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DANS TON SOMMEIL 9


Une toile de Daniel Grardel où je suis portraituré en vieux noceur avec Carmet, Blier, Gainsbourg et l’ami Louis le Lyonnais. « Tu buvais beaucoup et j’avais de la difficulté à te suivre ».




La tante Alice avait loué un appartement au Mont-noir, à la frontière belge. On y était tous les deux, avec, dans un bungalow à côté, des oncles et tantes et des cousins et cousines. Des vacances familiales et surtout économiques. On faisait le tour de la rue principale, entre Saint-Jans Cappel et Westouter, où habitait soi-disant une écrivaine célèbre qu’on avait baptisée, avant Coluche, Marguerite Ourse noire.
On s’arrêtait au Luna Park, aux machines à sous et dans les tavernes flamandes pour ce qui était un piège à touristes transformé en champ de foire. Le soir, c’était les dancings et les boîtes de nuit où toi tu entrais sans problème mais où mes 17 ans m’interdisaient l’accès. Parfois, les vigiles fermaient les yeux sur ton insistance, mais j’étais refoulé la plupart de temps. Pour ce qu’il s’y passait, j’aurais tout aussi bien fait de rester dehors.
Toi tu faisais quelques slows avec des filles sans grâce.Tu buvais des whiskies – coca qu’on appelait des mazouts, ou des Gin-fizz, en fonction de l’humeur. Autrement, on sifflait des bières de garde dans des cafés grands comme des halls de gare. Tu buvais beaucoup et j’avais de la difficulté à te suivre. Je me rattrapais avec mes cigarettes – des Celtiques gros module – que je fumais à la chaîne. Ton asthme résiduel (tu n’avais plus de crises), te portait sur ce point à la modération.
Dans une location à côté de la nôtre, il y avait une famille nombreuse, un couple d’ouvriers roubaisiens avec quatre enfants. Les années précédentes, ils avaient sympathisé avec nos oncles et tantes et les présentations en furent facilitées. Le jeu en valait la chandelle car nous étions tous les deux sensibles aux charmes de leur fille aînée, Marie-Agnès.
Une blonde pulpeuse avec du ciel dans les yeux. Un visage de madone mais un corps sensuel qui nous mettait en émoi avec ses chemisiers échancrés, ses mini-shorts et ses collants noirs. Seule faute de goût, ces sabots hollandais qui étaient alors à la mode. Elle n’était pas farouche mais ne nous encourageait pas non plus, gentille avec tout le monde et trop occupée à s’occuper de ses petits frères, une responsabilité que lui avait déléguée sa mère. Et puis, elle semblait avoir jeté son dévolu sur un gars du coin qui avait remporté un succès d’estime avec sa guitare sèche et son carnet de chansons. On ne pouvait pas lutter.
Tu avais décidé de passer la main et de me la laisser, arguant qu’elle avait mon âge et qu’il avait d’autres touches à concrétiser avec des filles rencontrées dans les night-clubs. On entendait tous les succès de l’été diffusés dans la rue par des hauts-parleurs, avec un net avantage pour le « Pour Un Flirt » de Delpech ou le « We Shall Dance » de Demis Roussos. En guise d’antidote, on écoutait Creedence, Sly & The Family Stone ou T. Rex. Le soir, c’était le Pop Club mais avec Claude Villers et Pierre Lattès, José Artur étant en disgrâce passagère.
Elle ne me montrait pas beaucoup d’intérêt et j’étais juste bon à l’accompagner dans ses sorties, en petit copain inoffensif. J’avais juste la satisfaction de me voir considéré comme son « boy-friend » par des jeunes glandeurs qu’elle intéressait. Je me sentais plutôt comme une sorte de caution morale, le rôle que m’avait confié sa mère qui voyait en moi un jeune homme sérieux.
