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NOTES DE LECTURE (6)

GAUCHE : LES QUESTIONS QUI FÂCHENT (et quelques raisons d’espérer). Denis SIEFFERT – Les Petits Matins

On commence par un essai pour une fois. Pas n’importe lequel, celui de Denis Sieffert, ex directeur de la rédaction de l’hebdomadaire Politis dont il est toujours l’éditorialiste. Sieffert a toujours été l’une de mes boussoles en politique ; ses connaissances historiques, son érudition, ses capacités d’analyse et ses lumières géopolitiques (il est incollable sur la Syrie ou la Palestine) en font un commentateur précieux dans un journal, hélas, pas assez lu.

Son propos est ici d’interroger les gauches actuelles à la lumière de l’histoire, et il est vrai que beaucoup de concepts (laïcité, république, internationalisme, écologie, révolution, Europe…) s’éclairent ainsi de façon lumineuse. Il dessine deux pôles, celui du réformisme révolutionnaire avec L.F.I et le PCF, et celui social-démocrate de ce qu’il reste du PS et des écologistes de tout poil.

J’ai bien quelques désaccords, mais rien de rédhibitoire et je pense que ce livre doit être une base de discussion sérieuse entre les protagonistes et, plus largement, les militant-e-s.

Sur l’Amérique latine par exemple, Politis a toujours été sévère avec les régimes nouveaux (Équateur, Venezuela, Bolivie…). Peut-on exiger une démocratie parfaite de pays qui sortent de décennies de dictatures compradores appuyées par les officines américaines, en ayant quand même sorti leurs peuples de la misère ?

Sur Mélenchon, who else ? J’ai autant de préventions que lui contre le bonhomme, son autoritarisme caractériel, le déficit de démocratie à la F.I et ses affinités contestables à l’international… Mais, à moins d’une candidature fédératrice genre Clémentine Autain (je ne vois qu’elle, mais elle aurait vite fait d’être taxée d’islamo-gauchisme par les médias et l’opinion), vers qui se tourner à part lui ? Sans parler des candidatures qui ne manqueront pas de déferler (Montebourg, Taubira, Hidalgo et d’autres) ; tout le monde se dit qu’il a sa chance puisque le niveau a sérieusement baissé et que les quelques présidents passés et actuels ont tout fait pour dégrader la fonction.

Quant au pôle néo social-démocrate où il inclut les socialistes, les écologistes et quelques satellites (Générations), n’y voit-il pas le risque de discréditer une nouvelle fois la social-démocratie par des politiques réalistes et pragmatiques à la Hollande ? Pour renverser la table, on a envie de le renvoyer à des philosophes comme Frédéric Lordon ou à des économistes comme Bernard Friot pour la définition de ce que pourrait être un vrai pouvoir de gauche dont les premières missions seraient de s’attaquer aux institutions et à la condition salariale.

Enfin, sur le vote au second tour, je n’ai pas voté Macron, quasiment assuré qu’il l’emporterait haut la main. C’est peut-être lâche, mais j’ai la satisfaction de pouvoir militer dans le mouvement social et à côté des gilets jaunes en me disant que je n’ai pas « les mains sales ». Voir maintenant ce que je ferais si les deux étaient au coude à coude, mais en être arrivés à cette situation est une vraie calamité. Il a raison de dire qu’il faut penser aux plus vulnérables et à ce que donnerait un gouvernement Le Pen fille pour les migrants, les sans-papiers, les précaires, les salarié-e-s. Mais quand va-t-on devoir voter pour elle afin d’éviter un candidat de Génération identitaire ou Maréchal-Le Pen ? La politique du moins pire a aussi ses limites.

En tout cas, ce livre stimulant a le mérite de mettre les idées au clair et de brosser lucidement un panorama, plutôt sombre, de la situation. Sa lecture devrait être obligatoire pour tous candidat-e-s se réclamant de la gauche et pour leurs supporters respectifs. Ça fait du monde.

CALIFORNIA GIRLS – Simon LIBERATI – Grasset

Charlie Manson, la beauté du diable ?

J’ai toujours eu des réticences à lire Libérati. Un ami de Begbeider rédacteur dans la presse mondaine et people genre Grazia. De quoi se méfier.Il a déjà écrit un livre sur Jayne Mansfield et il s’attaque ici à du lourd, la Manson Family et l’assassinat de Sharon Tate, épouse Polanski et de cinq autres personnes présentes dans la villa de Celio Drive, un faubourg cossu de Los Angeles. Un fait divers qui marque la fin du mouvement hippie, où le rêve a tourné au cauchemar.

Rappel des faits : Manson est un paranoïaque qui recrute des hippies paumés et les initie au crime.Il prépare l’Armageddon, ce dernier combat biblique, mais les noirs ont remplacé les démons dans son délire. Avec l’opération Helter Skelter (un titre du double blanc des Beatles que, dans sa mégalomanie il croit être le seul destinataire), il entend perpétrer des massacres dans la bourgeoisie blanche qu’il pourra imputer aux Black Panthers pour aboutir à une guerre raciale ultime dont il sera le héros. Un mélange de Nietzsche mal digéré, de nazisme bien compris et de scientologie.

