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VINGINCES 10

LUCE

Cologne mai 1999, photo Wikipédia. Occupation de rue par une bande de trotskistes anglais.

C’était à cette époque l’apogée du mouvement altermondialiste avec les grands messes des mouvements sociaux mondiaux à Porto Alegre ou plus modestement en Europe. Pour notre petit collectif, il s’agissait de dénoncer les accords de libre échange type TAFTA ou ALENA et de sensibiliser un public plus vaste que le noyau militant assez restreint avec son vocabulaire d’initiés et ses références obscures pour le commun des mortels.

Même si nous étions dans l’action depuis le milieu des années 1990, 1999 devait être déterminante avec le sommet européen de Cologne dit encore Conseil européen avec, à l’ordre du jour, la mise en œuvre du traité d’Amsterdam sur la politique de sécurité et de défense ainsi que le pacte européen pour l’emploi. Nous étions convenus de participer au contre-sommet avec une cinquantaine de paysans indiens membres du syndicat KRSS, une organisation syndicale adhérente du mouvement Via Campesina qui s’insurgeait contre la révolution verte, la monoculture et les systèmes de foresterie.

Nous avions préparé l’événement depuis quelques mois et la maîtresse d’œuvre était une certaine Marie Luce, chômeuse de l’Avesnois qui gagnait quelques sous en vendant des fromages dans un marché paysan, le samedi matin.

Une maigre délégation des Indiens du Tarnataka étaient venus à Lille expliquer leur démarche. Il s’agissait pour eux de lutter contre la mondialisation libérale en dénonçant l’agriculture intensive et les pesticides. Des paysans se suicidaient tous les jours. Ils nous avaient expliqué avoir déjà organisé des rassemblements monstrueux devant le parlement local où, dans le sillage des actions pacifiques d’un Gandhi, ils s’installaient aux marches de l’édifice et riaient tout leur saoul pour déstabiliser l’adversaire. Luce les écoutait attentivement et acquiesçait de visibles hochements de tête à leur moindre parole, suscitant parfois à contre-temps des salves d’applaudissement que les militants réunis se devaient de suivre. Elle était comme fascinée par ces hommes et ces femmes habillés en vêtements traditionnels avec des signes, qu’on supposait religieux, sur leurs visages. Ce n’était là qu’une délégation pour un premier rendez-vous censé fixer les étapes de leur tour d’Europe qui culminerait avec leur participation au sommet de Cologne.

C’est la Confédération Paysanne, via un collectif contre l’Organisation mondiale du commerce, qui pilotait le tout et des émissaires du syndicat étaient venus à cette réunion pour mesurer nos capacités militantes à nous inscrire comme ville étape d’une tournée qui devait passer par la Turquie, l’Autriche, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique et la France avant l’Espagne et l’Italie.

En dépit de l’enthousiasme un peu surjoué de Luce, on voyait bien que les dirigeants du syndicat paysan doutaient, non pas de notre bonne volonté, mais de nos aptitudes à coordonner la logistique de l’événement. Un responsable du syndicat, faucheur volontaire et ex-membre éminent de l’Internationale Situationniste, s’était exprimé clairement contre cette étape qui, selon lui, n’apporterait rien en visibilité, sans véritables pistes pour l’action et la mise en valeur de l’opération.

C’est encore Marie qui, contrevenant à cet avis autorisé, avait tout fait pour que les Indiens passent par Lille le premier jour de juin, juste avant le sommet de Cologne où nous devions les accompagner et où il fallait qu’ils soient visibles et qu’ils s’expriment. Sans avoir leur accord, Luce se prévalait de la bienveillance du syndicat paysan, cachant le fait que plusieurs associations et syndicats avaient lâché l’affaire, considérant que cette étape ne s’imposait pas et qu’elle constituait même une erreur de parcours, autant dire un détour, avant Cologne.

Dans d’interminables réunions, elle nous expliquait laborieusement combien cette étape était importante, non seulement pour la cause de l’altermondialisme et de l’agriculture écologique, mais pour le mouvement social lillois et les perspectives de lutte locale. La plupart d’entre nous étaient sceptiques, mais son enthousiasme avait quelque chose de communicatif et le poids des responsabilités avait tendance à s’éclipser devant l’aventure qui s’offrait à nous.

Parmi les participants, on comptait plusieurs syndicalistes, de Solidaires ou de la Confédération Paysanne, des chômeurs autour d’A.C des représentants des Éco villages, quelques baba-cools intéressés par l’Inde, un ancien militaire de l’Avesnois – Robert – toujours flanqué d’un vieux paysan – Guy -tous deux venus dans les bagages de Luce et, pour faire bonne mesure, un vieux colonial nostalgique d’un pays où il avait passé le plus clair de sa vie. Inutile de préciser que les objectifs et les motivations étaient des plus diverses et qu’il aurait fallu un fin politique pour concilier les points de vue.

