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LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ CHANGÉS (3)

paris

BRUNO

C’est son fils qui avait insisté pour me voir, et j’avais fini par céder. Il souhaitait évoquer la mémoire de son père ; une sorte de devoir familial qui tenait aussi de la réhabilitation d’une figure paternelle nécessaire à la fabrique d’une identité confuse. Ou du moins était-ce ce qui m’apparaissait après une conversation téléphonique qu’un embarras partagé avait fini par épuiser.

Nous étions convenus de nous retrouver à la terrasse d’un bar associatif du centre ville de Lille et je le vis arriver alors que je venais de commander. Je remarquai ses cheveux très bruns et quelque chose d’enfantin dans un visage encore glabre. Nulle trace de son père, n’était la silhouette longiligne et l’allure un peu dégingandée relevée par les pas incertains qu’il faisait pour couvrir les quelques mètres qui le séparaient maintenant de moi. Il portait à la main les mêmes sacs en plastique que son père, avec les marques des grands magasins culturels de la Grand place. Bruno, déjà, se baladait rarement sans ces grands plastiques marronnasses et inesthétiques qui lui servaient de viatique et où il entassait tout ce qui pouvait lui être utile : clés, mouchoirs, paquets de tabac, journaux, livres et documents administratifs divers dans un fatras indescriptible que lui seul dominait. Il me salua, alla se chercher un jus de fruit au comptoir et prit place en face de moi, ses sacs inélégants déposés sur un dossier de chaise. Nous restâmes quelques minutes sans parler, gênés l’un et l’autre, l’un par l’autre, et je dus prendre sur moi pour écourter ce moment que je jugeais pénible mais que lui, sourire vissé aux lèvres, semblait presque apprécier comme une parenthèse apaisante dans une journée sans doute active. Moi, j’étais à la retraite, et les seules obligations qui me restaient de ma vie d’avant ne consistaient plus qu’en rendez-vous médicaux, hélas de plus en plus nombreux.

– La dernière fois que je t’ai vu, c’était à l’enterrement de Bruno. Ça fait déjà dix ans… Je m’en voulais d’avoir commencé cette conversation sur l’évocation de la mort de son père. C’était maladroit, mais, au moins, on était dans le sujet. Il ne se formalisa pas de cette brutale entrée en matière et resta encore un moment silencieux, avec cet éternel sourire qui me rendait de plus en plus mal à l’aise.

– J’écris quelque chose sur mon père. Pas un roman, ce serait prétentieux. Pas un album non plus, ça serait ridicule. Enfin, j’essaie d’obtenir un maximum d’informations de tous les gens qui l’ont connu. Il s’arrêta et, après m’avoir regardé dans les yeux, reprit avec une exaltation qui formait contraste avec le ton presque désinvolte sur lequel il avait commencé.

– Voyez-vous, ce qui m’intéresse vraiment, c’est le moment où ça a basculé pour lui, la période où ça a tourné. Comme le temps, les signes annonciateurs de l’orage. Je vous mets à l’aise : je sais qu’il était alcoolique, dépressif et même presque clochardisé sur la fin. J’ai tout vu, ou plutôt j’ai tout compris. J’étais là. Même si c’était pas physiquement, j’ai toujours été là pour lui. La vraie question que je me pose est de savoir comment c’est venu, qu’est-ce qui s’est passé…

– Son divorce, peut-être, hasardé-je sans conviction, comme s’il importait d’accrocher à un fait une longue dérive à laquelle son fils semblait vouloir donner les contours mystérieux d’une lente et inexorable fantomisation.

– Son divorce, c’est la préhistoire. Il en a souffert mais il s’en est remis. Je ne crois pas que ça ait été le coup de grâce. Il aimait la solitude, et puis il m’avait moi.

Je n’avais pas envie de discuter ce point et, après tout, si ça lui plaisait de croire que cet épisode n’avait pas été à l’origine de sa déglingue, s’il s’imaginait que sa seule présence avait pu donner à son père le goût de vivre, alors, pourquoi cette mort prématurée après des années d’abus d’alcool, de tabac et d’herbe ? Pourquoi cette fréquentation assidue des bars louches, cette dévotion aux prostituées, cette sorte d’abandon tardif à la religion, ce goût morbide pour une décrépitude revendiquée qui s’incarnait dans son corps malodorant à l’hygiène douteuse, dans ses nippes hideuses, usées et maculées d’immondices. Et l’image de Bruno venait encore me hanter, moi qui n’avait pas eu une pensée pour lui depuis des années. Comme pour exorciser la vision inconfortable de ce que l’on aurait pu devenir ou de ce qui nous attend encore, avant la grande nuit.

