LESIEUR

Je connaissais vaguement Jacques Lesieur de nom, comme ancien critique rock à Extra ou Juke-Box Magazine et auteur des séries « pop story» dans les émissions de Jean-Bernard Hebey sur RTL, dans les années 1970. Il était un fin connaisseur de Johnny Hallyday, de ses pompes et de ses œuvres. La belle affaire… À part ça, il avait cofondé un canard au tirage assez confidentiel – Rock’n’roll musique » – au temps des années punk, après la disparition d’Extra. J’ai su par la suite, de ses propres confidences, qu’il avait aussi fait de l’animation dans une radio libre à Paris et tenu un magasin de disques à Nice avant de devenir lecteur aux éditions Camion rouge et d’y publier une centaine de biographies diverses et variées allant d’actrices comme Viviane Romance à des sujet comme les radios pirates ou l’affaire Profumo. Il devait considérer tout cela, rétrospectivement, comme une belle carrière ou du moins une vie bien remplie. Un point de vue personnel que j’étais loin de partager.
C’est en tant que lecteur de la maison d’édition où j’avais déjà publié un livre que je fis la connaissance de Jacques Lesieur. On m’avait refusé un manuscrit sur Procol Harum et j’avais toujours un livre sur les Pretty Things à paraître. Je soupçonnais Camion rouge de publier ce livre comme étant le dernier, la réponse invariable à mes suppliques pour la parution du Procol (et de beaucoup d’autres en réserve ou en projet) consistait à cette phrase répétée en boucle par la direction : « on doit refaire un peu de trésorerie », ce qui signifiait en clair qu’ils ne publieraient que des livres sur des groupes actuels et connus, sûrement pas sur des tocards comme les Flamin’ Groovies, que j’avais coécrit avec un ami et dont les ventes plafonnaient à une soixantaine d’exemplaires. D’autant qu’un auteur maison avait descendu cette biographie dans un fanzine en débusquant quelques erreurs factuelles et un manque de précisions quant aux enregistrements, dates de concert et discographies. J’avais compris que ces gens-là nourrissaient une passion pour les détails, les petites choses qu’ils savaient et qui les distinguaient du fan ordinaire. Ils voulaient en fait des informations précises mais sans grand intérêt, en tout cas très loin de la littérature ou du lyrisme passionné qu’on pouvait y mettre. Pas leur genre, pas le mien non plus et je laissais les ayatollah du twist à leurs aigreurs et à leur ressentiment.
C’est Lesieur qui me sauva la mise chez Camion rouge. Il savait que j’avais entrepris des démarches pour publier le Procol Harum ailleurs, ce dont il me fit grief. Le bonhomme n’était pas un parangon de diplomatie, sur un ton à la limite de l’agressivité.
– « J’apprends que tu as l’intention de faire publier ton Procol Harum ailleurs qu’ici ? C’est pas très respectueux pour nous, on t’a pourtant mis le pied à l’étrier. J’adoptais le même ton peu amène, cash, comme il aurait dit.
– Ton directeur m’a dit que ça ne l’intéressait pas, en même temps qu’il m’a fait part de ses problèmes de trésorerie. J’ai cru que c’était une fin de non recevoir.
– Dominique est né dans les années 1960, il ne connaît pas des groupes comme Procol Harum et il ignore leur importance dans l’histoire du rock. Moi je suis preneur, tu me renvoies le manuscrit et ce sera publié d’ici un mois maximum.
– Faudrait déjà que vous puissiez publier le Pretty Things, ça fait deux ans que vous avez le manuscrit et que vous me dites que sa publication est imminente. Là aussi, je serais tenté d’aller voir ailleurs et ce serait tout à fait justifié.
– Déconne pas, les Pretty Things, c’est toute ma jeunesse. J’ai même été à Londres pour une interview de Phil May avec Jacques Barsamian. J’ai toujours été un fan et je me fais fort de faire publier ton manuscrit d’ici un mois maximum.
– Je vais encombrer les librairies dans un mois. Il n’y aura guère que moi au rayon musique.
– Ça sera ton année, l’ami (il parlait comme ça, façon western ringard des années 1950), et si t’as d’autres manuscrits dans la période, je suis preneur ».
Méfiant par le caractère un peu hâbleur et rugueux du personnage, je raccrochai néanmoins avec l’espoir de futures publications, à commencer par ce Procol Harum dont j’avais fait éditer quelques exemplaires à compte d’auteur dans une imprimerie de Roubaix ; des exemplaires dédiés à mon frère.
