Le site de Didier Delinotte se charge

CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL 7

OSTENDE

Ostende, plus gris que vert (photo wikipedia)

« Ni gris ni vert », j’avais ça dans la tête en arrivant à Ostende. Ce vieux Caussimon qui jouait aussi dans Fantomas et qui avait sorti « Les Cœurs Purs », celui qu’une productrice à Europe 1 avait qualifié de « gauchiste à la mode ». Et aussi les chevaux de la mer et toutes ces chansons qu’il avait faites pour son ami Ferré. « Ne chantez pas la mort. Le mot seul jette un froid aussitôt qu’il est dit. Les gens du show-business vous prédiront le bide. C’est un sujet tabou pour poète maudit ».

On était partis tôt le matin, dans la Volvo de Martha, avec mon frère à l’arrière. On avait demandé une permission pour lui à l’hôpital psychiatrique et ils avaient fait des difficultés pour l’accorder. On était censés rester chez nous, en famille, pas aller à l’étranger et on ne sait trop où. On leur avait dit qu’à l’étranger, on y habitait et qu’il s’agissait juste d’aller faire un tour à la mer, à Ostende. La faculté avait fini par obtempérer et, comme on avait que la journée, on était allé le chercher tôt dans son « établissement », comme tout le monde disait pudiquement, dès potron-minet, direction Ostende via la côte belge.

Il avait l’air encore ensommeillé et râlait un peu parce qu’on lui avait pas laissé le temps de finir son petit-déjeuner. Martha lui avait expliqué qu’il fallait partir tôt si on voulait un peu profiter, mais il n’en démordait pas. Il fallait qu’il finisse ses tartines de confiture et sa journée en dépendait. J’essayais de mon côté de considérer les arguments des uns et des autres dans un élan diplomatique qui n’aboutissait qu’à me valoir des grommellements des deux côtés.

C’était le 26 avril, on parlait avec mon frère de la finale de la Coupe, Bordeaux – Marseille, qui devait avoir lieu 4 jours plus tard. Bez contre Tapie, tu parlais d’une affiche, un facho contre un escroc. De quoi gerber. Mais le 26 avril, c’était surtout la centrale de Tchernobyl dont on avait entendu parler dans les informations du matin. On avait pas compris grand-chose à ces histoires de réacteurs, de fissures, d’explosion et de catastrophe nucléaire. J’en savais assez sur le sujet d’après les articles d’un certain Émile Prémilieu dans La gueule ouverte, mais là, c’était la grande frousse grandeur nature et en temps réel. Mon frère n’était pas au courant et je lui expliquais un peu de quoi il retournait. Il n’avait jamais entendu parler des mouvements anti-nucléaires, des manifestations écologistes ou de Three Miles Island. Pour lui, c’était de l’hébreu mais ça ne l’a pas empêché de paniquer.

On avait à peine parlé de ça qu’il se grattait convulsivement, comme s’il avait été piqué par une armée de moustiques. On n’aurait pas dû aborder le sujet et Martha me reprochait d’avoir orienté la conversation là-dessus. Il nous disait que, même d’Ukraine, même d’URSS, il pouvait y avoir des retombées dans toute l’Europe et jusqu’à la côte belge, jusqu’en France, jusqu’ici précisément. On lui répondait qu’il ne fallait tout de même pas exagérer mais nous aussi, par osmose, on finissait par ressentir des démangeaisons et des chatouillements.

La Panne, Furnes, Nieuport, Dixmude. On avait réussi provisoirement à changer de sujet et Martha parlait des rassemblements de tous les fascistes européens dans le cimetière de Dixmude pour honorer leurs morts de la seconde guerre mondiale. Ce qui restait des Rexistes de Léon Degrelle, les Vlaamse Block et le Front National Wallon. Tout le monde y était, avec culottes de peau et saluts hitlériens. On avait réussi à détourner la conversation, mais mon frère revenait toujours à Tchernobyl et à sa centrale nucléaire. Une obsession. J’avais dit à Martha que, de toute façon, si ça n’avait pas été ça, il aurait trouvé autre chose, tant il ressentait cet éternel besoin masochiste de se torturer. C’est un peu pour ça que mon père avait dû le faire interner d’ailleurs. On était arrivés en fin de matinée, et ça nous laissait un peu de temps avant le déjeuner. J’allais consacrer cette petite heure à Marvin Gaye, le Soul man d’Ostende, mort deux ans plus tôt abattu par son père pasteur, à Los Angeles.

