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TU CONNAIS PAS RAOUL?

Raoul Vaneigem, portrait par Arty (2012). « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine». (Danton à son bourreau). Wikipédia (pour le dessin) .

Tout le monde connaît cette réplique des Tontons flingueurs sur le mode affirmatif et comminatoire dans la bouche de Bernard Blier. C’est ici un hommage qu’on veut rendre au grand Raoul Vaneigem, mon belge favori. Écrivain, philosophe et pilier, avec Guy Debord, de l’Internationale Situationniste, il avait su rester proche des mouvements sociaux sans rien lâcher de ses idéaux révolutionnaires. Si Debord était un peu la face d’ombre du situationnisme, lui en était le versant solaire. Portrait d’un humaniste, intellectuel brillant, poète et homme d’actions.

Il était, avec l’entarteur Noël Godin décédé quelque temps plus tard, mon belge favori. Raoul Vaneigem était né à Lessines, près de Bruxelles, en 1934 et vient de mourir à un âge canonique. 92 ans, c’est vieux pour un révolutionnaire. Raoul était fils de cheminot syndicaliste et anticlérical et, enfant, il criait des croâ croâ au passage des ecclésiastiques. Un bon début.

Dans la famille, on parle à la fois français et néerlandais et Raoul est doué pour les langues. Après sa scolarité, ses humanités comme on dit en Belgique, au collègue de Lessines puis au lycée de Ath, il entre à l’université libre de Bruxelles pour suivre des cours de philologie romane. Un jeune homme qui promet, brillant universitaire qui écrira, en guise de thèse, un mémoire sur Lautréamont alias Isidore Ducasse, poète flamboyant aux innombrables fulgurances. Un premier mémoire qui sera d’ailleurs refusé par les autorités universitaires avant d’être revu et corrigé.

Un an plus tard, en 1957, il occupe un poste d’enseignant à l’école normale de Nivelles. Il y restera jusqu’en 1964 tout en se spécialisant dans l’histoire et le médiévisme. Il écrira un ouvrage savant sur les hérésies et toutes les croyances déviantes remettant en question la doctrine de l’église catholique. 1957 voit aussi la fondation, par Guy Debord, de l’Internationale Situationniste qui fait suite à la revue Potlatch et à l’internationale lettriste du roumain Isidore Isou.

Les situationnistes veulent changer la vie, un mouvement artistique et politique qui sera à l’origine du Mai 68 français. Sur les bases du marxisme et du conseillisme, Debord et sa bande vont s’inscrire à l’ultra-gauche contre le capitalisme, la fascisme, la bureaucratie soviétique et le maoïsme en dessinant les contours d’une société ludique et joyeuse où l’individu libéré du travail aliénant (confié aux machines) vivrait selon ses désirs et ses envies ce qui est un peu le « jouissez sans entraves » du slogan soixante-huitard. Les moyens mis en œuvre seront la théorie (la revue L’internationale situationniste), la provocation (ils perturbent des événements culturels et mondains) et le détournement, soit l’inversion du sens des messages politiques ou publicitaires par le simple ajout d’un dessin, d’un mot, d’un signe.

Au milieu des années 1960, Vaneigem fraye avec le mouvement libertaire et municipaliste des Provos d’Amsterdam, qui seront un temps associés à l’I.S avant que Debord ne les excommunie pour avoir raflé des sièges au conseil municipal, en 1966, comme il a répudié les Motherfuckers, anarchistes américains post-hippie. L’I.S n’était pas une organisation de masse et Debord, le pape, veille à séparer le bon gain révolutionnaire de l’ivraie agitationniste.

Vaneigem rejoint l’Internationale Situationniste après avoir envoyé un manuscrit (Fragments pour une poétique) au sociologue marxiste Henri Lefebvre qui le présente à Attila Kotanyi, hongrois de Bruxelles ami de Debord. Il deviendra l’un des piliers de l’I.S, théoricien du situationnisme au même titre que Debord. Ils sortiront la même année, à l’automne 1967, l’un La société du spectacle et l’autre Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, les deux ouvrages fondamentaux du situationnisme. Le premier dénonce, sous la forme du pamphlet, la société du spectacle et de la marchandise alors que le second, dans une langue châtiée de poète et de grammairien, est un manifeste contre le capitalisme, l’État et la technocratie avec des aphorismes aussi sublimes que révoltés.

Outre Debord, Vaneigem et Kotanyi, on trouve dans la bande cosmopolite l’artiste danois Asger Jorn, l’Iranien Mustapha Khayati (auteur présumé de Misère en milieu étudiant), l’Algérien Mohamed Douda, Michèle Bernstein (écrivaine qui sera critique littéraire dans le premier Libération), René Vienet (qui sera le spécialiste des détournements de films de karaté), René Riesel (plus tard cofondateur de la Confédération Paysanne) et le cinéaste Serge Korber au début. Les situationnistes sont partout en Europe, chaque pays se spécialisant dans un domaine précis : l’Italie avec les urbanistes, l’Angleterre avec les psycho-géographes, la Belgique et les Pays-Bas avec les arts plastiques et la France avec la poésie et l’essai politique ; la plupart des livres et la revue publiée aux éditions Serge Lébovici. Ils sont à l’origine des émeutes étudiantes de Louvain ou de Strasbourg.