Après ces vacances, je trouvais n’importe quel prétexte pour lui rendre visite. Il m’arrivait de l’emmener au cinéma, le dimanche ou, plus rarement, dans une discothèque où je m’efforçais de lui servir de cavalier, même si piètre danseur. Elle trouvait souvent des partenaires plus adroits. Mais je n’avais pas la côte, et mes approches timides comme mes rares tentatives d’aller plus loin en lui prenant la main ou en l’embrassant ailleurs que sur les joues se révélèrent vaines. C’en était humiliant et je gardais la mortifiante impression qu’elle pourrait tomber amoureuse de n’importe qui sauf de moi. C’était ainsi, même si j’avais lu dans un horoscope de Elle que les filles aînées s’entendaient à merveille avec les fils cadets des familles. J’étais le vivant exemple du peu de pertinence de ces affirmations fantaisistes. Cette petite tragédie suburbaine de l’amour non partagé me prenait trop de temps et trop d’énergie. J’étais maintenant en classe terminale et je devais passer mon baccalauréat, l’épreuve reine de toute scolarité.
Tes amours n’étaient guère plus triomphales. Ton Évelyne n’était plus qu’une relation de travail et, comme pour t’en consoler, tu passais de plus en plus de temps au bistrot. Était-ce, comme le subodorait notre père, par atavisme familial ? Tu buvais plus que de raison et tu t’étais même laissé embringuer pour un week-end à l’Oktoberfest de Munich. Dans le même temps, tes actions baissaient à la banque où il était déjà question de compression de personnel. Tu n’avais pas le profil requis du jeune cadre ambitieux, déjà trop habitué à tes routines et à ton confort. On te reprochait de gérer des portefeuilles de clients en père de famille, sans la moindre prise de risque, et certains de tes collègues étaient plus audacieux, au grand bénéfice de leurs protégés comme de leurs propres carrières, sans jamais craindre les retournements de conjoncture qui n’allaient pas manquer d’arriver. Mais, pour l’heure, c’était encore la queue de comète des 30 Glorieuses, avec des profits confortables et le quasi plein emploi, même si ça commençait à licencier dans le textile, comme le chantait Léo Ferré dans « Le Conditionnel de Variété ». Pas de mouron, on aurait le temps de voir.
Je passais mon bac avec une chanson dans la tête, « L’Élu », d’un duo folk nommé Illous et Decuyper. Pour mon certificat, cela avait été le « Groovin’ » des Young Rascals et, au BEPC, le « Daydream » des Belges du Wallace Collection. Des chansons porte-bonheur, encore que le bac s’était moins bien passé. J’avais oublié ma carte d’identité à l’oral de contrôle et on avait eu la bonté de me laisser retourner à mon domicile. « Vous ne ferez jamais rien dans la vie », fut la sentence d’une surveillante d’examen sûrement un peu voyante, excipant de mon étourderie pour me prédire l’avenir sans tarot et sans marc de café, directement dans les astres, pensais-je.
On ne voyait plus beaucoup notre frère aîné, que l’on soupçonnait absorbé par la vie parisienne. Son colocataire et ami, un Nantais proche de l’UDB et fan de folk breton, l’emmenait parfois en week-end dans sa famille, à Nantes. Ils allaient voir des matchs à Marcel Saupin et poussaient jusqu’à La Baule pour un repos bien gagné de cadres surmenés.
Lorsqu’il venait encore chez nous, c’était pour faire des parties d’échec avec un journaliste sportif de La Voix du Nord, présent sur tous les terrains de foot ou les meetings d’athlétisme bloc-note en main et toujours prêt à téléphoner son article, son « œuf du jour », aurait dit Blondin. Je n’aimais pas ce type, raciste et anti-pauvre, toujours à déblatérer sur la gauche et les anars en Rolls Royce à la Léo Ferré. Il avait des prétentions littéraires et se revendiquait des Hussards, ces jeunes turcs devenus vieux aussi farouchement anti-gaullistes qu’anti-communistes, mais pro- Algérie française et pleins d’excuses pour les ordures de la LVF ou Jeune Nation. Ils vouaient aux gémonies aussi bien Sartre que Camus, Malraux ou Mauriac mais bavaient d’admiration devant tous les écrivains collabos. J’avais déjà eu l’occasion de le voir en action, au Stade Charletty où il allait à une vitesse folle d’une course de vitesse à un lancer de marteau, d’un relais à un concours de saut, soucieux ce ne pas en perdre une miette et de proposer à ses lecteurs un compte rendu fidèle, si possible truffé de calembours et de mots d’auteur à la Blondin, mais qui tiraient plus vers l’Almanach Vermot.