On ramenait sans cesse Luce à des questions d’intendance : l’hébergement, les repas du soir, les petit-déjeuners, les invitations, la communication… Elle haussait les épaules en estimant que la bonne volonté des uns et des autres et la ferveur qui nous habitait rendaient secondaires ces points qui ne devaient en rien constituer des obstacles. Néanmoins, nous avions loué un gymnase dans les quartiers sud et commandé de la nourriture indienne en grosse quantité à un restaurant du centre-ville. Marmites, gamelles et bidons contenant principalement du dahl devaient nous être livrés sur place, avec les boissons, le lassi et différentes sortes de thé. Nous avions un interprète et une petite antenne médicale au cas où. Les Indiens étaient hébergés chez les militants volontaires, même si certains avaient souhaité dormir dans le gymnase, à même le sol avec une literie des plus sommaires. Ils étaient habitués à des conditions de vie spartiates.

Nous avions été débordés par le nombre en voyant arriver deux cars remplis d’Indiens en face de la gare, et Marie ne se déprenait pas de son sourire angélique en véritable ravie de la crèche tendant les bras pour accueillir les visiteurs. Nos capacités d’accueil étaient remises en question et nous avions appelé le Secours populaire pour le cas où les hébergements militants se révéleraient insuffisants. Nous étions tous dans un état d’anxiété paralysant et seule Luce remplissait vraiment son devoir d’hôte.

La soirée se passa sans incidents et les Indiens ne relevèrent pas notre fébrilité pas plus que les quelques couacs d’organisation. Leur gentillesse et leur habitude de conditions de vie difficiles les mettaient dans de bonnes dispositions à notre égard et leurs leaders s’étaient succédé pour des prises de parole et des remerciements à n’en plus finir. Quelques-uns d’entre eux dormirent dans le gymnase avec obligation de quitter les lieux au petit matin, mais cela ne semblait pas les déranger.

Marie avait passé la soirée à donner des interviews à la presse locale, et elle avait continué le lendemain matin avant notre départ pour Cologne. C’était son quart d’heure de célébrité et elle en profitait à fond. La quinzaine de militants que nous étions accompagna les Indiens dans les cars, direction Cologne via Liège où nous fîmes une pause.

Une polémique avait empoisonné le voyage. L’un des Indiens aurait dit du bien d’Hitler après avoir fustigé la colonisation britannique. On confondait le syndicat KRSS avec le RSS qui était un parti politique nationaliste hindou. Il fallut que Swani, le porte-parole de la délégation, mette les pendules à l’heure et resitue la démarche d’un syndicat altermondialiste et socialiste.

Les Indiens furent fêtés à leur arrivée à Cologne où des groupes d’activistes lançaient des slogans anti Otan et exigeaient la libération du leader kurde Öcalan. Notre groupe avait rejoint des militants syndicaux venus de Paris et la police était sur les dents. La manifestation s’étirait paresseusement mais la police allemande en habit de robocops avait chargé une bande de black blocs décidés à en découdre. Quelques blessés furent transportés dans une tente qui tenait lieu d’infirmerie.

Les Indiens étaient visiblement heureux d’être là et ne voulaient plus partir. Nous dûmes les brusquer pour qu’ils daignent regagner les cars devant une Luce qui ne voyait pas d’inconvénients à ce qu’ils restent, sans avoir prévu quoi que ce soit en matière de restauration et d’hébergement, comme d’habitude. Nous commencions à nourrir contre elle une animosité de moins en moins cachée, moquant ses allures de diva paysanne irresponsable et illuminée. Une sorte de sainte altermondialiste déplorant la misère du monde.

Sa dernière lubie était de faire passer les paysans dans son patelin, à Avesnes-sur-Helpe, là où elle aurait trouvé une nouvelle occasion de se valoriser à peu de frais, mais on parvint à l’en dissuader avec de solides arguments exposés sans aménité. Elle se rangea à l’opinion générale, ce qui était assez rare la concernant, et suivit les Indiens jusqu’à Paris où il était pour elle inconcevable qu’elle ne fût présente lors de leur arrivée dans la capitale. Elle les aurait bien suivis à Barcelone ou à Madrid, mais d’aucuns lui firent comprendre qu’elle n’était pas spécialement la bienvenue, le récit de ses comportements égotistes et autocentrés s’étant répandu chez les organisateurs. Marie Luce était grillée, et nous n’avions pas peu fait pour mettre à mal sa crédibilité.

