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DANS TON SOMMEIL 5.

Et toujours le même président…

J’étais tombé en dépression après la découverte brutale des choses du sexe et de la chair. Ainsi toi, moi et notre frère aîné étaient nés du coït de nos parents. Ainsi que tous les êtres vivants sur la terre. C’était plus que je n’en pouvais supporter et je ne pouvais plus voir des adultes sans les imaginer en train de s’entre-pénétrer à la nuit tombée, ou pire, en plein jour.

Toi tu tentais de relativiser en me disant que cela s’était fait de tout temps, que c’était bien naturel et que c’était la vie même. Comme pour les plantes ou les animaux. C’est justement cela qui me désespérait, je croyais naïvement qu’on était davantage. Et puis, passe encore pour les autres, mais mes parents, ces modèles de vertu. Surtout ma mère, qui cachait bien son jeu elle aussi. Tous complices dans une copulation planétaire où personne n’était innocent.

J’avais le sentiment mortifiant que l’enfance était passée et que la suite allait être beaucoup moins drôle, comme toi comme pour moi. Je ne me trompais pas de beaucoup.

Tu m’apprenais des mots nouveaux, tous aussi obscènes, en m’expliquant bien ce qu’ils signifiaient et en mimant les situations pour lesquelles ils s’appliquaient. « Enculer », « sodomiser », « fellation », « cunnilingus »… Tu avais trouvé toutes ces définitions dans un de ces journaux cochons qui avaient commencé à remplacer chez toi les bandes dessinées.

Le bon docteur Devernay avait confié à la mère qu’un tel état dépressif était normal à la puberté et qu’il dénotait chez moi une hyper-sensibilité maladive. Il avait parlé de traumatisme et de nostalgie de la pureté, ce qui m’avait rapproché de notre mère devenue experte en dépression, en névrose et en mélancolie. Devant l’échec des traitements médicaux et des premiers calmants qu’on m’administrait, qui n’avaient rien de comparable avec les gouttes de Melleril qu’elle prenait trois fois par jour depuis son hospitalisation, elle s’était tournée vers le curé de la paroisse qui lui avait rendu pratiquement le même diagnostic. Lui avait parlé d’âme pure et d’esprit chaste. Une belle sensibilité rare et difficile à trouver chez la plupart de mes coreligionnaires. Tous les deux se félicitaient qu’il existât encore de tels êtres d’exception et on m’inscrivit aux cours de catéchisme.

Tu ne semblais pas avoir de problème avec ce qui était devenu chez moi une véritable obsession. Tu continuais à parader dans tes buts le dimanche matin et tu avais commencé un C.A.P option menuiserie. Notre mère t’y avait encouragé, voyant en toi une sorte de Saint-Joseph laïc dont les mains pourraient donner naissance à toutes sortes de boiseries et de meubles, y compris des croix et des autels. Tu avais commencé avec une table basse à deux compartiments, pour ranger nos 45 tours. Elle était un peu brinquebalante et tu t’étais rattrapé avec ce qui ressemblait à un grand porte-journaux pour les 33 tours. Les fameux 25 centimètres qu’on commençait à acheter en profitant de l’augmentation de notre argent de poche. Les tous premiers, c’était le Rubber soul des Beatles, le Aftermath des Stones, un Greatest Hits de Dylan et Les Élucubrations d’Antoine. On n’allait pas en rester là.

Tu considérais mes phobies sexuelles comme de la pudeur mal placée ; « de la pudibonderie » avait dit notre frère aîné qui avait du vocabulaire. Comme une vieille fille un peu simplette à qui on aurait caché les mystères de la vie. Toi, tu flirtais déjà avec la fille de l’adjudant-chef, Martine Delavalle, dont tous les garçons de notre âge étaient secrètement amoureux. Après elle, il y aurait une certaine Dominique Buriez, la fille du chef. Tu faisais décidément dans la progéniture de gradés. Il y en aura d’autres à l’extérieur de la gendarmerie, en dehors de la cathédrale. Notre père ne voyait pas d’un bon œil ces amourettes de caserne, et il t’avait mis en garde contre risques encourus des suites d’une bêtise, même s’il restait un partisan farouche de la formule populaire « gardez vos poules on lâche nos coqs ». Ça t’avait bien fait rire.

