
Pour celles et ceux qui se souviennent d’une vieille chanson du duo Clerc – Roda Gil, tant pis pour les autres. À dire vrai, on se méfiait de Clément Viktorovitch, caution de gauche de Hanouna, intello de service à France Info et conférencier qui se fait payer (assez cher mais il paraît que ce sont des spectacles…), ce qui n’est pas habituel dans les milieux militants. Mais le professeur de Sciences Po et essayiste à succès n’est peut-être pas militant. En attendant, son dernier livre – Logocratie – traite de sujets qui nous intéressent en particulier la vérité dévoyée en politique, à l’heure des fake news, des publicitaires, des camelots et des propagandistes.
Dans l’introduction, Viktorovitch esquisse un historique du mensonge en politique, qui lui est consubstantiel. Mais là où le mensonge éhonté portait préjudice au menteur (Nixon, Clinton, Cahuzac…), nous sommes arrivés à une ère politique où le mensonge est devenu méthode de gouvernement, avec tout ce que cela inclut en matière de danger pour la démocratie, de perte de crédibilité pour la parole politique et, in fine, de mystification pour le peuple. Il cite Trump, Bolsonaro ou Johnson qui ont fait du mensonge un art de gouverner, mais il n’épargne pas Macron. Pour lui, ces temps sont ceux de la Logocratie, là où le logo, le signe, le discours (ou la marque) sont devenus plus importants que le réel. « Le vrai est un moment du faux », disait déjà Hegel.
En partant de Platon et de la rhétorique en passant par Machiavel et Voltaire, l’auteur fait aussi l’historique du mensonge en politique, façon de convaincre et de se vouer des partisans. Mais la période est différente en ce sens que le mensonge découvert était sanctionné et qu’il ne l’est plus, au contraire. Là où la vérité pouvait faire tomber un Giscard, un Cahuzac ou un Fillon, elle est devenue alternative à partir de 2016 et du premier gouvernement Trump qui explique qu’il choisit l’hyperbole et se contrefout des faits s’ils ne le servent pas. Trump, mais aussi Boris Johnson ou Bolsonero son disciple brésilien. Johnson et les promesses du Brexit, Bolsonaro et le covid, Miléi et le réchauffement climatique, Orban et son audiovisuel aux ordres. Toutefois, l’auteur précise que des pays font de la résistance, là où l’État ne cautionne pas le mensonge. Et la France ?
Macron s’est présenté comme un phare de la vérité en politique. Hélas, sont ici révélés toutes les petites lâchetés, compromissions et mensonges non assumés, euphémisés, enterrés. Réforme du travail, des retraites, Gilets jaunes, masques, 49.3, violences policières, Sainte-Soline, affaire Bétharram… Macron et son entourage – Darmanin, Borne, Philippe, Castaner – ont toujours menti et se sont enferrés dans le mensonge à force de les nier. Une politique du mensonge ? De la déformation des faits en tout cas.
Tout cela est connu. Là où cela devient vraiment intéressant, c’est quand il manie le concept d’anticatastase. Qu’est-ce à dire ? Que l’ère de la post-vérité n’est plus celle du mensonge mais de l’affabulation. Le menteur garde un rapport à la vérité puisqu’il sait pertinemment qu’il ment, la post-vérité ne se réfère plus au réel mais aux affects et aux émotions. Puisque tout le monde ment et que la vérité est devenue relative, inventons notre propre réalité, notre post-vérité. C’est ainsi qu’on a pu voir surgir le complotisme, l’irrationnel sectaire ou le développement personnel, entre autres.
Cette post-vérité a aussi été encouragée par l’explosion des réseaux sociaux qui, même s’ils représentent un progrès démocratique dans le sens où tout le monde peut s’exprimer, sont aussi des bulles cognitives ou des chambres d’écho où chaque groupe affinitaire renforce ses convictions tout en restant imperméable à celles des autres. L’auteur nous donne les trois conditions de la démocratie : la souveraineté populaire, l’État de droit et le débat public contradictoire. S’il n’y a plus possibilité de ce débat, c’est la démocratie elle-même qui devient post-démocratie, appuyée sur la post-vérité.
Le débat public exige lisibilité et responsabilité, pour l’individu comme pour l’État. Si l’État s’en affranchit, s’il n’assume pas ses échecs et ses fautes, tout est faussé et la parole est démonétisée.
