Encore un fichier perdu, raison de plus pour vous les faire courtes. De mémoire. Dommage pour Kazantzakis qui aurai mérité au moins ses deux pages, mais nécessité fait loi et on va se contenter de résumés sommaires On fera plus long la prochaine fois.
SIMENON – MAIGRET ET LA VIEILLE DAME – Gallimard / Presses de la cité
Ce bon vieux Simenon et ses polars où logique et déduction sont souvent remplacés par l’atmosphère et le travail de l’inconscient. Un processus mental qui n’a pas beaucoup d’équivalent en roman policier, si ce n’est peut-être avec Raymond Chandler qui s’imprègne de la ville (Los Angeles) et du climat malsain de ses quartiers perdus.
L’histoire est relativement simple, avec Rose, la servante, qui meurt empoisonnée en buvant un verre destiné à sa patronne, Valentine Besson. Maigret se rend à Étretat à l’appel de la vieille dame pour élucider l’affaire et il interroge les membres de la famille. Tout le monde y passe : beaux-fils, fille d’un premier mariage, Valentine elle-même ainsi que les domestiques. Un indice, les comptes bancaires de Valentine ont notoirement baissé et Maigret soupçonne des membres de la famille de l’avoir spoliée. Aucun ne répond clairement à ses questions et tous se dérobent, éludent.
Maigret découvre une émeraude dans les affaires de Rose et apprend incidemment qu’un rôdeur a été tué une nuit par Valentine, ce qu’elle a fait passer pour un accident. Le rôdeur en question n’était autre que le frère de la servante, Henri Trochu. Participe passé de Trochoir, disait Victor Hugo.
Il s’avère que Valentine, ancienne pharmacienne, a empoisonné elle-même Rose pour éliminer un témoin gênant de l’assassinat de son frère. Elle a ensuite introduit des bijoux d’une grande valeur afin de brouiller les pistes et de détourner l’enquête.
Encore un bon Maigret, avec des jardins secrets et des non-dits où chacun s’ingénie à dissimuler sa part de vérité. Secrets de famille et mensonges d’une bourgeoisie de province qui sert toujours au mieux ses intérêts. Plus que jamais, Maigret se fie à ses intuitions et sent les personnages comme un chien de chasse.
C’est aussi l’occasion pour lui de se remémorer, non sans nostalgie, une enfance passée dans ce coin de Normandie, et Simenon n’a pas son pareil pour laisser transpirer une mélancolie diffuse d’homme fait qui se souvient de l’enfant qu’il a été. C’est là peut-être la marque des plus grands écrivains.
Reste le phénomène Simenon, ce type qui écrivait ses romans en trois jours avant d’aller aux putes et de mener la grande vie dans des hôtels de luxe. Docteur Maigret et Mister Sim ?
JULES VERNE – VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE – Gallimard / Le livre de poche
Tout le monde connaît l’histoire et on ne va pas s’y attarder, sauf pour rappeler que le capitaine Aronnax, un scientifique de haut vol et son domestique Conseil sont appelés à faire la lumière sur un monstre marin qui a fait couler bien des navires. L’un des bateaux de commerce des plus prestigieux fait naufrage à son tour, et seul le harponneur Ned Land, un Canadien, a la vie sauve.
Le trio – Oronnax, Conseil et Ned Land – se retrouvent sur le toit d’un sous-marin gigantesque dont le propriétaire est le capitaine Némo, flanqué d’un équipage d’une quinzaine de matelots qui conduisent le bâtiment dans les 7 mers, comme on disait alors.
Tout l’intérêt du roman réside dans les découvertes successives faites par le trio, fasciné et effrayé à la fois par la personnalité de Némo, un aventurier qui voue une haine au genre humain à la suite d’une bataille au large des côtes anglaises où son navire a été coulé avec tous ses hommes.
On fait quasiment un tour du monde entre l’Amérique du Sud, les Caraïbes, l’Afrique, l’Asie et bien sûr l’Océanie. Chaque chapitre nous révèle, au compte-gouttes, les confidences de Némo et le pourquoi de sa dérive solitaire. Le sous-marin est bien sûr insubmersible, inattaquable, et il mène une véritable guerre à tous les vaisseaux qui passent à sa portée.
Finalement, quelque part en Norvège, là où avait commencé Voyage au centre de la terre, le trio se libère du Nautilus et le sous-marin poursuit sa route vers de nouvelles aventures, dans une quête inassouvissable de vengeance.
Bon, si on peut prendre du plaisir à relire des Jules Verne, celui-là échappe à l’enthousiasme. Des tas de descriptions ennuyeuses parsèment un récit d’un intérêt moyen. Si la personnalité de Némo intrigue, que dire d’Oronnax en savant positif ennuyeux, de Conseil, domestique zélé et obséquieux ou de Ned Land, vieux marin obtus. C’est d’abord un manuel de géographie, avec tous les territoires connus alors de l’humanité, mais c’est surtout un ouvrage de zoologie et de botanique, avec d’interminables descriptions de poissons divers et variés et de végétation marine. On a l’impression de voyager dans un aquarium, ce qui est un peu le cas.