Pas de risques avec toi, et tu m’avais parlé d’un pauvre gars de ton âge qui, après avoir consommé, s’était vu obliger de se fiancer avec sa copine enceinte, en attendant de régulariser par le mariage et de donner une légitimité à l’enfant de la honte. Tes copains prétendaient tous l’avoir déjà fait ils te traitaient de puceau, tant tu mettais un point d’honneur à t’en tenir à l’amour courtois et aux romances sentimentales. Tu avais déjà la réputation d’être un tendre, pas un jeune mâle conquérant travaillé par sa testostérone. Au fond, on n’en était au même point.

Tu échangeais avec tes copains des 45 tours que tu ramenais à la maison par dizaines ; des groupes anglais ou américains que je découvrais avec toi et grâce à tes précieuses acquisitions. Yardbirds, Who, Kinks, Lovin’ Spoonful, Byrds, Pretty Things, Troggs… C’était comme une épiphanie et j’avais enfin trouvé un remède à ma dépression. Tout devenait clair. Des riffs de guitare me vrillaient le cerveau tandis que des voix sonnaient l’heure de la révolte. J’étais fait pour écouter ces jeunes gens en colère et, pourquoi pas, pour les imiter.

Avec un copain d’école qui avait amené une guitare sèche, on reprenait des chansons de Donovan, de Simon & Garfunkel ; d’Antoine ou de Polnareff. On s’enregistrait sur un magnétophone à bandes et le résultat n’était pas probant. On avait choisi comme raison sociale The Sad Clowns, pour faire anglais, mais nos timides essais ne dépassèrent pas le mur de notre chambre. Le dimanche après-midi, après le foot et le repas de famille, on allait écouter des groupes à la MJC près du stade, histoire de nous améliorer. Mais c’était déjà des groupes semi-pro influencés par le psychédélisme et on n’était pas prêts pour ça. On avait du mal à retenir leurs noms : Saint-Gilles System (des Belges) ou Strawberry Pie (avec jeu de mots sur hippie), du Pas-De-Calais.

J’avais repris l’école alors que le dernier trimestre s’achevait. J’écoutais les Hit-Parades sur les radios périphériques et je bondissais à chaque hymne pop entendu. Toi, tu étais plus modéré, toujours attaché à tes yéyés vieillissants ou à la chanson française. J’avais commencé à prendre des cours d’anglais, ce qui m’avantageait par rapport à toi, le charpentier qui n’avait nul besoin de connaître d’autres idiomes que le sien.

Tu avais fait ta communion trois ans plus tôt, le jour de la finale de Coupe de France Monaco – Lyon (à rejouer). C’était tout ce dont je me souvenais. C’était mon tour cette année-là, et j’étais ridicule avec mon costume étriqué, mes lunettes et mes cheveux coupés courts. J’avais fait part à notre mère de mon souhait d’entrer dans les ordres, un peu avant, et elle en était ravie, prête à m’inscrire au petit séminaire. Mais c’était fini maintenant, et j’avais maudit tous ces adultes réunis autour de la table en mon honneur et tout particulièrement cette pièce montée avec à son sommet un communiant en frac. J’avais eu presque honte, le lendemain, en proposant à tout le voisinage mes images pieuses, en aube blanche salie par la pluie d’orage. De cette communion dite solennelle, et elle l’était d’une certaine façon, j’avais tout détesté et, après avoir fait mes Pâques avec notre mère, je m’étais fait le serment de m’éloigner d’un Dieu de haine, d’orgueil, de colère et de vengeance.

