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Dans ton sommeil – 11

couverture de Daniel Grardel pour mon livre sur les Flamin’ Groovies, les chouchous de l’Open Market, avec Kim Fowley.

J’avais appris la mort de Pompidou au petit matin et j’avais sauté de joie. Il y aurait donc des Présidentielles et les petits chevaux prenaient place sur la ligne de départ. Je n’étais pas encore en âge de voter mais, ne sachant pour qui opter, tu m’avais fait plaisir en donnant ton suffrage à René Dumont, et à Mitterrand au second tour. Cela n’avait pas suffi mais je t’avais su gré de me consentir une entorse à ton apolitisme en acceptant de voter par procuration – au sens figuré – en exécutant docile de ma volonté. Je t’avais proposé de lire Le programme commun, mais tu avais bâillé au bout de dix pages et je m’étais dit que c’était peine perdue. Pourtant, le PSU n’avait pas signé le texte car encore trop productiviste, mais c’était ça ou 7 ans de Giscard, autant dire 7 ans de malheur. On s’était un peu consolés avec la révolution des œillets au Portugal, sans savoir vraiment ce qui en sortirait. N’empêche, c’était un grand plaisir d’assister à la chute de Caétano et de toute la clique salazariste. Ah si nos militaires étaient de la trempe des officiers marxistes du MFA. On disait que, même dans leurs chars, ils s’arrêtaient aux feux rouges, preuve irréfutable de la discipline des armées.

Avec notre frère aîné, j’avais fait à nouveau la Fête de l’Humanité à La Courneuve. Une affiche exceptionnelle avec, cette année-là, King Crimson et, sur la grande scène, après Leforestier, les Kinks, Leonard Cohen et, pour finir, Mikis Theodorakis qui avait mis en musique Pablo Neruda.

J’avais été traumatisé par le coup d’état de Pinochet au Chili et par le suicide d’Allende. Sans compter tous les morts du plan Condor dans toutes les dictatures militaires sud-américaines. Toi,

tu m’avais dit que tu n’y portais aucun intérêt, et que la marche du monde t’indifférait. Tu ne lisais pas les journaux alors que je commençais à acheter régulièrement Libération.

On allait encore voir des films de Mel Brooks au Central-Ciné ou au Vox, mais c’est à peine s’ils te voyaient sourire. Tu n’étais qu’anxiété, d’une maigreur inquiétante et sans cesse à te demander si ta Marie-Claude pensait un peu à toi. Pour un peu, tu aurais effeuillé toutes les marguerites du monde. C’était ta planche de salut, ton seul souci, ton avenir. Quelle responsabilité avait cette pauvre fille. De quoi te fuir à grandes enjambées.

Des copains au boulot étaient allés au Larzac pour un festival où s’étaient succédé sur la scène tous les leaders de mouvements autonomistes et de résistance du monde entier. Ils me disaient avoir sifflé le représentant de l’IRA, pépinière de terroristes selon eux. Je marquais mon désaccord en leur parlant du Bloody Sunday, du colonialisme anglais et de sa répression féroce. Ils étaient moins politisés que je ne pouvais l’être et je les laissais à leurs galettes d’orge, leur potager, leurs laitues et leur régime macrobiotique. Pour eux, c’était surtout ça la politique. La bonne vie, la nature, le folk et la bicyclette. Des écolos dont le mode de vie était aussi triste, dans un genre différent, que celui des bourgeois qu’ils exécraient. Ils me faisaient penser à ce personnage de Crumb dans Actuel, Mister Natural, cet espèce de gourou à longue barbe blanche toujours à vélo en train de prêcher pour les philosophies orientales et les préceptes des sages hindous. Ils ne juraient que par T. Lopsang Rampa, un moine tibétain qui révélait dans ses livres les secrets de la vie et les destinées de l’humanité, en direct de sa lamaserie. On allait bientôt pouvoir les appeler les baba-cools, mais on n’en était pas encore à l’heure du punk.

On avait encore déménagé, dans un autre quartier de la même ville. Les charges et la côte mobilière étaient beaucoup trop élevées pour notre père qui devait se contenter d’un salaire modeste. Notre frère aîné étant retenu à Paris, on avait assuré le déménagement avec le père et rempli des cartons avec nos souvenirs. Tout devait disparaître là et reparaître ailleurs, mais dans une maison deux fois plus petite. On avait dû se séparer de nos vieilles frusques, de nos jeux et des quelques meubles que tu avais construits de tes mains. Un adieu définitif à nos adolescences, cette fois. Mais elle refusait de mourir et se moquer bien de nos prétentions à vivre en adultes.