Tu étais retourné à Munich avec ta bande de copains soiffards, pour les Jeux Olympiques cette fois. Je ne sais pas ce que vous aviez pu voir là-bas. Ton pote, ton confident, le pseudo-intellectuel, était comme tombé amoureux de Mark Spitz et vous étiez repartis tout de suite après la prise d’otage sanglante de Septembre Noir. Vous ne compreniez pas comment la politique, sous ses formes les plus violentes, pouvait s’inviter dans une fête universelle du sport. Vous aviez ramassé vos affaires en vitesse dans votre camp de camping à une dizaine de kilomètres des lieux et étiez revenus dare-dare non sans un arrêt improvisé dans un Eros-Center, sur la route. Une arnaque où vous n’en aviez même pas eu pour votre argent. L’Allemagne vous avez un peu déçus.
J’étais à mon tour passé par les fourches caudines de l’abbé Jules – alias La tortue – pour chercher du travail. Il m’envoyait frapper aux portes des banques et des capitaines d’industrie, avec ses lettres de recommandation. Devant mon aspect négligé et mon manque évident de motivation, on me disait invariablement qu’on m’écrirait. S’ils ne voulaient pas de moi, je n’avais pas envie d’eux et je préférais encore pointer à l’A.N.P.E. Parallèlement, et parce que je sentais bien que le monde de la marchandise ne consentirait pas à me faire la moindre place, je passais des concours dans la fonction publique : mairies, poste, SNCF, infirmier… Les trois versants de la Fonction publique réconciliés. Je voulais être infirmier psychiatrique, même si on me mettait en garde, vus mes antécédents familiaux et une certaine fragilité, contre ce qui apparaissait comme un choix scabreux et pour le moins téméraire. J’avais dévoré le roman de Ken Kesey traduit une première fois en français sous le titre La machine à brouillard, et je me voyais bien en meneur de la révolte des fous à l’exemple de Mac Murphy, le héros du livre et puis il y avait ce jeune chanteur anglais, Kevin Coyne, ancien infirmier psy, qui me fascinait.
Un copain de lycée m’emmenait en balade dans sa voiture, et on passait des après-midis à la mer ou à la frontière belge. Il se vantait de ses succès avec les filles et n’arrêtait pas de se donner le beau rôle tout au long d’anecdotes et de récits qui tenaient de la hâblerie et de la mythomanie. Je le suivais parce qu’il m’amusait, mais je m’efforçais de faire la part des choses dans ses exploits don-juanesques. D’autant qu’on le voyait peu une fille à son bras et que, s’il en parlait beaucoup, il agissait peu. J’avais fini par penser que c’était plutôt un homosexuel refoulé, car il se comportait avec moi d’une façon plus qu’amicale, recherchant une complicité presque amoureuse.
Il venait me chercher le samedi soir et on était censés draguer dans les dancings de la frontière. Lui comme moi en étaient incapables et on terminait nos soirées dans des bars louches où des femmes court-vêtues se faisaient payer des verres. On était éméchés et on risquait souvent des accidents qui finirent par arriver. On avait poussé sa voiture en panne d’essence dans une rue en pente et elle avait percuté un mur contre lequel il avait voulu faire rempart de son corps. Il s’était retrouvé tout ensanglanté, admis aux urgences après avoir expliqué à la police avoir voulu amortir la collusion. Il avoua avoir bu deux bières, et je masquais mon étonnement devant ce mensonge éhonté. Le lendemain, j’allais le visiter à l’hôpital avec des chocolats et des livres, des San Antonio, à quoi bon lui apporter autre chose ? Cela avait été notre dernière sortie, en forme d’avertissement pour mes mauvaises fréquentations.
J’attendais mes premières paies pour acheter des brassées de disques dont j’avais dressé une liste interminable. En attendant, j’avais vu avec toi quelques concerts dans une salle de la banlieue de Lille : Greame Allwright, le Grateful Dead et Hawkwind notamment. Mieux, j’avais profité d’un de mes derniers week-ends de désœuvrement pour aller applaudir les Who à la Fête de l’Humanité. Un concert interrompu par une panne d’éclairage, mais j’avais vu mes héros et c’était bien là leprincipal.
Mon père se désespérait de me voir ne rien faire, et il avait parlé au maire pour un petit boulot, histoire de m’occuper et d’éviter ces journées d’oisiveté mauvaises conseillères. Les budgets étaient serrés et, si ça venait à se savoir, il conviendrait de satisfaire à d’autres demandes qui ne manqueraient pas d’arriver. C’était non, donc.
