par Jean Prévost, Antoine Blondin, Jean Giono, Aragon ou Roger Vailland. Une belle lignée. Ce livre est un peu l’équivalent, pour le XIX° siècle, des Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes, sauf que Barthes est un pur intellectuel et que Stendhal est un romantique amoureux du beau, plus à l’aise dans l’esthétique que dans l’analyse.
En attendant, on se régale toujours du style de Stendhal, de son élégance et de sa pureté, avec ce qu’il faut d’ironie et de causticité. Mais, de grâce, même si Stendhal en appelle souvent à Diderot, Rousseau et Voltaire, il est très pénible en philosophe et on préférera toujours le romancier brillant et inspiré. Ce livre ressemble à un long bavardage mondain de salonnard. Le Henri Beyle de Grenoble, amoureux de lui-même et égotiste. Stendhal et lui, sa plus belle histoire d’amour, finalement.
UMBERTO ECO – LE PENDULE DE FOUCAULT – Grasset / Le livre de poche

Excellente transition lorsqu’on parle de Stendhal l’italianisant et de Barthes, qui est un peu l’équivalent français de Eco. Eco le sémiologue, Eco le philosophe, Eco l’historien et, pour ce qui nous intéresse ici, Eco le romancier. Son Nom de la rose avait déjà tout du roman policier – ou thriller – historique dans une veine que recreusera Dan Brown avec beaucoup moins de talent.
Le pendule de Foucault a eu autant de succès, avec toujours le goût de l’auteur pour la mystification, les sociétés secrètes, les sectes, les complots et le jeu avec les apparences, sauf que Eco y mêle l’ironie, le second degré et une intelligence rare, jamais dupe de ce qu’il raconte, en démiurge goguenard.
À Notre-Dame des Champs, le narrateur explique le fonctionnement du pendule de Foucault, censé imiter la rotation de la terre. Il s’inquiète pour son collègue Jacobo Belbo, persuadé qu’il est menacé à travers un complot tramé contre lui. Le narrateur décrit toutes les machines du musée des Arts et métiers avec, très vite, une sensation de peur panique, sur les traces de Belbo.
Deux jours auparavant, Casaubon, le narrateur, avait reçu un appel de Belbo en pleine panique. Où il est question d’un canular fomenté par quelques savants avec la complicité d’une machine littéraire (Abou) et d’une maison d’édition. Une mystification qui se retourne contre ses inventeurs. Casaubon essaie de trouver le mot de passe de la machine à travers des combinatoires infinies et des symboles numérologiques de la Torah. Il raconte qu’étudiant il avait fait une thèse sur les templiers, ce qui lui permet de trouver la solution en suivant le cheminement de la pensée de Belbo. On apprend ensuite comment Casaubon et Belbo, tous deux universitaires, se sont connus à Milan. Belbo dirige des collections avec Diotavelli dans une grande maison d’édition, Garamont. Ils inventent des disciplines absurdes et insignifiantes qui tiennent à la pataphysique. Casaubon veut publier son manuscrit sur les Templiers chez eux et Belbo lui présente Diatovelli. Les trois vont se lancer dans un canular planétaire.
Dans un bistrot de Milan dans lequel s’agitent grévistes et étudiants révolutionnaires (on est au début des années 1970), Casaubon raconte à ses nouveaux amis l’histoire des templiers, de la prise du temple de Salomon jusqu’au procès intenté par Philippe le Bel.
Le récit est entrecoupé de scènes de rue et de combats entre la police et les manifestants. Il est question d’un certain docteur Wagner, connu de Diavotelli et de Belbo. Un récit également interrompu par des souvenirs de jeunesse de Belbo, pendant la guerre.
Un dénommé Avendi vient apporter un manuscrit sur les templiers à la maison d’édition. Sa thèse à lui est que les Templiers n’ont jamais disparu et que les successeurs des persécutés ont repris le flambeau dans le secret. Pour lui, c’est en Champagne où se sont réfugiés ces templiers et c’est dans la ville de Provins que se trouverait leur trésor. Ingolf, qui est allé sur place, aurait trouvé trace du trésor dans un puits et Avendi est allé voir la fille d’Ingolf et a saisi un parchemin enserré dans un grimoire. Il s’ensuit une interprétation à base de numérologie et d’ésotérisme. Le colonel Avendi parle de 36 messagers possédant chacun 6 sceaux à ouvrir au fil des ans et l’an 2000 verrait l’aboutissement de la conspiration avec la quête du Saint-Graal. Mais les templiers ont bâti leurs théories selon les rites celtiques et la Kabbale juive et seraient à l’origine de l’hérésie cathare, des sectes rose-croix et de la franc-maçonnerie. C’est vers un temple au Tibet que les derniers Templiers se seraient regroupés. Pour le colonel, le Graal est à la fois un élixir , la pierre philosophale et une puissance atomique et il développe la théorie selon laquelle les origines du christianisme seraient celtes, et non juives. Il cite les travaux d’un professeur allemand nazi mort en 1939.