J’avais lu dans un article de La Voix du Nord où et comment il vivait à Ostende, quels bistrots il fréquentait, qui il voyait. Il était supporter du club de basket-ball local et c’est le chanteur Arno qui lui faisait la cuisine dans une maison appartenant à un certain Freddy Cousaert. Autant d’aperçus autobiographiques qui me permettaient de m’orienter dans une cité balnéaire de 70.000 habitants, juste quelques pâtés de maison bordant une immense plage.

Adoncques, Marvin Gaye avait quitté les États-Unis pour échapper à la tentation. Aux tentations plutôt, sous-entendu la cocaïne, l’alcool et les femmes dont il était dit dans l’article qu’il en avait autant qu’il en voulait. Sexual healing. En plus, sa carrière battait de l’aile et son contrat chez Tamla Motown faisait l’objet d’âpres négociations entre les pontes de la maison et son entourage. Ostende comme planche de salut, comme havre de paix. Il avait finalement quitté Tamla pour CBS, avec un dernier album en 1982, Midnight love. Il avait quitté Ostende où il avait vécu un an et demi pour retourner chez ses parents, à Los Angeles, en pleine dépression nerveuse et il avait fini sa courte existence sous les coups de revolver de son père, un pasteur qui déplorait ses mœurs dissolues. Ironiquement, le revolver avait été offert par Marvin pour que sa famille puisse se protéger des cambrioleurs. Une riche idée.

Mon frère faisait semblant de s’intéresser, me parlant des groupes qu’il avait aimés dans sa jeunesse : les Four Tops, les Temptations, les Supremes… Martha commençait à s’assombrir, me faisant comprendre qu’on n’avait pas fait tout ce chemin pour aller regarder la façade des bistrots et des restaurants où « mon grand homme » (c’est ainsi qu’elle parlait de lui) devait avoir son rond de serviette. Ses bouderies ne m’empêchaient pas de m’attarder autour de la maison où il avait vécu, de vivre avec lui et de m’imaginer ce qu’il pouvait bien faire de ses journées. Je le voyais descendre le perron avec son grand manteau de cuir noir, façon Black Panther, prendre un café au bistrot du coin, bricoler une chanson les jours où il se sentait inspiré, aller voit ses potes du B.K Ostende à l’entraînement et finir la journée dans un bar à hôtesses aux yeux ni gris ni verts en priant le Seigneur pour ne pas succomber à la tentation.

Martha me reprochait encore mes bouffées de nostalgie et mon culte des soi-disant grands hommes. Je lui disais ne pas apprécier son ironie mauvaise et que la Belgique ne pouvait que s’enorgueillir d’avoir été la patrie d’adoption de Marvin Gaye, abritant ses derniers jours. Un privilège dont beaucoup de contrées de par le monde auraient voulu pouvoir se prévaloir. Je ne parvenais pas à la convaincre et mon frère encore moins, qui bredouillait quelques commentaires sur Marvin Gaye en chantonnant ou en sifflotant ses chansons les plus connues, quitte à se mêler les pinceaux et à entonner « The Dock Of The Bay » ou « I Was Made To Love Her ». Je rectifiais et il me flattait en me disant qu’il n’avait pas mon érudition en matière de rock.

– « Moi je suis venue pour voir la mer, pas pour saluer la mémoire de ton grand homme, aussi talentueux qu’il eût pu être.

– Tu subjectives de l’imparfait maintenant, avais-je répondu ironiquement. Moi au moins j’ai des passions et je ne suis pas venu ici uniquement pour faire des mots fléchés sur une plage.

– Oh on sait, monsieur n’a pas les plaisirs du commun des mortels. Il lui faut du culturel, de l’artistique partout où il met les pieds. Se promener le long d’une plage ou se dorer au soleil, trop peu pour lui.

– Bon si vous arrêtez pas de vous engueuler encore une fois, on ferait peut-être aussi bien de repartir ». C’est mon frère qui avait dit ça à notre grand étonnement et on s’était tacitement entendu pour enterrer la querelle.

On avait quitté le quartier de Marvin Gaye et de ses fantômes pour regagner la plage et on était maintenant tous les trois devant un plateau de fruit de mer, au restaurant La Crevette, tenu par un Italo-belge qui avait fort à faire avec des clients impatients. Une famille composée d’une blondasse emperlée, d’un garçon coiffeur bronzé toute l’année et de deux petits blondinets à têtes à claque menant grand raffut. Le chef de famille impétrait d’être servi tout de suite, ajoutant que c’était une honte de n’avoir même pas une boisson au bout de trois quarts d’heure d’attente. Il était venu voir la mer et profiter du soleil et n’avait pas l’intention de passer l’après-midi dans cette gargote. Et d’y aller de son ultimatum, à savoir que si lui et les siens n’étaient pas servis dans le quart d’heure qui suivait, il quittait les lieux sans coup férir.