Libérati décrit par le menu les 36 heures de massacre en nous faisant partager le quotidien de la famille dans Spahn Ranch, un décor de western perdu dans le désert où ont été tournés des épisodes de Bonanza. Entre les cow-boys typiques utiles à la visite du ranch par les touristes, les Hell’s Angels des grandes métropoles californiennes et les hippies qui font les poubelles, baisent et absorbent quantité d’hallucinogènes, la cohabitation est difficile. D’autant que les flics (les pigs) s’invitent souvent dans la communauté pour surveiller du coin de l’œil Manson, ex proxénète, cambrioleur et dealer en conditionnelle qui doit rendre des comptes à son officier de probation, ce qui n’est pas loin d’en faire un parfait indicateur de police.

L’histoire peut passionner, mais Libérati s’attarde sur les détails, nous faisant vivre les meurtres comme si on y était. C’est parfois à vomir. On ne sait d’où il a tiré sa documentation tant chaque minute est racontée avec précision. Ça se lit bien, encore que le style ne soit pas flamboyant, mais ce qui choque le plus est l’absence de point de vue, à ne pas confondre avec un jugement moral. La simple chronologie des faits sans commentaires et sans éléments de compréhension (mais, on va dire, qu’y avait-il à comprendre ?) diffuse le malaise et la confusion. À moins que le but soit justement d’essentialiser le mal, dans sa dimension métaphysique, ce qui ne rassure pas plus.

Bref, le genre d’histoire sordide que seul le style aurait pu transcender. C’est raté.

WHITE TRASH – John KING – Au Diable Vauvert

« John King est l’auteur des meilleurs livres sur la culture anglaise depuis la guerre », a écrit Irvine Welsh, auteur écossais de Trainspotting et supporter des Hibernians d’Édimbourg. King est connu comme l’écrivain du football et de la classe ouvrière avec des romans sur le hooliganisme (Football Factory) ou sur un mouvement de jeunesse violent et raciste du début des années 70 (Skinheads). Deux sujets assez proches finalement pour un monde populaire qu’il connaît parfaitement.

White Trash désigne ici tout ce que la société libérale sécuritaire essaie d’évacuer : les marginaux, les rebelles, les drogués, les alcooliques, les chômeurs, les immigrés et les minorités sexuelles. Tout ce qui échappe au conformisme et à une normalité rendue obligatoire à grand renfort de nouvelles technologies et de surveillance. Dans White Trash, deux mondes sont décrits à travers deux personnages. À ma gauche, Ruby James, une aide-soignante aimant son métier, aimant la vie et tournée vers les gens. Elle raconte son quotidien au travail et dans l’intimité avec ses copines délurées, sa mère atteinte d’Alzheimer, ses souvenirs d’enfance touchants et son flirt avec un disc-jockey dont le rêve est de se payer une Cadillac rose. À ma droite, Jonathan Jeffreys, le directeur de l’hôpital où travaille « l’infirmière James », comme il l’appelle. Jeffreys est plutôt tourné vers la mort : solitaire, hygiéniste, maniaque, anti-pauvre, anti-peuple et ayant toujours le souci de la rationalité économique, jusqu’à l’eugénisme. Jeffreys est un monstre froid pétri de ce que des décennies de libéralisme ont pu faire d’un être humain. Entre les chapitres consacrés tour à tour à Ruby et à Jeffreys, des monologues intérieurs de malades de l’hôpital racontant leur vie – leurs vies minuscules et néanmoins importantes pour leur communauté – et on voit que leur maladie est autant sociale que physique ou mentale.

Il ne faut pas trop s’attarder sur le style. C’est presque du langage parlé avec beaucoup d’expressions populaires et argotiques. King écrit comme il doit parler, mais l’essentiel n’est pas là. Il est dans cette opposition de classe entre un représentant de la bourgeoisie privilégiée mais quasiment autiste et une jeune employée pleine de vie, de confiance en elle, d’empathie et de générosité. Il ne faut pas non plus trop attacher d’importance à l’intrigue : ce n’est qu’à la page 300 (sur 375), que les deux principaux protagonistes entrent en conflit et se livrent à un combat mortel.

C’est surtout un roman qui parle bien du travail, de la classe ouvrière, du syndicalisme, des premiers de corvée et d’une jeunesse résiliente, malgré le « no future » d’une société sclérosée qui se barricade derrière ses préjugés et ses interdits. Tout le contraire de la plupart des auteurs français nombrilistes ou se réfugiant derrière des tonnes de documentation avant d’écrire la moindre ligne. Alors, on ne fait pas la fine bouche et on couronne un « roi » de la littérature populaire british.

10 février 2021

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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