Le professeur Ravosky, censé avoir travaillé avec le colonel sur les Templiers, est soupçonné d’avoir enlevé celui-ci à son hôtel. Le policier De Angelis enquête sur l’affaire et convoque Belbo, Casaubon et Diotavelli. Le lendemain, Casaubon s’envole pour le Brésil, recruté comme traducteur en italien. Il y a connu une femme, Amparo avec ses amis marxistes mélangeant Lénine et les cultes amérindiens. Il reçoit une lettre de Belbo qui lui parle d’une cérémonie occulte d’hommage à Cagliostro menée par un certain Brambillo où une femme envoûtée a parlé des six sceaux, des 36 messages et des 120 ans. De Angelis, le policier qui enquête toujours sur la disparition d’Avendi, était présent et il a également pu constater la disparition de la fille envoûtée. Il demande à Casauban de s’en tenir à sa version des faits, à savoir qu’il n’en sait guère plus que ce qu’il a dit au commissariat il y a déjà deux ans tout en le mettant en garde contre ce qui prend les formes d’un complot, ou d’une mystification.
À Salvador de Bahia, Casaubon et Amparo rencontrent Aglié, un vieil homme qui fait référence à l’ésotérisme et aux templiers tout en laissant croire qu’il a vécu mille ans. Il cite d’ailleurs le comte de Saint-Germain et Casaubon se documente sur les Rose-croix. Aglié les invite à la cérémonie d’un culte d’anciens esclaves et fait la relation entre ces cultes et les mythologies romaines, grecques ou égyptiennes. Les deux se demandent s’il n’est pas le comte de Saint-Germain.
Casaubon entreprend l’étude des Rose-croix qu’il juge proches des Templiers et précurseurs de la Réforme. D’abord Christian Rosencreuz, un moine globe-trotter qui prône la science, le savoir et la sagesse. Il laisse très peu de littérature attendu que les non-initiés n’ont pas à connaître les secrets des rosicruciens qui ne cherchaient pas l’or à travers l’alchimie, mais à fonder une communauté humaine préparant le règne de l’esprit saint. C’est en fait à un catalogue de toutes les hérésies, de toutes les sectes et de tous les cultes ésotériques auquel nous convie Eco, et on sent qu’il s’amuse à nous faire partager son érudition sans toutefois négliger la piste policière, à savoir ces disparitions et les menaces qui se profilent.
L’influence des rose-croix grandit dans toutes les cours d’Europe et on soupçonne même Descartes d’en être. Les manifestes pullulent mais les rosicruciens restent silencieux. Casaubon voit un rapport évident entre eux et la toison d’or, le Graal et les templiers. Sur les rose-croix et les autres sectes, Aglié lui dit qu’elles ont prospéré en laissant croire qu’un secret était caché par les religions révélées. Ils se rendent à une cérémonie de culte amérindien où Amparo ressent un malaise et doit être évacuée. Aglié en conclut qu’elle est habitée et distingue initiés et mystiques. Casaubon et Amparo ne se verront plus..
Rentré en Italie, Casaubon ne reconnaît plus ses copains gauchistes, passés à la publicité, dans la communication ou dans la presse. Il revoit Belbo au bistrot chez Pilade, et il lui parle de la kabbale. Casaubon ouvre une agence de renseignements culturels, à l’aide de ses encyclopédies et d’un ordinateur. Il est le Sam Spade de la culture : 20 dollars plus les frais. Belbo lui propose d’écrire un livre sur les métaux. Casaubon a rencontré Lia et Belbo vit avec Lorenza. Où l’on reparle de l’énigmatique docteur Wagner, psychanalyste prisé par deux groupes gauchistes rivaux, remplaçant le matérialisme prolétarien par le désir et l’inconscient.