– N’empêche, il me parlait beaucoup de ta mère, et il avait très mal vécu leur séparation. Après, ça a été des problèmes de boulot, des mauvaises fréquentations, des déceptions sentimentales, des addictions diverses, mais, pour le peu que je crois le connaître, le point de départ est là.

Il me regardait encore en souriant, comme un enfant écouterait avec respect un vieillard un peu sénile qui prendrait la peine de lui raconter une histoire en faisant semblant d’être attentif tout en dissimulant une pitié amusée pour le vieux pitre.

– Est-ce que vous avez des souvenirs précis de lui. Il me fixa avec un regard dur. Je veux dire, est-ce que, au-delà de ce que vous pouvez penser de lui, vous pouvez me décrire des situations où vous vous êtes retrouvés tous les deux, en complicité, ou en conflit… Ou peu importe, mais ensemble !

J’hésitais longuement. Plusieurs images se succédaient, se bousculaient . Moi et Bruno une veille de Noël sur la place de Roubaix, le fameux soir où, au sortir d’une pizzeria, il s’était cassé une jambe en glissant sur le verglas. Moi et Bruno dans un bar louche à la frontière belge, où nous résistions, le nez dans la bière, aux assauts d’entraîneuses court-vêtues acharnées à nous faire commander la bouteille de champagne en prélude à toutes les jouissances. Moi et Bruno pendant les séances du bureau fédéral d’un syndicat qui venait de se créer aux Télécommunications, quand je le voyais gigoter sur sa chaise en fin de matinée et quitter brusquement la pièce au motif qu’il était en manque de levure (l’expression qui sentait l’excuse pseudo-médicale était de son cru et elle signifiait simplement que – n’y tenant plus – il s’absentait pour boire sa première bière de la journée). Et les articles que nous écrivions dans un journal syndical devenu fanzine à force d’humour potache et de prétentions littéraires ; une publication qui défrisait les bureaucrates, lesquels voyaient en nous des petits-bourgeois immatures indifférents aux intérêts matériels et moraux des travailleurs. Et les romans et pastiches que nous avions commencé et qui ne dépassaient généralement pas les 15 pages, chacun étant mandaté par l’autre pour écrire la suite dans son coin, et chacun n’en faisant rien. Mais c’est une autre histoire que je lui racontais.

– En fait, l’histoire se déroule sur deux jours. Je peux vraiment dater avec précision ces deux journées, samedi 15 et dimanche 16 avril 1995. Chez un copain qui tenait un restaurant, j’avais organisé une soirée psychédélique, avec musique d’époque, déguisements hippies, bouffe indienne et un peu de shit. Quelqu’un avait proposé de l’ecstasy, mais j’avais refusé. Un disc-jockey passait les Move, les Pretty Things ou Cream. Les gens avaient fait des efforts, même si rien de très original : des filles en robe indienne et des mecs en veste à franges et pattes d’eph’. Le service minimum . J’avais dégotté un costume de dompteur dans un magasin de déguisements, façon pochette de Sergent Pepper’s. Bruno était venu comme je le redoutais, sans aucun effet propre à illustrer le thème. Sale, négligé et plutôt triste, comme toujours. L’événement avait été un vrai fiasco, le repas était interminable et quelques couples dansaient sans conviction pour écarter l’ennui d’une soirée qui s’étiolait dans les vapeurs de shit et de mauvais alcools. Je restais au bar avec Bruno qui qualifiait de chansonnettes les morceaux des Hollies ou des Byrds, lesquels ne disaient pas grand-chose à la plupart des invités, des trentenaires qui n’avaient pas connu la période et qui s’enhardissaient à réclamer du hard-rock. Bruno s’emmerdait et il avait l’alcool mauvais. Il ne sortait de sa torpeur que pour reluquer une fille du syndicat, une petite blonde aux yeux verts vêtue d’un sari et un bandeau dans les cheveux. Elle s’appelait Maryse et bougeait avec grâce sur des disques passés de mode. Quand elle ne dansait pas, elle liait conversation avec ma femme qui boudait dans son coin comme pour me faire sentir que cette guignolade n’était pas à son goût et que j’aurais mieux fait de la tenir à l’écart de ce triste cirque nostalgique. J’avais fait l’effort d’aller vers elle pour lui confier que je me serais facilement passer d’elle, et cet accès de franchise l’avait fait passer d’un état de passivité maussade à une franche agressivité. Mais il y avait longtemps que la guerre était déclarée et cette soirée malencontreuse n’en aura été qu’une bataille de plus.