Il y avait longtemps que tu n’allais plus à la messe et, pour faire plaisir à notre mère, il t’arrivait encore de feindre de suivre l’office à la télévision, en faisant autre chose. Moi j’y allais encore, et j’avais même occupé les postes d’enfant de chœur et de lecteur, tour à tour. Je lisais les épîtres de Saint-Paul aux Corinthiens ou des passages du Cantique des cantiques. Avec ardeur et conviction.

On avait tous deux des chemises à fleur à la kermesse de Saint-Jean-Baptiste, cette année-là, et c’était nos adieux à la paroisse, même si notre résolution commune avait été silencieuse. Nos cheveux avaient poussé et tu avais amené une fille, une autre que je ne connaissais pas. Elle était habillée comme pour une fête, avec des collants blancs et des panties qu’on apercevait au premier coup de vent qui faisait se lever sa mini-jupe. « La sœur d’un copain d’école », me l’avais-tu présentée. Elle n’avait d’yeux que pour toi, mais tu la négligeais en préférant les chamboule-tout et le tir à la carabine qui t’avait valu de te trimballer avec un poisson rouge dans un sac en plastique.

Le curé nous avait interpellé, soucieux de ramener au bercail des brebis momentanément égarées et on s’était quittés sans nous expliquer sur notre prise de distance. Je n’avais plus le feu sacré et toi tu ne l’avais jamais eu. Que dire de plus pour justifier ce qui, dans mon cas, avait tout d’un apostat.

Cet été-là, j’écoutais « Summer In The City » en boucle en sautant comme un cabri à chaque riff de guitare. On écoutait la radio et chaque jour qui passait nous révélait un chanteur nouveau. Après Antoine, Dutronc et Polnareff, c’était maintenant Nino Ferrer, Christophe ou Stella.

Les traditionnelles vacances dans l’Aisne s’étaient vite terminées et on avait passé le plus clair de notre temps à suivre la Coupe du monde en Angleterre. On avait fait une soirée déguisée où tu étais apparu torse nu avec une culotte bouffante et une chapka, grimé en Taras Boulba. Le dernier soir, tu avais flirté avec une fan des Beatles qui gardait une photographie de Lennon dans son portefeuille. Je vous voyais vous bécoter sur l’air du « When A Man Loves A Woman » de Percy Sledge. C’était touchant.

J’avais moi aussi une petite amie qui s’appelait Maryse, et on passait des après-midis à feuilleter ses numéros de Salut Les Copains en écoutant Europe 1. On s’embrassait chastement avant de se quitter en promettant de se revoir le lendemain, même endroit, même heure. Notre frère aîné s’était procuré un exemplaire du Petit livre rouge, et il nous lisait des pensées du Grand timonier en éclatant de rire après chaque déclamation. Il allait entamer sa première année aux Hautes Études Industrielles et on ne le verrait plus beaucoup, logé à Lille dans la famille. On ne le regrettait pas beaucoup car cela faisait un oppresseur de moins. Notre père s’était soigné aux quatre veines, disait-il, pour lui payer cinq années d’étude et il n’était pas prêt à rééditer cet élan de générosité avec des paresseux comme nous deux ; avec toi qui avait été placé en enseignement technique et moi qui, après mes absences, avait été menacé de redoublement. Notre père était intervenu auprès du Père supérieur pour attirer son attention sur les trois mois que la maladie m’avait fait passer à la maison et il implorait sa clémence en lui promettant un travail scolaire acharné aux vacances. Ainsi, alors que tu papillonnais au centre ville à l’ombre des jeunes filles en fleur, je résolvais des problèmes de mathématiques et révisais les matières où j’étais jugé notoirement insuffisant : sciences naturelles et physique – chimie, parfois avec l’aide du frère aîné qui n’aimait rien tant que de faire profiter les béotiens de son vaste savoir et ses trésors de logique.