Nous n’avons pas eu de nouvelles de Luce après cet épisode qui ne nous laissait pas que de bons souvenirs. Le militaire de l’Avesnois – Robert – nous donnait régulièrement de ses nouvelles, sans qu’on ne les ait sollicitées. Elle avait repris sa vie de militante associative et ses marchés paysans, regrettant sûrement avec nostalgie ces quelques heures où elle avait pu accéder à une petite notoriété.

Je ne sais plus qui, de Robert, de moi ou de mon épouse, avaient eu cette idée mais nous souhaitions lui faire payer d’une façon ou d’une autre sa façon de nous traiter comme ses larbins et d’éviter soigneusement toutes tâches matérielles afin d’apparaître dans toute sa fausse humilité, dans toute sa vanité.

Robert avait fabriqué un document à l’en-tête du syndicat indien où il était écrit, en substance et en anglais, que le KRSS serait heureux d’accueillir Marie à l’occasion du congrès du syndicat à Bangalore et que, si elle acceptait l’invitation, on lui enverrait les billets d’avion en lui garantissant un séjour tous frais payés.

Excitée comme une puce, elle attendait ses billets et se réjouissait par avance de pouvoir assister à l’événement. La chance de sa vie et probablement la dernière occasion de jouer son rôle de diva de l’altermondialisme. Sa naïveté n’avait guère de limites, comme d’ailleurs son orgueil

Avec Robert, nous avions imité grossièrement des billets d’avion d’Air India sur un vol au départ de Charleroi. La veille du départ, elle demanda à Robert de la conduire à l’aéroport. Lui déclina mais c’est Guy, son ami paysan, qui mit un point d’honneur à la conduire à l’aéroport tôt le matin. Guy devait être nos yeux et nos oreilles à l’aéroport, nous faisant le récit en direct des mésaventures de Luce depuis son téléphone portable.

Il attendait avec elle, paraissant subir la même déconvenue et tentant de la rassurer. Pas le moindre avion pour l’Inde, la compagnie n’ayant jamais proposé des voyages aussi lointains, et Marie regardait décoller les avions les uns après les autres, faisant tous les guichets pour demander des explications, exhibant ses billets factices que les guichetiers avaient d’un coup d’œil déclaré faux.

Guy nous raconta par la suite comment elle fit scandale dans le hall de l’aéroport, traitant de tous les noms les employés s’essayant à la calmer, en vain. Guy n’était pas censé être dans la combine, et j’avais insisté pour qu’il puisse la raccompagner chez elle après avoir fait l’innocent. Robert, plus vachard, voulait la laisser seule à Charleroi, obligée pour une fois de se prendre en charge et d’aller prendre un train pour Maubeuge ou Valenciennes.

Elle finit par découvrir le pot-aux-roses, s’étant même ridiculisée en demandant au syndicat indien si les camarades l’avaient vraiment invités à leur congrès. Elle reçut une réponse embarrassée sous la signature de Swani qui lui disait avec ménagement que leurs finances ne leur permettait pas d’inviter des camarades européens, même si sa présence eût été appréciée par l’honorable assistance.

Elle passa sa colère sur Robert en premier lieu puis sur ma femme et moi, avec des noms d’oiseaux et des courriers en recommandé qui nous disaient à quel point elle nous méprisait et comment elle nous détestait. Nous ne lui répondîmes pas, laissant Robert éponger sa haine, restant en voisin à portée de gifles qu’il reçut d’ailleurs le lendemain du voyage avorté.

Guy et Robert se réjouissaient du bon tour joué quand moi et mon épouse nous demandions si le jeu en avait valu la chandelle et si cette vengeance n’avait pas quelque chose de disproportionnée. Après tout, Marie ne méritait pas cette humiliation et c’était cher payé pour sa vanité et son besoin de briller, d’exister ; un besoin qui révélait peut-être des fragilités intimes et des souffrances enfouies.

Robert nous apprit qu’elle avait tiré de cette épopée militante une amitié avec le vieux colonial nostalgique de l’Inde sous domination britannique où il avait jadis traîné ses guêtres. Une maigre consolation, mais il était question que le vieux l’emmène un jour en Inde, avec cette fois de vrais billets et un vol confirmé. Un jour, on prendra des trains qui partent, comme disait Blondin. En attendant, ils avaient tout loisir de manger le dahl et de boire le lassi, en toute amitié. Les Indes galantes ?

10 janvier 2026 .

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