Pour en revenir à Macron, son « en même temps » comme son « ni droite ni gauche » sont révélateurs de sa pensée. Ses discours creux ne disent rien de concret et il se comporte en démagogue, flattant les uns et les autres. Il fait le contraire de ce qu’il dit au nom du bon sens partagé et de la triangulation : révolution (son livre), revenu de base (en fait cumul des minima sociaux), CNR (pour Conseil National de la République). Des mots pris à l’adversaire pour les rendre inoffensifs. C’est ce qu’ont baptisé certains de « messe en ré » : réinventer, reconstruire, rénover… Au milieu des discours faussement humanistes se glissent toujours des petite phrases qui traduisent sa vraie mentalité, comme un inconscient qui ne peut s’empêcher de se révéler, à son insu. Le bon sens discrédite aussi la recherche, l’académie, le savoir, la documentation… L’universitaire et l’expert sont noyés dans le flou général. La vérité n’existe plus, elle est celle que l’on choisit en fonction des circonstances. Les mots mais aussi les concepts inventés, sans aucune validation académique, comme le wokisme ou l’islamo-gauchisme.
Pas de démocratie sans citoyens informés. On en vient aux médias que Trump, Bolsonaro et consorts n’ont jamais lâché, accusés de tous les mots. De même, ils s’attaquent aux minorités, aux ONG, à la justice, aux universités… Leurs politiques sont les seules possibles et toute critique appelle la haine.
Post-vérité et post-démocratie vont ensemble. Des pouvoirs qui s’affranchissent des institutions judiciaires et des contre-pouvoirs. Mais la France de Macron n’est pas un îlot démocratique dans un monde livré aux illibéraux. L’auteur nous parle des lois sécuritaires, anti-immigration, antiterroristes, parfois retoquées ou réécrites par le Conseil constitutionnel. N’empêche, on a essayé. L’état de droit, garanti par le Conseil est critiqué par une certaine droite, après Zemmour, elle s’inscrit dans une défense de la démocratie qui serait celle du peuple et du bon sens. C’est là aussi la post-vérité.
Trump et Bolsonero « empoisonnaient le puits », c’est à dire qu’ils contestaient systématiquement les résultats électoraux défavorables pour, en cas de défaite, pouvoir accuser les pouvoirs publics et l’État profond. Impensable chez nous ? Macron a lancé le grand débat après les Gilets jaunes et a convoqué la convention citoyenne sur l’écologie. Du vent, il n’en a quasiment rien retenu. Un simulacre de démocratie dont il sera coutumier. On en vient à la réforme des retraites de 2023 et aux Législatives de l’année d’après. Dans les deux cas, il méconnaît le principe de flexibilité soit mépriser les vœux de l’opinion au nom de la légitimité démocratique. Il est élu mais fait ce qu’il veut et ne tient pas compte des mouvements sociaux et populaires. L’élection devient un blanc-seing, sans contrôle ni critique possible. La post-démocratie, encore.
L’idéal démocratique de Viktorovitch est le fait de penseurs comme Habermas ou Pierre Rosanvallon, c’est dire qu’il est loin des théoriciens d’une autre démocratie que représentative : Jacques Rancière ou Alain Badiou, parmi d’autres. C’est aussi assez dire qu’il est plutôt modéré, même si son travail lucide et minutieux démolit les faux-semblants de toute cette pseudo-démocratie qu’est la logocratie.
L’auteur convoque les grands penseurs du totalitarisme du point de vue du langage, du travestissement et du détournement des mots. Kemperer et les mots de l’Allemagne nazie, Orwell et les oxymores et les contradictions dans les termes, Hanna Arendt et la passivité d’un peuple gouverné par le mensonge. En URSS, les victimes de Staline adoptaient un langage plein d’ironie et de sous-entendus tout en donnant l’impression d’accepter la domination. Des gouvernements illibéraux ou des dictatures s’opposent dans la mesure où l’illibéralisme suppose des individus pas dupes mais consentants alors que la dictature ne laisse même pas l’échappatoire de l’ironie ou du quant-à-soi.
Viktorovitch nous dit qu’il a volontairement laissé de côté les médias et c’est à mon avis là où le bât blesse tant on peut multiplier les exemples de renforcement de la logocratie à travers la presse Bolloré, Stérin, Saadé ou Arnault. Mais ce n’est pas son sujet et il en a le droit. Pour lui en tout cas, le devoir du citoyen est de s’informer, d’être critique et de savoir détecter les prémices d’une logocratie. Il considère d’ailleurs que la France est déjà entrée en logocratie.
C’est un ouvrage où les propos sont mesurés et où le contenu est documenté. Viktorovitch n’est certes pas un révolutionnaire, mais c’est un démocrate sincère qui sait débusquer les injustices et crever les baudruches. Mais il est ce qu’il est et là n’est pas le débat. L’intérêt de ce livre passionnant est de nous ouvrir les yeux sur une révolution – au sens de changement radical – du sens et du langage. Une révolution copernicienne des gouvernements et des humains qui les subissent. Le temps de la post-vérité avant celui de la post-démocratie qui n’est autre qu’un nouveau totalitarisme, et ça fait peur.
LOGOCRATIE – CLÉMENT VIKTOROVITCH – Éditions du Seuil
6 septembre 2026