Le quartier ne nous était pas inconnu, puisqu’il avait été celui de notre école, avec le théâtre municipal au beau milieu et encore des usines textiles plus ou moins vaillantes par ces temps de crise. Tout le monde parlait de la guerre du Kippour, du choc pétrolier et des économies d’énergie. En Belgique, on roulait un week-end sur deux, selon la plaque d’immatriculation et c’était pire dans l’Angleterre d’Harold Wilson. Tu avais choisi ce moment pour passer ton permis de conduire, las de devoir compter sur ta Marie-Claude pour vos sorties touristiques du dimanche. Tu ne l’aurais jamais et, à chaque examen, tu incriminais la sévérité des examinateurs qui auraient pu fermer les yeux sur un créneau raté ou un coup de frein brutal. L’échec était devenu ton mode de vie, une seconde nature. Ton moniteur d’auto-école était un ami de nos parents, et il aurait aimé te voir réussir grâce à ses leçons, mais tu t’obstinas à échouer en invoquant à chaque fois un prétexte nouveau : une pluie battante, une soudaine rage de dents ou tu n’avais pas mis les bonnes chaussures.

J’avais reçu une nouvelle convocation pour un stage de contrôleur et c’était cette fois le dernier avis. Il me fallait donc partir en région parisienne et notre frère aîné et son ami acceptaient de m’héberger dans leur appartement de Clamart. J’avais la date et le lieu, 15 novembre au central télégraphique de Villejuif (Val-de-Marne). Ma feuille de route, mais j’avais un dernier mois de lutte à passer ici, une longue grève qui était mon baptême du feu social.

Tout avait commencé avec les propos malheureux d’un secrétaire d’État qui avait affirmé que le tri, et les activités postales en général, était un travail d’idiot. « Des idiots par milliers », c’était l’inscription que l’on retrouvait sur toutes les banderoles, durant ce mois de grèves et de manifestations qui avaient divisé tout le pays.

J’écoutais le Rock bottom de Robert Wyatt en boucle quand je n’étais pas sur le terrain, sur les piquets de grèves le matin et à la Bourse du travail l’après-midi pour écouter les leaders syndicaux et chanter quelques couplets de chansons connues détournées pour amuser la galerie, accompagné d’un copain à la guitare sèche. On avait ainsi transformé les répertoires de Greame Allwright ou de Hugues Aufray à la gloire des postiers grévistes, et les ténors de la CGT commençaient à m’emmener dans des meetings du Parti Communiste, comme s’ils avaient vu en moi un militant prometteur. Ils allaient être déçus car, au terme de ces folles journées, j’étais licencié de mon poste d’auxiliaire et ils ne levaient pas le petit doigt pour contester cette sanction. Je déchirais ma carte devant eux et j’adhérais dans la foulée à la CFDT, syndicat de l’écologie, de l’autogestion et du féminisme, mais qui n’allait plus le rester très longtemps.

J’avais sympathisé avec un certain Dumoulin, un ancien facteur chef redevenu trieur anonyme après une chute en mobylette sous un autobus qui lui avait valu une trépanation et la perte d’une bonne partie de ses facultés mentales. On échangeait nos pilules au vestiaire : Mandrax, Tranxène, Valium, Témesta, Rohypnol… Il était constamment sous médicaments et des poches sous les yeux témoignaient de ses insomnies chroniques, en dépit des traitements. Son épouse l’avait quitté et sa fille, infirmière, l’assistait dans son désarroi. Dumoulin avait été transcendé par la grève, rendu euphorique par ces rassemblements fraternels et ces manifestations joyeuses. Il était le premier à insulter les jaunes, fussent-ils gradés et en capacité de lui nuire, et tentait de prendre la parole à chaque meeting, régulièrement écarté par les gros bras de la CGT craignant ses dérapages. Je l’invitais chez moi, ou plutôt chez mes parents, comme j’avais invité Pascal auparavant, cherchant à tisser les liens d’une amicale des réprouvés unis pour une ultime révolte des ratés comme l’avait dessinée Guido Buzzelli dans mon Charlie Mensuel. Une révolte où tu aurais ta place, une place de choix.

Depuis Clamart, il fallait prendre un bus qui traversait Malakoff, Chatillon-sous-Bagneux, Gentilly, Montrouge, Le Kremlin-Bicêtre, Arcueil et enfin Villejuif. Les rues avaient pour noms Lénine, Maurice Thorez ou Maxime Gorki et tout indiquait que nous étions en banlieue rouge. Au bord de la Nationale 7, des cités inhospitalières avec des logements sociaux et, un peu plus loin, des pavillons et des jardins ouvriers.

