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LES ANGES GRIS

Il fallait bien qu’il finisse par se rendre à l’évidence. Comme on aurait pu le dire maintenant, il n’imprimait pas, ou à tout le moins n’imprimait-il plus. Il avait beau supplier, implorer, quêter ; personne ne le remarquait et ses élans désespérés restaient vains.

Il se faisait l’effet d’un fantôme, d’un spectre perdu au cœur de la ville. Tout indiquait qu’il était transparent, fugace, invisible : translucide pour tout dire. Il s’était enhardi, pour commencer, à demander l’heure à un vieux bonhomme, leur âge commun avancé pouvant laisser espérer une secrète connivence propre à favoriser les échanges, fussent-ils des plus élémentaires. Puis il avait voulu entrer en contact avec une jeune femme en prétextant une indication de lieu, un nom de rue inventé puisqu’il ne savait même pas dans quelle ville il pouvait se trouver. Il aurait tant souhaité que la dame eût pris son approche maladroite comme celle d’un pénible dragueur, ce qui au moins aurait signifié qu’elle avait enregistré sa présence.

C’est cette présence qui semblait plus que douteuse au fur et à mesure qu’il s’approchait des uns et des autres, comme pour y chercher la reconnaissance, un témoignage d’une existence dûment attestée par ses pairs ne serait-ce que par un sourire ou un geste d’humeur, peu importait. Non, personne n’avait répondu, personne n’avait manifesté le moindre signe de reconnaissance, sans parler d’intérêt. Il ne savait maintenant quel parti prendre, alors qu’un triste crépuscule s’attardait sur la ville. Il ressentait la faim, même si l’idée de toute nourriture lui donnait des hauts-le-cœur.

En déambulant, il en était à se demander depuis quand il n’avait pas absorbé le moindre aliment. Il n’en gardait aucun souvenir en tout cas, comme si ces besoins physiologiques lui étaient devenus étrangers. Il n’avait pas sommeil non plus et ne ressentait qu ‘une grande lassitude.

Le besoin de s’adresser aux gens lui était maintenant passé. Il ne les regardait plus et se contentait de marcher lentement, sans but. Il se souvenait de ce romancier anglais et de son homme invisible, ce personnage devenu le héros d’un feuilleton américain dont il gardait en mémoire l’image imprécise d’un individu recouvert de bandelettes. Il était devenu cet homme, cette ombre, ce spectre et cette pensée l’affligeait à peine. Il était conscient d’être entré dans un monde mouvant à la limite du réel et du rêve, une sorte d’interzone obscure d’où on ne sortait plus.

C’est alors qu’un homme vint vers lui. Il fut d’abord surpris par la façon directe de s’approcher de lui comme par le désir évident de lui adresser la parole, comme s’il avait vu en lui le seul interlocuteur valable avec lequel il importait de prendre langue. L’homme invisible ne l’était plus, ou en tout cas plus pour tout le monde, et un être humain, pour ce qu’il pouvait en juger, désirait entrer en contact avec lui. La surprise était telle qu’il avait sursauté comme au sortir d’un rêve.

– Ne soyez pas triste, monsieur Richard. J’ai moi aussi connu ce que vous ressentez à présent, cette errance, ce sentiment de ne plus exister ou d’exister à peine. Croyez-moi, ce n’est que provisoire et nous serons bientôt délivrés.

Avant de lui demander comment il le connaissait, au moins de son prénom, il s’étonna de son aspect terne et gris. Gris était la couleur, gris était le mot. Ses cheveux, ses yeux, sa moustache, son pardessus, son vieux costume, jusqu’à sa chemise et son chapeau. Gris, gris muraille, gris souris, gris terne. D’un gris clair tirant sur le blanchâtre, exactement comme cet autre qu’il avait rencontré il y a plusieurs jours et dont il gardait en mémoire un vague souvenir. Seraient-ils nombreux, les hommes en gris ? Avant de lui répondre, il en était à se demander s’il n’existait pas une nouvelle catégorie de gens, ces hommes en gris qui d’ordinaire pouvaient désigner des bureaucrates ou des petits employés mais qui en l’occurrence semblaient être des êtres sans vie, des fantômes. Il s’apprêtait à lui parler mais l’homme le devança :

– Ne vous posez pas toutes ces questions, lui dit-il. Je vous connais comme je connais tous ceux qui se trouvent dans votre cas. Vous êtes malheureux parce que vous n’avez pas totalement accompli votre métamorphose. Comme moi, vous cherchez encore à subsister, ne serait-ce qu’un peu, alors qu’il vaudrait mieux vous abandonner au néant, à la quiétude, au repos. Tant que vous n’admettrez pas votre mort, vous continuerez à errer dans un purgatoire entre les vivants et les autres.

– Mais… D’abord permettez, à qui ai-je l’honneur, parvint-il à dire d’une voix tremblante. Et qu’est-ce que vous me chantez là ? Qu’est-ce que c’est que ces histoires de morts sans le savoir ou de revenants ? Pour qui me prenez-vous ?