J’entrais quand même à l’Inspection du travail, au titre de vacataire, grâce à un piston avunculaire. Ce même oncle qui, avec son épouse, avait hébergé notre frère aîné durant ses périodes d’études. Le travail ne demandait pas de grandes qualifications et je mettais à jour des fiches et des cartons. Alors que le père s’était interdit tout ordre de me faire couper les cheveux passés mes 18 ans, je commençais à les perdre et j’usais de différentes lotions et pommades pour enrayer la chute. A-t-on déjà vu un cheval chauve ? disait une publicité. J’étais obligé d’en convenir et je ne partais pas sans m’oindre de la crème Écrinal. Moi qui me sentait déjà peu avantagé physiquement, je n’osais pas entrevoir ce que donnerait une complète calvitie, synonyme pour moi de disgrâce définitive et irréparable.
En attendant, j’étais de nouveau tombé amoureux d’une secrétaire, Nicole. Un petit bout de femme pétulante et dynamique, une rousse aux yeux verts à la Shirley Mac Laine, bref, tout ce que j’aimais. Je venais même travailler le samedi matin, sans obligation, pour la voir, elle qui faisait des heures supplémentaires pour joindre les deux bouts. Elle me fit vite comprendre, fine mouche, que mes emballements n’étaient pas sans la flatter, mais qu’elle avait 10 ans de plus que moi, qu’elle était heureuse en ménage et qu’elle avait deux enfants. Autant de raisons pour m’effacer, non sans un pincement au cœur.
L’oncle Albert s’inquiétait de mes débuts dans le monde du travail. Je le rassurai en l’informant que tout s’était bien passé. Je n’allais pas lui avouer que j’étais tombé amoureux de l’une de ses collègues. Il me dit qu’on était satisfaits de ma prestation et qu’on ne manquerait pas de faire appel à moi en cas de besoin. Mais mon avenir n’était pas dans des stages et des vacations, il me faudrait trouver un emploi stable. Il me parla ensuite de syndicalisme et de luttes sociales. Lui était à la CFDT et le syndicalisme était aussi un bon moyen pour appréhender le monde du travail et se former. Je me le tenais pour dit.
Je venais justement d’adhérer au PSU, après avoir acheté mes premiers numéros de Politique Hebdo et entendu parler des luttes du Joint français à Saint-Brieuc et de Lip à Besançon. Par ailleurs, j’avais bien l’intention de me syndiquer. Il avait l’air content de moi.
J’avais réussi un concours de contrôleur à la Poste. Un examen passé à la Cité administrative avec des centaines de candidats. J’avais brillé sur des sujets aussi divers que l’économie du Japon ou la décentralisation. Mais je n’aurai le résultat que trois mois plus tard et, en attendant, l’administration des postes recrutait des auxiliaires pour le tri postal, en région parisienne.
Toi, tu t’enlaidissais avec d’épaisses lunettes qui ne t’allaient pas du tout et des cheveux frisottés que tu n’entretenais plus. Ta mise n’était plus aussi soignée et ton travail ne t’intéressait plus. On aurait dit que Évelyne avait été ton moteur, mais c’était bien fini maintenant. Tu partais au travail avec des semelles de plomb et tes meilleurs moments se passaient au bistrot. En fait, tu étais plus proche de la porte que de l’augmentation.
Tandis qu’on te menaçait à mots de moins en moins couverts de te séparer de toi, j’entrais dans la carrière un 23 novembre 1972, dans le centre de tri de Paris VIII, rue de Miromesnil. Ce jour-là, j’apprenais la mort de Raymond Souplex, le chansonnier qui avait tant fait rire mes parents, et le MC5, le gang électrique de Detroit, se produisait au Bataclan. J’avais passé la nuit la veille dans le train pour ne surtout pas arriver avec le moindre retard. Une idée de mon père qui s’improvisait en organisateur pointilleux de ma vie professionnelle, comme il avait longtemps régi ma vie tout court.
J’arrivais à 5 heures précises gare du Nord avec la chanson de Dutronc dans la tête. J’avais passé la journée de recrutement endormi en attendant de pouvoir aller me coucher dans un foyer à Boulogne-Billancourt. Des débuts hésitants.
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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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