Le stage était sans cesse reporté car de nombreux inscrits étaient toujours en grève, à Paris ou en province. On nous occupait tant bien que mal en classant des archives ou en peignant la girafe. Nos professeurs passaient tous les matins pour prendre la température. L’un allait nous enseigner la commutation et les messageries électroniques, un autre le morse, le compte des mots et la dactylographie sur téléimprimeur et un troisième l’Anglais courant. Ils piaffaient d’impatience en attendant l’heure de faire leur entrée, mais on n’était pas pressés de les voir arriver.

Ce n’est qu’à la fin novembre que tout le monde était là. Ayant déjà fait de la dactylographie à l’école, j’étais imbattable en puncheur sur les touches de mon téléimprimeur. Le « À nous, comte deux mots » cornélien était vite devenue la plaisanterie la plus banale lorsqu’il s’agissait de compter les mots des télégrammes avec leur tarification. Pour le morse, je révisais mes leçons avec notre père qui avait usé de ce langage dans les transmissions. Je ne retenais que le « Papa, tango, Charlie » de la chanson de Mort Schuman et j’avais le plus grand mal à retenir les signaux. Tititi Tatata… À l’aise en anglais, j’étais allergique à la technique de commutation électronique des messages et à tout ce vocabulaire jargonneux qui m’endormait.

En attendant les autres, on s’était fait des questionnaires sur le rock avec Jacques, un nouvel ami aussi passionné que moi dans ce domaine. On se soumettait des quiz sur des noms de musiciens, de chansons ou de disques et le champ de nos questions pouvait aller jusqu’à la littérature et au cinéma. Lui appréciait particulièrement les courants les plus modernes du rock quand j’en étais resté à mes groupes pop des années 1960. On se retrouvait autour de Dylan, du Velvet, de Hendrix, des Stooges ou du MC5. On se prêtait des disques et des livres dans un bel enrichissement mutuel, et on se félicitait de s’être rencontrés, allant très vite voir des concerts ensemble, au Palais des Sports de la Porte de Versailles, Porte de Pantin ou au Bataclan. Les premiers furent des groupes de Kraut-rock comme Can, Ash Ra Temple ou Tangerine Dream, et on faisait le siège des meilleurs disquaires sur la place de Paris : Clementine, Music Action, Dave Music et l’Open Market de Zermati où nous nous attardions en matant du coin de l’œil les prostituées de la rue des Lombards.

Il y avait quatre groupes distincts, les paumés, soit Jacques, moi et un dénommé Martin ; les bons élèves, ceux qui ne faisaient pas de vague et apprenaient sagement leur futur métier, les anciens admis sur concours interne, déjà salariés des PTT et les gauchistes, représentants de toutes les chapelles de l’extrême-gauche : maos stal, maos spontex, trotskistes, plus les anars et les situationnistes. On s’y perdait. Mais il y avait des porosités entre les groupes, et un membre actif de la LCR – Jean-Louis – nous avait rejoints, nous les paumé, pour nos virées nocturnes dans les cinémas d’art et essai. On pouvait se livrer à des batailles d’Hernani au sujet d’un film jusqu’à une heure avancée de la nuit. De même, un militant du Parti Socialiste, mal à l’aise parmi les politiques, échangeait souvent avec nous sur ce qu’on partageait : Dylan, Cohen, la poésie beat et la chanson engagée. Joël, « oncle Joe » (il était plus âgé que nous) avait fait Langues O et de la coopération au Vietnam. Il avait écrit quelques articles dans Politique Hebdo et dans ce qu’on appelait la presse à sandales (catholique ou protestante). C’est lui qui couvrirait la chute de Saïgon pour Libération et il avait déjà publié trois romans sur ses années Vietnam au Mercure de France. Alors admiration…

Finalement, on était cinq. Quatre le soir car oncle Joe était chargé de famille et ne pouvait participer à nos sorties. On dînait le plus souvent dans des restaurants chinois ou turcs avant de nous laisser guider dans les arcanes du cinéma underground par Jean-Louis qui appréciait par-dessus tout Godard, Rivette, Garrel ou les Américains, Warhol, Morrissey ou Jonas Mekas. On lui faussait parfois compagnie pour aller voir des films de metteurs en scène plus à notre portée ; ce qu’il considérait comme du cinéma commercial racoleur et putassier. Il nous faisait perdre le boire et le manger avec ses Cahiers du cinéma et ses Positif. Notre dénominateur commun à tous était Charlie Hebdo, qu’on allait parfois chercher le mercredi soir, rue des 3 portes, où on pouvait voir Gébé et Choron absorbés par leurs libations. Ils nous le donnaient gratuitement, en récompense pour nos efforts à nous le procurer en exclusivité.