La fin de l’été fut marquée par l’intrusion de André, un frère de ma mère. Il s’était fait plaquer par son épouse, Suzanne, qui avait gardé les gosses et il avait demandé aux parents d’être hébergé provisoirement, le temps de se retourner. Il avait inventé toute une histoire de semi-gangsters qui avaient séduit sa femme avec l’arrière pensée de la prostituer. Elle le trompait et il lui avait fait des scènes, jusqu’à ce qu’il la frappe devant les enfants et qu’elle l’éconduise. Notre mère croyait dur comme fer à ses histoires quand notre père était plus que sceptique, d’autant qu’il n’avait pas une grande estime pour quelqu’un qu’il considérait comme un geignard à l’aise dans l’emploi de l’éternel persécuté. Il ne fallait pas être grand clerc pour y ajouter un brin de paranoïa, à croire que c’était de famille.

André devenait envahissant, voire perturbant avec ses histoires de types louches qui suivaient sa Dauphine. Il avait soumis au père la possibilité d’ouvrir une enquête sur l’un d’eux dont il avait relevé les plaques du véhicule. Tout cela tournait à l’obsession et notre père voyait d’un mauvais œil ce qui aurait pu troubler la tranquillité de la gendarmerie où une inspection des logements devait avoir lieu.

Sans ménagement, il le jeta un jour dans les escaliers et André voyait dans ce geste inamical une preuve de la complicité de la gendarmerie et de la police avec ses tourmenteurs, ceux qui avaient enlevé sa femme et le persécuteraient jusqu’à ce qu’il renonce à la retrouver. Notre mère l’avait pris en pitié mais, dans la famille, il se disait que le pauvre André, malheureux en ménage, était devenu à moitié fou. Une folie qui avait trouvé un écho chez celle, larvée, de notre mère. Elle allait bientôt se révéler une nouvelle fois, trois ans plus tard, avec les mêmes symptômes de départ : la certitude que tout le monde se moquait d’elle avec des logorrhées plaintives qui faisaient intervenir son père pétainiste, son mari gaulliste et ses fils qui n’étaient que des sosies des vrais, ceux qu’on lui avait volés et transformés en militaires. Un délire parfois inspiré qui lui ouvrait grand la porte de l’asile après le diagnostic implacable du médecin de famille. La tante Alice n’avait plus qu’à revenir dare-dare, pour délaisser un moment ses curés et prendre la place de la maîtresse de maison en qualité d’éternelle remplaçante.

À l’hôpital, on lui faisait des électro-chocs et elle nous revenait guérie. Déphasée, dépressive, triste et hagarde mais guérie, selon le corps médical et la faculté. Guérie, jusqu’au prochain épisode délirant et un nouvel internement.

Il y avait eu une kermesse de la bière, comme à Maubeuge ou à Cambrai. Notre père y était en service et toi et moi avions tenu à applaudir Ronnie Bird et Christophe, nos chanteurs préférés. Il y avait aussi Michèle Torr en vedette américaine, mais nous l’appréciions moins. Le trio se produisait sous un chapiteau dressé sur la grand place, face à l’église Saint-Christophe. Tu étais venu avec une fille, encore une autre. Cette fois c’était Aline, mais je supposais qu’elle s’était inventée ce prénom en l’honneur de son héros.

La bière aidant, il y avait eu des échauffourées avec des perturbateurs dont les sifflets stridents, les obscénités et les cris rendaient impossible la poursuite du spectacle. Notre père avait dû intervenir, se faisant ouvrir l’arcade sourcilière par l’une de ces « crapules » (c’était le terme qu’il employait), et il avait été transféré aux urgences pour se faire soigner.

Le lendemain, après quelques heures passées à l’hôpital, il nous maudissait, toi et moi. Nous et ces chanteurs « à la con » qui attiraient une faune de vauriens et de voyous. Et de nous mettre tous deux en garde contre nos emballements et nos fréquentations. Il fallait qu’on se le tienne pour dit et il espérait ne pas avoir à y revenir.

Il allait pourtant sans cesse y revenir, mais faire montre de son autorité à notre endroit lui faisait tellement plaisir.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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