On a souvent envie de laisser tomber ce livre et de passer à un autre, mais seule ma scrupuleuse conscience professionnelle m’oblige à poursuivre cette lecture ponctuée de bâillements. C’est pour vous que je fais ça, chers lecteurs et lectrices. D’autant plus que je n’aime pas l’eau et que je n’aime ni la mer ni la montagne, conditions requises pour aller se faire foutre, d’après Belmondo dans un film de Godard. J’y cours donc incessamment.
JONATHAN COE – LA VIE TRÈS PRIVÉE DE MR SIMS – Gallimard / Folio
Coe est l’un des romanciers les plus prisés en Angleterre, et ce n’est pas immérité, même si son œuvre comporte aussi des livres médiocres.
Celui-ci n’en est pas vraiment un, mais ce n’est pas non plus un chef-d’œuvre. Coe n’a d’ailleurs pas écrit de chef-d’œuvre et ses meilleurs romans concernent l’Angleterre et ses habitants dans la seconde moitié du XX° siècle, avec un regard ironique pas exempt de critique sociale.
Ce roman est ce qu’on peut appeler un « road trip » avec la scène finale qui nous est contée dès le début : un représentant de commerce pour une boîte de dentifrice retrouvé nu dans sa voiture, à la suite d’un accident sur l’autoroute.
L’histoire de Maxwell Sims, un raté dont la vie est marquée par l’échec depuis sa naissance. Sa femme l’a quitté et sa fille le méprise. Il enchaîne les petits boulots, essaie de renouer avec certaines amitiés mais tout foire toujours, comme s’il refusait les mains tendues, comme s’il se punissait par une vie solitaire et médiocre sous le signe de la mesquinerie et du dérisoire.
Il croit enfin tenir quelque chose avec une proposition inattendue, laquelle le conduit à traverser l’Angleterre à bord d’une Toyota équipée d’un GPS à voix bouleversante, qu’il finit par aimer. C’est ce qui fait le principal intérêt de ce roman beaucoup trop long : l’alliance inattendue entre l’homme et la machine à travers la voix sensuelle qui émane de son GPS.
On suit Sims aux quatre coins de la Grande-Bretagne quand le directeur du marketing décide d’organiser une course entre ses représentants. Le moins de temps possible du Nord au Sud et d’Est en Ouest pour conduire la voiture vers un lieu précis, un monument historique où sera hissée la bannière de la société. Sims a à charge l’Écosse, mais, au départ de Londres, il s’arrête à Birmingham et visite les lieux de son enfance avant de rencontrer son père et de découvrir des lettres, journaux et manuscrits qui relancent un jeu de piste sur son passé. Il pense également à une femme chinoise et à sa fille, qu’il a rencontrées dans un restaurant en Australie. Mais Sims se noie dans ses souvenirs et ne verra jamais l’Écosse, le terme supposé de son voyage publicitaire.
L’histoire mêle humour britannique, introspection et quête de sens, offrant une vision humoristique de la vie de Maxwell à travers les péripéties de son voyage, aussi bien réel qu’intérieur.
Pas vraiment irrésistible mais une lecture roborative qui en dit long sur la condition de l’homme moderne, comme aurait dit Camus. Un portrait en creux de l’Angleterre du début du siècle où tout invite à la performance, à la concurrence et à ‘individualisme dans un monde où seul compte le profit, l’argent et la réussite qui en découlent. Le capitalisme, quoi, dont Maxwell Sims n’est qu’une victime truculente de plus. De ce point de vue, Jonathan Coe (à ne pas confondre avec Sebastian Coe, Jonathan Cott ou encore Nic Cohn) est un bon romancier, sans plus. Coe vadis ? (Where are you going?).
NIKOS KAZANTZAKIS – LE CHRIST RECRUCIFIÉ – Plon

On aurait aimé retrouver la chronique initiale de ce livre remarquable qui fait un peu suite à un précédent chef-d’œuvre – et je pèse mes mots – L’ultime tentation du Christ. Mais bon, on se contentera de ce résumé.
L’auteur inspiré de Zorba le Grec (devenu Zorbec le Gras chez Pierre Dac) nous parle ici d’une passion qui est organisée tous les 7 ans dans un village grec lors de la semaine sainte et où tous les habitants tiennent un rôle, si mineur soit-il. Ainsi on a le Christ, Pilate, Caïf, Judas, Marie-Madeleine et les apôtres dans une reconstitution où prennent part tous les notables du village mais aussi les humbles et les sans-grades, quelque chose comme une catharsis au nom du Christ, censée apaiser les tensions et les rivalités d’un village sous domination ottomane (turque) au début du XX° siècle. Mais rien ne se passe comme prévu.