Autrement, on l’achetait au crieur de journaux, un personnage haut en couleur aussi célèbre que les frères Aguigui Mouna qui vendaient aussi leur canard du haut de leurs vélos, aux Halles. On passait beaucoup de temps à la Librairie Parallèles, qui vendait toutes les publications gauchistes possibles et notamment les numéros de l’Internationale Situationniste. On avait fini par sympathiser avec les gérants et on sortait de leur boutique avec des sacs bourrés de livres et de disques d’occasion. Il y avait aussi Gibert-Jeune, Maspéro ou Shakespeare & Co, et d’autres pour les bandes dessinées. Paris était une vraie fête de l’esprit et de l’amitié, et j’aurais espéré que tu puisses être avec moi, en communion, dans ces moments de joie où j’avais la certitude de m’ouvrir au monde.

Mais tu n’étais pas là, et je te croisais le week-end, toujours plus triste, toujours plus soucieux. Je m’étais payé une guitare électrique et j’avais cru qu’il suffisait de pincer les cordes pour obtenir un son à la Jimi Hendrix. Une imitation Fender-Telecaster blanche dont je me lassais vite. Tes amours ne semblaient pas aboutir et ta Marie-Claude n’avait visiblement pas envie de mêler son destin au tien. Je te racontais ces semaines que je venais de vivre, comme pour te donner envie et au moins essayer de te dire que quelque chose était possible, en dehors d’un climat familial pathogène et de déceptions sentimentales dont tu semblais te repaître, avec un certain goût pour le malheur. Tu m’écoutais mais sans m’entendre, indifférent à tout et ne vivant que pour ta dulcinée, en Quichotte neurasthénique.

Au printemps, le stage terminé, on travaillait pour ce que j’appelais la Cosmodémoniaque, c’est ainsi que Henry Miller désignait ATT où il avait travaillé. On envoyait et réceptionnait des messages sur des bandes perforées et on tapait des télégrammes. On avait prêté serment au tribunal d’instance et on était fonctionnaires assermentés. Un emploi à vie, nous disait-on. On entendait les premiers slogans anti-privatisations : « ITT / Thomson n’auront pas les télécoms », et on se remémorait le rôle qu’avait joué ITT dans la chute du gouvernement populaire au Chili en boycottant le cuivre chilien. C’était la matrice de nos engagements, la mère de nos batailles. Un militant CGT portait un crêpe noir à l’occasion de la mort de Jacques Duclos, l’homme aux pigeons.

En mai, j’allais à Londres avec Jacques pour voir des concerts et faire des disquaires. J’avais été malade dans le bateau et on avait trouvé un hôtel prés de la gare Victoria. On avait pas vu grand-chose, à part un concert de Led Zeppelin à Earl’s Court, mais tellement éloignés qu’on s’était contenté de les apercevoir sur les écrans géants. Quand même, on avait assisté à la première du Tommy de Ken Russell dans un cinéma de Leicester Square. J’avais fait une crise d’asthme, moi aussi, cherchant mon souffle dans la nuit chaude, la tête penchée sur la fenêtre à guillotine. Les services de la National Health, le lendemain, m’avaient simplement recommandé de ne plus fumer. « No smoking ». Une médecine simple et directe. Je pensais à toi et à tes crises.

Je ne sais pas trop pourquoi, la fin de la domination de Merckx sans doute, tu te passionnais pour le Tour de cette année-là et tu supportais Francesco Moser, que Marie-Claude trouvait très beau.

Moi j’avais des places pour le festival d’Orange, mais j’avais assisté à un concert dans une église au bénéfice de la Rote Fraktion Armee et quelqu’un m’avait fait fumer une merde qui me laissait au bord de la folie.

Après un retour en catastrophe dans la chambre qu’on occupait dans le Marais et quelques Témesta avalés à la hâte, je filais gare du Nord pour une deuxième dépression nerveuse, celle dite du « Summertime Blues ». L’été était un sale moment à passer, tout le monde savait ça, avait prévenu Yves Adrien, notre maître en désespoir.

Comments:

Bravo ,Didier, pour cette excellente restitution d’une époque..
A un oubli près: le slogan que nous chantions pendant les manifs de la grande grève de l’automne 1974:. Cinquante ans après, je l’ai encore dans les oreilles:
« Idiot-o, idiot-o, idiot,
c’est Lelong, répondit l’écho ».
Lelong étant le secrétaire d’Etat aux PTT, auteur de ce fameux commentaire qui ne volait pas haut….

Salut Joël
Je ne le connaissais pas celui-là. Peut-être surtout parisien. Il est vrai qu’on ne faisait pas de manifs sur Lille. Amitiés

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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