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FINI DE RIRE POUR CEUX QUI TIENNENT LA LAISSE?

D’abord le Fini de rire de Jean-Baptiste Rivoire (viré du Canal + bollorisé) sur les tristes évolutions du rire dans les médias à travers plusieurs exemples actuels (Les guignols, Guillaume Meurice, Thomas VDB…). Ensuite le retour de Gilles Balbastre dont on avait adoré Les nouveaux chiens de garde (réalisé avec Yann Kergoat). C’est ici Ceux qui tiennent la laisse, une plongée intelligente et drôle dans le monde peu exploré du nouveau capitalisme de la tech (numérique, téléphonie et médias), soit la France de Macron, celle des start-ups et des licornes. En espérant que tout ça se terminera dans un grand éclat de rire, plutôt que dans les larmes.

On commence avec Bolloré, catholique intégriste, nationaliste et ultra-libéral (Wikipédia)

Fini de rire, ou le rire en politique depuis les libelles irrévérencieux des almanachs comme au temps des premiers caricaturistes et la gueule de poire de Louis-Philippe. Toute une histoire. Une histoire sur laquelle Rivoire ne s’attarde pas, car c’est bien sûr la situation présente qui l’intéresse et l’objectif est de démontrer, dans la joie et la bonne humeur, que le rire subversif et caustique se porte de moins en moins bien sous Macron et les milliardaires des médias (les Stérin, Bolloré, Drahi, Saadé, on en passe).

Qui est Jean-Baptiste Rivoire ou, pour reprendre une fameuse question qu’on posait en Mai 68, d’où parle-t-il ? Un ch’ti, né à Cambrai en 1966. D’abord reporter d’image à France 3 puis France 2, il a aussi été reporter-photographe pour l’agence Capa avant de rejoindre Canal + dans le 90 minutes de Paul Moreira puis, comme rédacteur en chef deSpécial investigation. Après avoir publié de nombreux documents sur la guerre civile des années 1990 en Algérie comme sur les liens entre Macron et les oligarques de la presse et des médias, il est viré par Bolloré en 2021 et il crée Off investigations, un média en ligne. On le voit, Rivoire est un journaliste d’enquête qui n’hésite pas à bousculer les pouvoirs. Il a été diffamé par Marianne pour une enquête en Algérie comme on a pu gloser sur sa rupture avec Canal, dont il a accepté le chèque de départ avant de bafouer l’engagement de ne pas nuire au groupe Bolloré et de finalement rembourser l’argent. Bref, un mec bien, mais parlons du film.

Petit rappel, à force de déplacer les émissions et leurs horaires, Bolloré a tué Les guignols de l’info comme il a invisibilisé Groland. Pas mieux dans l’audiovisuel public où, à France Inter, la bande à Charline Vanhoenacker a dû plier bagage avec, en prime, le licenciement de Guillaume Meurice. Sur France 2, c’est une vignette humoristique de Thomas VDB qui a été supprimée. Tout cela fait beaucoup et dessine un paysage audiovisuel inquiétant où le rire est devenu policé, encadré, inoffensif.

L’humour au garde à vous est-il sous-titré le film. À trop vouloir prouver… L’auteur ramène le phénomène des puissants qui refusent toute moquerie à Sarkozy et il s’est aggravé avec Macron.

Mais peut-on mettre sur le même plan Bolloré et Les Guignols et Thomas VDB et Mathieu Madénian ? Stéphane Guillon victime de Sarko via Philippe Val et Jean-Luc Hees et Guillaume Meurice ou Pierre-Emmanuel Barré dont les blagues – souvent excellentes – sont parfois un rien limites.

Rivoire et sa bande font toutefois remarquer que la question est politique et structurelle. Sarkozy d’abord, mais on aurait pu aussi parler de la censure sous De Gaulle (Hara Kiri) ou Pompidou. Mais il faut admettre que le problème est devenu structurel avec Sarkozy et Bolloré, un politicard autoritaire et ridicule qui a la force de frappe sur les médias d’un milliardaire cynique et arrogant. Les interviews face caméra sont révélatrices sur la fin des Guignols, déplacés puis appauvris, l’affaire Guillon viré de France Inter et bien d’autres. Le privé et l’audiovisuel public la main dans la main.

Delphine Ernotte fait aussi le ménage à France 2 quand Adèle Van Reeth poursuit les gauchistes de France Inter. La Macronie prise peu les moqueries et les brocards et Rivoire fait bien de faire remarquer qu’un pouvoir qui se veut humaniste et bienveillant est en fait une caste de privilégiés pouvant se montrer très durs et impitoyables. Là est la grande leçon de ce film et rendons-lui quand même justice avec une ironie et un mordant qui font merveille, avec un montage dynamique et un rythme enlevé. On retiendra surtout l’image d’un Bolloré cassant et menaçant devant le CSA à l’occasion des réattributions de fréquences. Glaçant !