On est en 1922 en Anatolie et c’est aux notables de la cité, le Conseil des anciens, que revient la lourde responsabilité d’attribuer les différents rôles. Le jeune Manolios incarnera Jésus alors que les habitants d’un village chassés par les Turcs et guidés par un prêtre orthodoxe s’installe dans la périphérie de Lycovryssi, la ville où la passion a été reconstituée.
Le pope et les notables de la ville veulent à leur tour chasser les réfugiés qu’ils voient comme des envahisseurs menaçant la tranquillité de leur village. Mais les habitants les plus modestes voient en eux et en leur pasteur les vrais pauvres des Évangiles, choyés par le Christ miséricordieux.
Si Judas s’allie avec les notables, Manolos et les apôtres se rendent à la périphérie de la ville pour vivre avec les réfugiés et partager ce qu’ils ont avec eux, au nom de la charité.
Cette lutte des classes entre possédants et miséreux va bouleverser tout le village, chacun prenant position pour les uns ou pour les autres. Des fils se fâchent avec leur père, des mères avec leurs filles.. Chaque personnage de la passion se révèle à a hauteur du personnages incarné et Manolos, aimé par une Marie-Madeleine du village, devient un Jésus adulé et vénéré, à tel point qu’il perd pied et finit au bord de la folie.
Les villageois d’à côté finissent par envahir la cité et le pope et le maire en appellent aux envahisseurs turcs pour mettre fin à la rébellion. Le maire est assassiné dans la tourmente et c’est Manolos qui est accusé du meurtre. La passion peut donc devenir une réalité, devenue celle de Manolos et de ses thuriféraires en butte à la haine des bourgeois grecs et des soldats turcs, alliés pour rétablir l’ordre. Mais rien ne sera plus comme avant après cette transfiguration collective.
Le roman date de 1948, à une période où la Grèce a été lâchée par les Anglais et où s’est établi une dictature ayant persécuté les communistes. On se doute que ce long roman, passionnant de bout en bout, résonne avec ce contexte historique et Kazantzakis mêle toujours la politique à ses récits qui sont autant de fables, d’allégories, de paraboles. On ne peut qu’être admiratif de son style et de la construction de ce roman, avec des personnages tous remarquables par leur singularité et leur caractère.
Un livre dense qui, mêlant histoire et mythologie, met en évidence l’universalité et l’actualité des questions qu’il soulève. La Grèce, et la grâce.
ASA LARSSON – LA PISTE NOIRE – Albin Michel
Que reste-t-il du polar nordique qui fut un phénomène d’édition dans les années 2000 ? Toujours un peu les mêmes histoires à base de bikers néo-nazis, de sectes millénaristes, de pédophilie, de notables véreux et de trafics de drogue ou d’armes. Une certaine vision de paradis sociaux-démocrates devenus des enfers violents
Rien de tout cela ici où la Suédoise Asa Larsson propose un polar géopolitique intéressant autour de l’enquête sur l’assassinat d’Inna Wattrange, cadre d’une multinationale spécialisée dans l’extraction minière. Son corps a été trouvé dans un lac gelé et l’avocate Rebecka Martinsson prend l’affaire en charge, en lien avec la police d’Uppsala..
Un bon roman, qui fait penser aux maîtres du genre, à savoir Henning Mankell ou Stieg Larsson. Dommage que l’intrigue et le récit soient noyés dans des histoires de drames familiaux, avec des monologues écrits par les différents protagonistes, qui sont parfois un peu trop longs.
Le roman, toutefois, est intéressant à plus d’un titre dans la descriptions des ressorts du capitalisme mondialisé et de l’exploitation des mines et des terres rares au cœur de l’Afrique. Une vision très politique enrichie par une intrigue solide et des personnages bien campés.
Cela dit, rien de bouleversant et pas d’une originalité folle, juste un bon polar qui se lit sans déplaisir et nous fait tourner les pages sans trop s’en apercevoir. On n’en demande pas plus vu ce qu’est devenue la production actuelle, même dans le polar anglo-saxon qui était jusque-là au sommet.
Asa Larsson était avocate fiscaliste de profession avant de se lancer dans le polar, en professionnelle, et elle a grandi en Laponie, ce qui explique son intérêt pour les peuples premiers nordiques, ou ici scandinaves. Son personnage est d’ailleurs également une avocate fiscaliste, Rebecka Martinsson. On peut d’ailleurs parler à son sujet de polar féministe, puisque beaucoup de femmes tiennent des rôles importants et que, par comparaison, la plupart des personnages masculins ne sortent pas très glorieux de ses livres.
L’un d’eux, L’horreur boréale, a été adapté au cinéma par Leif Lindblom en 2003. Celui-ci pourrait aussi servir de support à un scénario nous entraînant du nord de la Suède au cœur de l’Afrique.
Le feu et la glace. Chaud et froid. Chaud effroi !
Mai 2025