Bruno n’avait quitté sa place au comptoir que pour draguer Maryse, qu’il croyait prenable. Bonne fille, après quelques minauderies dissuasives, elle avait fini par le rembarrer poliment et Bruno s’était mis aux alcools forts, sortant les billets de son portefeuille au fur et à mesure que le patron remplissait son verre. Il était temps de fermer. Il était surtout temps de le raccompagner chez lui – il ne conduisait pas – et d’oublier cette sinistre soirée où tout le monde s’était copieusement ennuyé en ne simulant même pas la gaîté.

Le jour d’après, il me téléphonait et, par crainte de devoir écouter ses jérémiades de lendemain de cuite, je lui proposais une balade dans un parc où il aimait marcher. Ma femme m’accompagnait, toujours en maugréant, et elle faisait bien sentir à Bruno qu’elle ne l’appréciait guère, lui qu’elle percevait comme un danger pour moi et un péril pour notre couple qui battait de l’aile. « Tu connais bien Maryse ? », me demanda-t-il alors que nous marchions lentement dans les allées du parc. « Pas plus que ça, lui répondis-je. Elle te plaît ? ». « Oh, je disais ça parce que j’ai eu l’impression de me prendre un râteau hier soir ». Et il partir de son grand rire en chasse d’eau qui faisait retourner les passants sur lui. Il ignorait en tout cas que j’avais des vues sur elle. Je la connaissais depuis une quinzaine d’années, sans avoir cherché si peu que ce soit à la séduire. Mais c’était différent maintenant que le contrat moral de fidélité avec mon épouse était rompu unilatéralement. Bruno me demandait si elle avait quelqu’un dans sa vie, si elle était libre… Je répondais évasivement sans lui livrer les deux ou trois choses que je savais d’elle. Son désir était devenu le mien et je n’avais pas l’intention de dévoiler mes plans. Le soir tombait et nous avions l’air de deux enfants tristes accompagnés de leur mère.

Un mois plus tard, je passais des fins d’après-midi clandestines avec Maryse, et Bruno, l’apprenant, eut cette réflexion qui me parut ridicule au premier abord, mais qui prenait tout son sens quand on voulait bien tenir compte de sa misère affective : « mais toi tu avais déjà une femme, tu aurais pu me la laisser ! ». Vu sous cet angle, il n’y avait même pas lieu de demander son avis à l’intéressée. Tout était simple, en fait, les femmes seules allaient vers les hommes seuls en tenant compte de leurs besoins sexuels ou affectifs, sans que le désir, l’attirance ou tout simplement l’amour n’entrent en ligne de compte.

Un an plus tard, j’avais divorcé et j’épousais Maryse. Bien qu’invité, Bruno ne vint pas au mariage et c’est de ce jour que nos relations se firent plus rares. A chaque fois que nous étions sortis à trois, le malaise s’était instauré et il avait fini par faire ostensiblement la gueule avant de s’éclipser. Je me suis souvent demandé si l’intérêt manifesté par Bruno pour Maryse n’avait pas fait naître mon désir pour elle. Et, vingt ans plus tard, je me demande parfois s’il n’aurait pas mieux valu lui laisser le champ libre et le laisser gagnant dans une rivalité amoureuse qui n’a jamais vraiment été évoquée comme telle.

– Mais vous semblez dire qu’elle n’avait rien pour mon père… Le fils de Bruno me regardait maintenant avec une anxiété mêlée d’hostilité, comme si mon histoire lui avait révélé une facette un peu perverse de ma personnalité.

– Oh, ça, les sentiments peuvent venir avec le temps. Il suffit que chacun y mette un peu du sien. J’avais conscience de la futilité de mes paroles qui se voulaient le fruit d’une longue expérience de la vie mais qui ne l’abusaient pas.

J’avais maintenant un peu honte de mon histoire et je pensais à des anecdotes qui auraient mieux rendu justice à son père. Les toiles qu’il peignait et dont j’admirais la composition ou un livre qu’il avait commencé et dont il m’avait fait lire les premières pages. Il s’agissait d’un récit qu’il qualifiait de structuraliste (c’était bien dans sa manière) et qu’il avait intitulé « Le Lieu », ou l’histoire d’un petit bout de jardin depuis la préhistoire. C’était à la fois fascinant et dérisoire, mais riche de descriptions d’une précision clinique sur un thème où l’absurde le disputait au néant. Mais je ne voyais plus maintenant que les gros mégots de ses cigarettes roulées qu’il écrasait dans le cendrier, ces courtes tiges grisâtres et malodorantes qui ressemblaient à des coléoptères morts. Ça et la mousse blanchâtre de la bière aux commissures de ses lèvres. Puis je revoyais l’intérieur de l’église où avait eu lieu l’enterrement. J’entendais à nouveau les quelques mots dits au micro par une dame à l’allure austère, sorte d’accompagnatrice d’hôpital confite en dévotion qui avait assisté le défunt dans son agonie. « Bruno était croyant et, à la toute fin, l’immense amour qu’il portait en lui s’en allait vers Dieu ». Je rapportais ces paroles à son fils qui les avait entendues comme moi.