– Pardon, je comprends votre réaction et j’aurais sans doute dû commencer par là. Mon nom n’a plus aucune espèce d’importance. Appelez-moi Claude si vous voulez, puisque c’était mon prénom. Je suis comme vous, dans un no man’s land entre les vivants et les morts. Des chrétiens appelleraient ça le purgatoire. Mais je ne suis pas chrétien. Alors voilà, laissez-moi vous expliquer, vous parlerez après. Pour prévenir toute interruption, il fit un geste du bras comme pour le repousser. Voilà, la situation n’est pas vraiment originale, la vôtre comme la mienne. D’abord, on meurt et il faut bien se rendre à l’évidence qu’on est morts. Ça peut prendre deux ou trois jours avant de l’admettre, après qu’on ait essayé de vivre encore un peu et qu’on ressente encore quelques vagues besoins physiologiques. Puis on ne ressent plus rien sans être tout à fait morts. C’est mon cas, on a encore des restes de conscience, l’impression de s’éterniser. Enfin, c’est la vraie mort et là tout est fini, le monde extérieur n’existe plus, pas plus que vous d’ailleurs. C’est du moins ce que j’imagine puisque, comme on dit, personne n’est revenu pour nous le dire. Mais d’abord, essayez de vous souvenir des circonstances de votre mort, vous verrez, il faut commencer par là, et ça fait du bien de revivre la scène, dans le détail…

– Mais de quoi voulez-vous que je me souvienne ? D’un accident de la route, d’un cancer en phase terminale, d’un suicide ? Juste pour vous faire plaisir…

– Vous voyez bien, vous êtes encore en plein déni. Vous ne voulez pas admettre que… C’est trop dur pour vous. Pourtant, vous, Richard Duquesne, comme moi, Claude Boers, n’existons plus. C’est ainsi et personne n’y peut rien. Mais, au risque de me répéter, faites l’effort de vous souvenir. Vu votre état, ça doit pourtant être assez récent.

Devant son insistance, il ferma les yeux et sollicita sa mémoire. Tout était brumeux et confus. Il apercevait des silhouettes desquelles il s’approchait craintivement, jusqu’à faire marche arrière devant une absence de réaction qu’il jugeait hautaine, inamicale. Il revoyait sa femme, son dragon, sa Mathilde, comme il la surnommait dans sa plus stricte intimité. Du fin fond de sa mémoire paresseuse, il la voyait occupée à des tâches ménagères ; cuisine, ménage, lessives… Des tâches auxquelles elle lui reprochait si souvent de ne pas prendre suffisamment part. Il la revoyait, maintenant, au volant de sa voiture ; il avait toujours dit «sa » voiture, puisqu’il n’y était admis qu’en tant que passager, lui qui ne conduisait plus. Un accident, c’était sûrement ça. Il imaginait un camion en travers d’une bretelle d’autoroute et une voiture ratatinée appelée à se voir dégagée par des engins de levage. Il voyait plus nettement la scène : sa femme appelant à l’aide, une ambulance, des secouristes et lui, comme prostré, à la place du mort, justement. Il entendait les sirènes, les hurlements, les cris, les pleurs et, surtout, il sentait les vapeurs d’essence, l’odeur de l’asphalte mouillée et celle de la chair brûlée. Oui, il s’agissait bien de cela, un accident, et il fut presque rassuré d’avoir pu reconstruire approximativement les faits en fouillant sa mémoire.

– Vous avez probablement raison, finit-il par répondre. Admettons que je sois mort. J’étais loin de l’imaginer comme ça, la mort. Si c’est encore pour discuter le bout de gras avec un quidam histoire de passer le temps, ça ressemble plutôt à la vie.

– Détrompez-vous ! Vous n’en êtes encore qu’aux prémices, c’est après que ça se gâte. Enfin, si on veut, disons que vous ne sentirez plus rien. Mais vous n’êtes pas encore tout à fait mort, je vous rassure.

– Merci bien. Trop aimable. « Détrompez-vous », essai sur l’adultère par Paul Guimard et Antoine Blondin, sorti en 1965, murmura-t-il du fond de sa mémoire.

– Ah parce qu’il aimait lire ?…

– Oui, entendit-il dire sa femme à une infirmière qui semblait dubitative devant le grand tableau rempli de graphiques au bord de son lit. C’était bien des sons qu’il distinguait, des mots qu’il entendait, des gens qu’il apercevait dans un halo confus qui, peu à peu, se dissipait.

– On dirait qu’il revient à lui, dit-elle à sa femme, dont le sourire radieux se tournait vers le spectre alité qu’il s’imaginait encore être. Il doit en avoir des choses à raconter… Tu as fait un AVC.

– Et je suis devenu gris ? s’entendit-il répondre, avant de se rendormir, épuisé.

Comments:

Marrant comme les premiers paragraphes (jusqu’à la rencontre de « cet homme qui vient vers lui ») » m’a évoqué « l’homme qui dort » de Pérec vers qui plus personne ne vient, c’est la partie où il erre dans les rues L’errance c’est bien ce qui réunit les deux personnages sauf que celui de Pérec n’est pas à l’article de la mort, même si on pense que la mort en sera l’issue.
Eh bien non, la fin est plutôt heureuse là aussi. Incorrigibles optimistes les auteurs ?
Un mot sur la photo qui accompagne la nouvelle. Le sourire de cet ange avec sa main sans doigt (je n’imagine pas que sa main soit formée originellement en poing) est invraisemblablement moderne, N’est-ce pas qu’avec son son bras plié, sa bouche qui, lèvres closes s’élargit de satisfaction pour creuser des fossettes dans la joue, l’amende de ses yeux moqueurs, n’est-ce pas avec toute la délicatesse qu’on peut attribuer aux anges qu’il semble dire « YES » cet ange.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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