Je regardais Martha pour lui dire que, comme elle, ces gens-là étaient venus pour les plaisirs balnéaires, pas pour Marvin Gaye, Jean-Roger Caussimon ou James Ensor. Elle l’avait mauvaise et mon frère me faisait des sourires complices.

Le patron s’agitait dans tous les sens et les serveuses essayaient tant bien que mal à satisfaire aux exigences des mécontents, même les plus intransigeants. On sirotait nos verres de muscadet en apéritif, l’œil sur la montre car nous devions raccompagner mon frère avant 18 heures.

Mon frère qui repartait dans ses délires de Tchernobyl, se demandant s’il était bien prudent de manger ces langoustines et ces crevettes dans la mesure fort probable où le nuage radioactif avait sûrement contaminé toute l’Europe et peut-être bien plus loin encore. On essayait de le rassurer en montrant l’exemple et en enfournant des bestioles diverses et variées, tout en lui conseillant de bien arroser chaque bouchée, l’alcool ayant toujours été souverain contre les bactéries, les microbes et, certainement, les radiations. Il protestait en nous disant qu’il ne pouvait pas boire à cause de ses neuroleptiques et qu’il sentait bien, contrairement à nous, que les effets du nuage se faisaient déjà sentir chez lui qui était électro-sensible.

On quittait le restaurant à 15 heures et Martha me reprochait mon escapade dans les rues d’Ostende, car on n’aurait même pas deux heures de plage. Elle se mit en maillot et moi en slip de bain, mon frère déclinant toutes les propositions de se mettre au moins torse nu. Je plongeais dans la lecture et elle faisait un mot croisé, estimant tous deux que l’eau était trop froide pour risquer ne serait-ce qu’un bain de pied. Je voyais mon frère à mes côtés qui s’ennuyait, taciturne et songeur. C’est vrai qu’à chaque fois qu’il venait le dimanche, on arrêtait pas de se prendre le bec, Martha et moi, et ça ne donnait pas l’image d’un couple uni désireux de faire partager de bons moments avec lui. On se disait à chaque fois qu’on essaierait de faire des efforts, mais c’était peine perdue. On n’était jamais d’accord sur rien et il fallait toujours qu’on se trouve devant des situations qui nous opposaient et donnaient lieu à des engueulades.

Il était engoncé dans ses habits d’hiver, observant les gens autour de lui et ne marquant de l’intérêt que pour un marchand ambulant de crèmes glacées. J’essayais de lui parler, estimant que nos attitudes à Martha et à moi n’étaient pas très charitables à son endroit.

« – Il est mort à quel âge ton Marvin Gaye ? C’est lui qui avait orienté la conversation vers lui et Martha avait tendu l’oreille, un peu agacée.

– 44 ans, il était né en 1939, mort en 1984 mais un premier avril, comme une mauvaise blague.

– Et qu’est-ce qu’il avait besoin de retourner chez lui ? Il devait être considéré ici comme un héros, non ?

– Sûrement, mais ça l’empêchait pas d’être dépressif et il avait sûrement besoin de sécurité, de se replonger dans son histoire familiale, de retrouver ses racines.

– La dépression, je sais ce que c’est, et je suis encore mieux à l’hôpital que chez les parents.

– C’est certain, ils ne sont pas méchants, mais toujours en train de s’engueuler.

– Un peu comme vous… ». On ne savait pas trop quoi lui répondre et on avait décidé de prendre un dernier verre en terrasse avant de repartir.

Il avait repris une glace, un énorme Banana Split et on le regardait avaler ça goulûment. Nous, on avait opté pour une bière de garde, Martha en pinçant toujours pour ses bières anglaises, les Pale Ale Martin’s, et moi plus dans le local. On allait repartir, quand mon frère commença à se gratter partout jusqu’au sang et à remuer comme un possédé. On se disait qu’il était temps d’écourter cette journée à la mer et j’allais régler les consommations.

On était sur le trottoir et on se dirigeait vers un parking le long de la jetée où était garée la voiture quand il se mit à trembler et à flageoler sur ses jambes. Tombé par terre, il avait les yeux révulsés et la bave aux lèvres. Quelqu’un alerta les gens sur la plage d’une voix de stentor, demandant s’il y avait un médecin parmi les plaisanciers.