On termine avec Niel, ex-pornocrate devenu patron de presse et roi de la tech (Wikipédia)

On connaît Gilles Balbastre depuis longtemps maintenant, nul besoin de faire les présentations. Documentariste précieux, journaliste sardonique (Le Plan B, Le Diplo) et acteur du mouvement social. Militant d’Attac et de Solidaires, je sais ce que l’on doit à Gilles Balbastre, toujours au service de celles et ceux qui luttent avec des documentaires sur EDF, le fret ferroviaire ou encore l’énergie. On attendait ce film avec impatience, qui passait un peu pour l’Arlésienne après une bonne dizaine d’années d’annonces retardées et de souscriptions. Il ne faut surtout pas voir ce film comme une suite des Nouveaux chiens de garde et le propos, s’il est voisin, est différent.

C’est ici à la nouvelle société macroniste (« c’est mon projet ») du mariage de la technologie et du capital, avec les médias en embuscade. On y parle beaucoup de Xavier Niel, sorte de wonderboy du capitalisme technocratique, mais aussi de Patrick Drahi, l’endetté chronique aux profits colossaux ou encore de Bernard Arnault, le chic et le luxe sur le dos des salariés d’un empire industriel liquidé. Ruffin en a parlé dans Merci patron. Comme Ruffin, Balbastre se met en scène devant ses témoins et, même si ça peut renforcer l’efficacité des propos, la présence peut paraître envahissante.

Au-delà de ces personnages illustres, c’est tout un système que Balbastre démonte avec de nombreuses interviews portant sur la fracture numérique, l’abandon des services publics, les inégalités fiscales ou les attaques contre la sécurité sociale ; le tout au nom de la modernité et de l’efficience. Au service du fric aussi, qui ne ruisselle pas mais enrichit la caste des capitaines d’industrie proches du pouvoir. Bolloré, mais pas que.

La première scène est mémorable. Un salon de la tech, concours Lépine des nouvelles technologies, où les heureux gagnants, deux jeunes hommes chics, réussissent à vendre une petite innovation technique qui leur rapporte des millions d’Euros, après revente de leur société et culbute financière. Sous les applaudissements et l’admiration des médias et des parrains du capital. L’innovation, l’agilité, la profitabilité, credo macroniste de la start-up nation. On peut y voir un Michel Chevalet, vieilli et méconnaissable, en monsieur loyal.

Et puis il y a ces archives d’une télévision qui n’était pas encore tout à fait au service des puissants. On y voit le regretté Michel Naudy interviewer Pierre Bérégovoy sans complaisance, et les premiers vagissements du Minitel où un Louis Mexandeau (ministre des P et T comme on disait à l’époque) réussit une connexion avec l’Élysée et François Mitterrand, tous deux heureux comme des gamins.

Des interviews de gens qu’on connaît pour la constance de leurs engagements : Annick Coupé, Laurent Cordonnier ou le sociologue François Denord qui en disent long sur la fin de l’état social et le retour des barons voleurs qui détériorent le vivre ensemble et le lien social, ouvrant grand la porte au R.N.

Mais le film s’attache surtout à dénoncer la main-mise d’une technologie déshumanisante, aliénante et cupide.

Pourtant, l’affaire vient de loin. Des privatisations des années 1990 et 2000 au profit d’aventuriers sans foi ni loi qui ont profité des réseaux et des infrastructures pour faire leurs affaires juteuses. C’est le cas de France Télécom devenu Orange, mais aussi d’EDF, de GDF et de la SNCF. Investissements publics pour enrichissement privé, l’exemple type en étant l’informatique et plus particulièrement le Minitel où l’on retrouve ce cher Xavier Niel qui parade en vedette dans un Olympia racheté par Arnault.

Le Minitel rose qui a fait la fortune de Xavier Niel, petit margoulin vulgaire qui aura réussi à devenir le gendre de Bernard Arnault et l’un des principaux actionnaires du Monde. Une sorte d’anoblissement par le pouvoir et l’argent. Dans le monde du capitalisme technocratique, on appelle ça une belle réussite qui vient récompenser un talent immense. Lui et Drahi ont profité du dérèglement du marché des Télécoms avec Free et SFR, utilisant sans vergogne les réseaux de l’ex-opérateur public.

On voudrait tout raconter d’un film d’une féroce drôlerie pour la forme et, pour le fond, d’une sévère critique argumentée d’un monde de prédation, d’esbroufe et de cupidité.

On soulignera en passant la tirade de Jacques Bonnaffé, époustouflante, mais on aurait pu se passer de Corinne Masiéro et de ses « étudiants » sociologues. Mais bon,,on ne va pas chipoter, tel que c’est, on a là une réussite politique, sociale et cinématographique. Ça valait le coup d’attendre !

Fini de rire, de Jean-Baptiste Rivoire, sorti en salle le 23 septembre.

Ceux qui tiennent la laisse, de Gilles Balbastre, sortie officielle le 20 janvier 2027. Faites le buzz !

28 septembre 2026

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