C’est Belbo qui lui parle du Pendule de Foucault. L’éditeur Garamond confirme qu’il publiera le livre de Casaubon sur l’histoire des métaux. Garamond vend peu mais se renfloue avec les éditions Manuzio qui publient à compte d’auteurs et attirent, par des flatteries, des riches vaniteux comme ce De Gubernatis, parfait pigeon rêvant de gloire littéraire. Un dénommé Bramanti promet un manuscrit sur les rose-croix, mais Garamond l’éconduit, sachant qu’il ne serait pas le pigeon idéal. Les trois associés, puisque Casaubon y travaille maintenant en free-lance, veulent lancer des collections dans le domaine de l’ésotérisme. Garamond fait le tour des sociétés secrètes du monde entier afin d’avoir des auteurs à plumer pour ses nouvelles collections ésotériques. Un Luciférien leur propose un manuscrit qui réfute les thèses de Aleister Crowley. Quand on lui dit qu’il devra payer, il menace de leur envoyer un sort. Ils vont chez Aglié, le Comte de Saint-Germain, pour s’offrir ses services en tant que lecteur et on apprend qu’il est aussi l’amant de Lorenza. Le Comte a raconté ses mille vies à Lorenza et lui a expliqué le rôle qu’elle a tenu dans la création de l’univers, sous le nom de Sophia. Belbo est jaloux.
En voyage à Munich, Casaubon rencontre son voisin Salon, un taxidermiste qui lui parle des souterrains d’où gouverneraient les maîtres du monde. C’est la théorie d’un certain Saint-Yves d’Alveydre, un occultiste qui aurait localisé en Inde les derniers templiers et un gouvernement secret dans les profondeurs de la terre, orientant la destinée des humains . C’est Aglié – Saint-Germain qui lui parle de d’Alveydre. Dans une bibliothèque, il rencontre De Angelis, le policier, qui s’intéresse aussi aux templiers réfugiés à Agarttha, en Inde et à la synarchie, une sorte de gouvernement mondial souterrain qui complote pour déstabiliser les états et les mener au chaos avant de pouvoir les remplacer.
Tous se réunissent en séminaire dans une propriété familiale de Belbo dans la campagne piémontaise, là où des combats entre fascistes et partisans ont fait rage à la libération. Il raconte des souvenirs d’enfance . Puis ils se rendent dans la propriété de Aglié, somptueuse demeure avec jardins et terrasses. Tout le gratin de l’occultisme est présent et on projette des images hallucinantes de gloire et de mort. Casaubon a des visions de Lorenza dont il tombe amoureux. Il est question de Salomon De Caus et des égouts de Paris avant d’assister à un rituel qui tient à la fois des rosicruciens, des templiers et de la Franc-maçonnerie. Puis c’est une cérémonie druidique dans une clairière et l’apparition d’un nuage vert d’où sort une prêtresse. Casaubon raconte ce qu’il a vu à Lia qui lui apprend qu’elle est enceinte de lui.
Garamond demande maintenant à Casaubon « une histoire illustrée des sciences magiques et ésotériques », à partir des manuscrits envoyés. La machine qu’ils ont mis au point ressemble à l’intelligence artificielle et à l’aide de formules biscornues, ils reconstituent les derniers refuges des templiers : Coimbra, l’Écosse, Paris, Marienburg, Sofia et Jérusalem. À chaque étape, il devait y avoir transmission mais celle entre Français et Anglais ne s’est pas faite à cause d’ajustements de calendrier. Dans les manifestes rosicruciens, Fama et Confessio, il est fait mention de ce rendez-vous manqué. C’est Francis Bacon (le philosophe) qui aurait révélé ce mystère, le même qui aurait écrit les pièces imputées à Shakespeare… La Renaissance et les grandes découvertes font un enjeu des mythes occultistes et ésotériques. Les guerres de l’époque en seraient les conséquences. S’ensuit un récit hallucinant où entrent en scène le docteur Dee, Shakespeare, Bacon, Cervantès et le Comte de Saint-Germain avec le Golem rencontré dans le ghetto juif de Prague. On croirait lire du Moorcock et de l’héroic fantasy. C’est Guillaume Postel qui aurait établi le contact avec les Français après Bacon, s’installant en l’église Notre-Dame des Champs, et c’est Bacon qui aurait écrit les manifestes des rose-croix. On s’y perd… Casaubon établit une chronologie des événements qui mêle rose-croix, templiers, franc-maçons et illuminés de Bavière. Il décide avec Belbo d’ajouter une secte à toutes celles qu’il a mentionnées : la TRES, soit Templi Resurgentes Equites Synarchisi. Aglié apporte ses précisions qui mêlent Voltaire, Mozart, Péladan, Joseph De Maître, Eugène Sue et le duc de Brunswick. Des vérités cachées depuis la création du monde…
L’enfant naît et Salon le taxidermiste se révèle être un antisémite, parlant du Protocole des sages de Sion. Casaubon prouve que toutes les sectes se rapportent à des histoires de souterrains, de profondeurs, de galeries et il y voit l’influence des Celtes et des druides qui connaissaient les points telluriques de la terre. Des forces qui peuvent provoquer des catastrophes et des secrets qui peuvent tenir les puissants en laisse. Après les Templiers, on passe aux Jésuites qui se sont servis des rose-croix jusqu’à les phagocyter. Puis c’est la Russie des tsars et le fameux Protocole, un faux écrit par un certain Raczinski pour nuire aux Juifs. E puis viennent les nazis, instruits de tous les secrets du monde et qui ont pris leur croix gammée de Thulé. Hitler s’en est pris aux juifs parce qu’il les soupçonnait d’en savoir plus que lui et ses sbires. Diotavelli tombe malade et on pense que c’est une vengeance.