Un vieux monsieur arriva, seulement revêtu d’une longue serviette. Il diagnostiqua une crise d’épilepsie et nous conseilla de faire avant tout attention à sa langue. Mon frère revint à lui et le vieux monsieur lui demanda si cela lui était déjà arrivé.

– « Non jamais. C’est peut-être l’alcool et les médicaments, ou alors c’est Tchernobyl. C’est sûrement Tchernobyl ». Le vieux monsieur se mit à rire et nous conseilla de faire appel à une ambulance aux fins d’hospitalisation. On déclina poliment en lui disant qu’il était déjà hospitalisé et qu’on se devait de le reconduire dans la soirée.

Le retour se passa sans incidents et on l’observait, Martha dans le rétroviseur et moi en tournant la tête vers lui. Arrivé à Furnes, il s’endormit et ne se réveilla que dans le parc où elle se garait. Je demandais à parler au médecin de garde de son pavillon et lui parlais de sa crise d’épilepsie et de sa phobie des radiations après Tchernobyl. Mon frère était déjà parti dans la salle commune, regardant le sport à la télévision.

– « Épilepsie ça m’étonnerait. Ce serait plutôt des crises de tétanie. Il en a déjà fait, avec l’impression qu’on va s’évanouir.

– C’est un médecin belge qui nous a dit ça. Mais il était tracassé avec la centrale nucléaire.

– Là, il n’a pas tort. Vous savez, les fous, comme on les appelle, perçoivent souvent les phénomènes avec beaucoup plus d’acuité que les autres, dits sains d’esprit. Ce sont des sismologues.

– Quand même pas au point de se gratter partout ou de ressentir des effets jusque dans son corps…

– Même s’il y a une part de psycho-somatique, son hyper-sensibilité a pu occasionner des troubles, et personne ne doute de la nocivité du nucléaire ».

On quitta le docte praticien tout en se lançant des œillades amusées, Martha et moi. Le docteur Dufresnoy, c’était son nom, avait l’air d’un vieil original, avec des cheveux ras grisâtres sur un crâne saillant, un nez en pointe et des petits yeux ronds qui lui donnaient l’air d’un vieil hérisson.

Au journal du soir sur France Inter, il était question des retombées de Tchernobyl qui pouvaient contaminer toute l’Europe, malgré les dénégations d’un spécialiste qui était formel sur les limites des radiations et sur la nécessité de ne pas affoler les populations.

On se disait que mon frère et le docteur Dufresnoy n’étaient pas tout à fait dans l’irrationnel et qu’il pouvait bien y avoir un rapport finalement entre ses symptômes et le nuage. Rentrés à la maison, Martha commençait à se gratter partout et moi, je me suis mis à chanter : «Ni gris, ni verts
Comme à Ostende Et comm’partout / Quand sur la ville Tombe la pluie Et qu’on s’demande Si c’est utile / Et puis surtout Si ça vaut l’coup Si ça vaut l’coup D’vivre sa vie!… ».
 J’aurais plutôt répondu par la négative.

Puis j’ai mis le disque, et la voix de Ferré remplissait la pièce. J’enchaînais en passant l’intégrale du What’s goin’ on de Marvin Gaye. Et je pensais à mon frère en l’écoutant : « Qu’est-ce qui se passe, mon frère ? / Dis mec, je ne comprends pas ce qui se passe dans ce pays ». On avait dansé là-dessus et on s’était promis d’être plus détendus, la prochaine fois que je demanderai une permission pour mon frère. Comme à chaque fois, un serment d’ivrogne. What’s goin’ on ?

8 novembre 2022

Comments:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Catégories

Tags

Share it on your social network:

Or you can just copy and share this url
Posts en lien

GROOVY!

21 janvier 2026

MAROC CAN

21 janvier 2026

MÉDIATONIQUES 14

21 janvier 2026

L’ONCLE SAM ET SA BASSE-COUR

21 janvier 2026

VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

21 janvier 2026

NOTES DE LECTURE 77

21 janvier 2026

JIMMY CLIFF : DE KINGSTON À LONDON (ET RETOUR)

20 décembre 2025

RETOUR À REIMS 7

20 décembre 2025

ASSOCIATIONS : LES SOLIDARITÉS EN PÉRIL

20 décembre 2025

MÉDIATONIQUES 13

20 décembre 2025