En Mai 68, Vaneigem est accusé par Debord d’avoir failli à ses devoirs et d’avoir déserté. Il a pris des vacances aux Baléares avec sa famille et ne s’est mêlé aux événements que tardivement, après la bataille. Debord ne lui pardonnera pas et, après une réunion houleuse, Vaneigem sera exclu de l’I.S en 1970, un peu avant la dissolution de 1972. Mais Raoul n’en a cure, lui qui n’a jamais eu l’esprit de parti ou de boutique, se revendiquant avant tout anarchiste libertaire. Autant Debord incarnait la face torturée, presque nihiliste du situationnisme que Vaneigem en représentait l’aspect utopique et solaire. Les deux étaient complémentaires mais aussi rivaux, l’ego de Debord ne souffrant aucune concurrence.

Vaneigem va pouvoir devenir Vaneigem, sans la tutelle de Debord. Pendant plus de 50 ans, il va beaucoup publier et répondre à quantité d’interviews. À la différence de Debord et de beaucoup de situationnistes, Vaneigem était très accessible et faisait partie intégrante des mouvements sociaux, en France et en Belgique. Il n’y était pas en surplomb, du haut de sa chaire d’historien philosophe poète, mais immergé dedans, en militant et en révolutionnaire. Car, malgré des aphorismes comme « l’espérance est la laisse de la soumission » dans le Traité de savoir-vivre, Vaneigem a toujours gardé l’espoir de changer le monde et la vie, aussi bien par la théorie que par l’action. Celles et ceux qui l’ont connu décrivent toujours un humaniste, d’une grande gentillesse et plutôt jovial . Un militant triste est un triste militant.

Dans la période, il sort pas moins d’une quarantaine d’ouvrages, souvent brefs et toujours accessibles, où il approfondit ses concepts de subjectivité radicale et de pacifisme insurrectionnel qui restera son thème majeur. C’était un spécialiste de Fourrier qu’il mettait au pinacle, comme Breton avant lui. Des biographies de Rabelais et du l’linguiste belge Louis Scutenaire, après Lautréamont, des poèmes et des chansons dont «La vie s’écoule, la vie s’enfuit »sur la grève générale en Belgique de l’hiver 1960-1961, chantée par Jacques Marchais ou encore « Terre libre », interprétée par Gilles Servat.

Vanegeim sera partie prenante des luttes du Chiapas, de Notre-Dame des Landes, des Gilets jaunes et pour la désobéissance civile. Il sera l’auteur, en 2001, d’une Déclaration universelle des droits de l’être humain, plus radicale que la Déclaration des droits de l’homme. Vaneigem s’exprimera beaucoup dans de multiples interviews pour le vivant, le libertinage, la liberté sexuelle, l’auto-gestion, la présence poétique au monde, les classes populaires, la joie de vivre, l’anticapitalisme et le collectif. Il sera férocement contre l’aliénation, l’armée, les asiles, les prisons, les marchands, les églises, les politiciens et les savants fous des nouvelles technologies, de l’écologie de marché et du capitalisme vert. Ses derniers textes militeront d’ailleurs pour une écologie radicale, pacifiste et insurrectionnelle, contre toutes les escroqueries techno-solutionnistes. Il avait écrit, dans les derniers temps, dans le Siné-Hebdo (puis Siné-Mensuel) de son ami Siné, dans Reporterre, et il apparaissait dans des podcasts ou des interviews dans Le Média ou Blast. Un intellectuel respecté à qui on tendait le micro dès qu’il était question de subversion, de troubles sociaux et de révoltes. C’était un spécialiste de la guérilla intellectuelle et physique, urbaine ou rurale.

Comme tous les anars purs et durs, Vaneigem ne votait pas, ce qui est à mon avis une connerie, de même qu’l condamnait l’état sans voir ce qu’il pouvait avoir de bénéfique dans la redistribution, les services sociaux ou les services publics, ce que Bourdieu appelait « la main gauche de l’état », qui n’était pas qu’un léviathan administratif, oppresseur et bureaucratique.

Vaneigem, en plus de ses talents littéraires, restera un théoricien de l’anarchie, au même titre que les Bakounine, Proudhon, Kopotkine ou Guérin. C’est lui faire beaucoup d’honneur de lui faire côtoyer des noms aussi illustres, à moins que ce ne soit beaucoup d’honneur pour les autres de le côtoyer lui.

1° septembre 2026

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