Casaubon dit à Belbo qu’ils se sont trompés depuis le début. Ce n’était pas du côté des juifs qu’il fallait chercher mais du côté des arabes. Les templiers et les chiites avaient partie liée et les Haschischins étaient une secte qui tentait de reproduire leur esprit chevaleresque et leur mépris de la mort.
Casaubon prend des vacances avec Lia et le bébé. Il lui raconte les bases de son histoire, à savoir la découverte d’Ingolf à Provins et le récit du colonel disparu. Pragmatique, Lia démonte toute cette histoire avec des arguments rationnels mais il n’est pas tout à fait convaincu.
Belbo, de son côté, emmène Lorenza en Ligurie. Ils croisent des amis d’Aglié et Belbo devient jaloux. Il renverse un chien en voiture et tout le village se réunit autour de lui. Il décide de se venger d’Aglié. Belbo fait croire à Aglié qu’il détient la carte des templiers avec les points stratégiques, et Aglié lui confie une valise à convoyer dans le train de Bologne. On est en juin 84 et l’Italie pleure Berlinguer. C’est l’attentat de la gare de Bologne. Belbo, recherché, va à Paris et Casaubon essaie de le rejoindre. Diotavelli se meurt à l’hôpital. Casaubon finit par se réfugier au conservatoire des arts et métiers et il surprend une réunion de secte avec Bramanti qui officie. Sont présents Garamond, Salon, Aglié et la victime expiatoire est Belbo. La secte renie toutes les autres sectes depuis l’aurore de l’humanité et elle s’est baptisée le TRES. Le canular des éditeurs est devenu leur cauchemar. Une séance de spiritisme convoque les initiés morts et Belbo se retrouve suspendu au Pendule, métronome de la terre.
Casaubon s’enfuit par les égouts et court, se sentant traqué, dans Paris. Il prend un taxi pour l’emmener chez le docteur Wagner qui le déclare fou. Il est persuadé que, Belbo et Diatovelli morts, les autres pensent qu’il est le seul à détenir le secret, la carte, même s’il n’en est rien. Casaubon n’a plus qu’à rentrer en Italie en attendant la mort, dans la maison familiale de Belbo dont il avait gardé une clé.
Ainsi s’achève ce roman passionnant, tant par la finesse de l’intrigue que par la qualité de l’écriture . En ces temps de complotisme, cette histoire est édifiante et en dit beaucoup sur le besoin qu’a toujours eu l’humanité de croire, de s’inventer des théories mystiques ou des secrets pour initiés . Eco démontre avec brio que tout peut se combiner de façon à laisser croire à une vérité cachée et que des malins ont toujours su jouer avec ça pour l’argent et le pouvoir. On a beau se vouloir rationnel, on est quand même troublé par toutes ces histoires de sectes, de croyances et de secrets, comme si quelque chose en nous avait besoin de mystère, d’ailleurs, et finalement de rêve pour transcender une réalité décevante. C’est aussi l’intérêt de ce livre de nous le faire ressentir, sa portée philosophique. C’est aussi un chef-d’œuvre d’érudition, et Eco nous parle de tous ces « diaboliques » et de leurs sectes comme s’il les avait intimement connus, en grand mystificateur. La part d’ombre du monde. Eco ou l’encyclopédiste de l’ésotérisme et de l’occultisme, pour s’amuser, pour nous captiver, pour nous troubler. Viva Eco !
21 octobre 2025