– J’en ai voulu longtemps à cette vieille catho de tirer ton père du côté de la bondieuserie, comme s’il s’était agi de lui racheter son âme en lui prêtant des élévations tardives… Mais, après tout, elle avait peut-être raison. Je le regardais comme pour solliciter son avis.

– Il ne vous en parlait pas parce que ça devait être plutôt mal vu dans votre petit milieu de fonctionnaires syndicalistes libre-penseurs, mais papa était croyant. Il l’a même toujours été. Il n’était pas un converti de la dernière heure, comme pour adoucir sa mort. Si tant est qu’on le puisse.

Il ne parlait plus et je lisais de la déception dans son regard triste, comme s’il avait attendu beaucoup de notre rencontre et qu’il n’avait retenu que les propos décousus d’un vaniteux qui se donnait le beau rôle dans une histoire sans doute vraie mais tellement mal choisie.

On s’était levés presque en même temps et nous faisions maintenant route jusqu’au métro. Il n’était plus question de son père et il me parlait de ses études de sociologie et des examens qu’il préparait. Je lui fis juste remarquer que Bruno aurait apprécié de voir son fils entreprendre des études que lui-même avait interrompues. Au moment où nous allions nous séparer, je lui fis vaguement la promesse de l’inviter un soir à la maison, avant de lui serrer énergiquement la main en me fendant maladroitement d’un dernier commentaire qui avait résonné comme un éloge post-mortem.

– Oublie ce que je t’ai raconté. J’aurais pu mieux te dire à quel point ton père était un type bien.

– Vous me l’avez dit quand même. En tout cas, vous vous ressemblez. Sans vouloir vous vexer, vous êtes un perdant comme lui, un grand gosse en mal d’affection qui n’est à sa place nulle part.

Il avait à nouveau ce sourire enfantin et s’éloignait maintenant pour s’agglutiner à la foule qui prenait une autre direction que la mienne. Il avait l’air d’un lutin facétieux happé par des grandes personnes qui ne lui laisseraient pas de place dans leur course trépidante.

Je restais un moment sans réaction avec une dernière vision de Bruno, ou de son fantôme, avec ses cheveux blonds filasses, ses yeux clairs, ses joues creuses et les boutons disgracieux qui abîmaient encore un visage plutôt ingrat. Il avait été mon ami, mais nous avions fini par nous éloigner l’un de l’autre, peut-être, comme venait de le dire son fils, étions-nous trop semblables. Peut-être que j’avais fini par détester ce que je voyais de moi en lui, et que la réciproque était vraie.

Je rentrais chez moi et je racontais à Maryse ma rencontre avec le fils de Bruno. Elle était curieuse d’entendre ce que nous étions dits, mais je n’allais pas raconter cette histoire, notre histoire, et je préférais éluder.

– Oh, c’est juste un gentil gamin un peu paumé qui cherche des repères.

– Et tu lui as proposé de le revoir ?

– Non, mentis-je. Il est parti précipitamment, mais j’ai ses coordonnées, je peux le rappeler.

– C’est comme tu le sens. Et elle reprit sa leçon de flûte à bec en regardant du coin de l’œil la partition fixée à son lutrin.

– Je le sens pas trop, marmonnai-je entre mes dents, le son de la flûte couvrant ma voix.

– Est-ce que vous avez parlé de Bruno ? dit-elle après avoir achevé son morceau.

– Pas vraiment, on a parlé de lui, de ses études, de ses activités. J’ai juste tenu à lui dire que son père était un mec bien.

– Oh, c’est tellement banal, on dit ça de tout le monde. Quand je pense qu’il m’a draguée. Tu serais resté avec ta bonne femme et on serait peut-être ensemble, lui et moi… Elle riait aux éclats, et je les imaginais à deux, main dans la main, dans ce même parc où il m’avait avoué s’intéresser à elle.

– Tu faisais des ravages à l’époque, mais c’est si loin tout ça…

Comme pour me faire pardonner ma taquinerie, je la pris dans mes bras et nous nous embrassâmes. Puis je me dégageai de l’étreinte et je prétextai le besoin d’une cigarette pour sortir dans le jardin. Elle ne remarqua pas mon changement d’humeur et ne vit pas mes yeux se mouiller.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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