Lesieur n’avait pas menti. Le Pretty Things (Une institution!) sortait un mois plus tard, suivi deux mois après par le Procol Harum. 2016 allait être mon année, comme il avait dit, d’autant qu’il me proposait de rééditer mes manuscrits sur les Kinks et les Byrds, parus chez un éditeur failli quelques 20 années plus tôt. Ça faisait quatre bouquins pour cette année, sans parler d’un autre manuscrit sur Love, un groupe californien dont j’avais terminé la biographie et pour lequel il était aussi preneur. Ce gars-là avait tout du magicien qui exauçait mes vœux et je mesurais l’étendue de son pouvoir dans cette maison d’édition où ses fonctions de lecteur n’excluaient pas une influence majeure bien venue pour moi qui m’apprêtait à publier certains de ces livres à compte d’auteur, désespérant de trouver d’autres éditeurs qui ne publiaient que des gens un peu connus, comme c’était la règle dans l’édition
Le Love (Da Capo) fut publié en décembre de cette année-là et Lesieur me fit par courriel ce commentaire laconique : « passionnant ». Sous ses encouragements, j’envisageais d’écrire une biographie de Ronnie Bird, chanteur rock français des années 1960. Je proposais à un ami de co-écrire ce livre, histoire de m’amener un peu de cette documentation qui me faisait un peu défaut. Il m’envoya des tas d’articles de journaux de l’époque, un livre de Serge Loupien (de Libération) qui parlait d’un concert de Ronnie dans un roman et me mit en rapport avec un ex-banlieusard de Saint-Ouen exilé à New York qui était l’archiviste du chanteur. Celui-ci m’adressa notamment une cassette vidéo comprenant toutes les apparitions télévisées du chanteur avec les références des émissions. J’avais aussi pu m’entretenir plus de deux heures avec l’ex-idole lors d’un appel transatlantique où il me fit certaines confidences et me précisa certains points restés dans l’ombre dans la chronologie. Il n’exigeait pas de relire mon manuscrit, me faisant entièrement confiance. J’en étais très honoré.
Le livre parut à l’été de l’année suivante, et j’eus le déplaisir de lire des critiques malveillantes et péjoratives dans ce Juke-box Magazine où sévissait régulièrement Lesieur. Mon ami envisageait l’envoi d’une lettre d’insulte et Lesieur m’invita à calmer le jeu, prétendant avoir lui-même admonesté l’auteur d’une chronique qu’il qualifiait d’épidermique et de mauvaise foi. Il m’expliqua que, pour ce magazine, seul son directeur était en droit d’écrire sur le chanteur et que je lui avais coupé l’herbe sous le pied. J’avais piétiné ses plate-bandes et il me le pardonnait pas, ayant lui-même accumulé des tas de documents sur le chanteur en préparant une biographie qui ferait date. Raté.
Le livre se vendit mal, malgré quelques séances de dédicaces dans des magasins de disque parisiens. Le libelle de Juke-box avait fait fuir une bonne partie du public auquel il était destiné. Je devais tenir un stand à une convention du disque, porte de Champerret, avec mon ami peintre amiénois Charles Gardel, mais celui-ci s’excusa au dernier moment, prétextant une mauvaise grippe. Il devait emmener avec lui une vedette du yéyé et, sans eux, l’organisateur me fit comprendre que ma présence n’était pas souhaitée. J’étais proscrit, banni du petit royaume mesquin des nostalgiques du yéyé et des antiquaires du rock. J’étais presque à m’en flatter, sauf que mon livre, notre livre me restait sur les bras.
Hormis cet ostracisme, Lesieur me fit lui aussi des critiques sévères sur le livre : informations non vérifiées, sources peu sûres, fâcheuse tendance à me fier à ma mémoire au détriment des faits. Et puis, une erreur majeure qui justifiait sa hargne, la mention d’un batteur américain qui avait joué derrière les Play-boys de Vince Taylor et que je plaçais dans le groupe. Pire qu’une faute professionnelle, un sacrilège. Plus tard, Ronnie m’appela de New York pour me dire que l’ouvrage ne respectait pas la chronologie et comportait quelques erreurs. Il appréciait néanmoins l’intention. Peut mieux faire…
Les choses s’apaisèrent. Une tempête dans un verre d’eau, pour spécialistes uniquement. Mais Lesieur s’était fait méfiant à l ‘endroit de mes textes. De fan, il devenait pointilleux, tatillon et franchement pénible pour tout dire. J’avais en face de moi un autre personnage, que je ne connaissais pas.
J’ai publié une douzaine de manuscrits par la suite, certains même à sa demande, comme la grande Marianne Faithfull sur laquelle je ne me voyais pas pontifier. À chaque fois, Lesieur me demandait de revoir ma copie pour une virgule mal placée ou un nom mal orthographié, notamment les noms en Mac, Mc ou Mac… Il y avait aussi les références et les informations avec la mention « à vérifier », comme si tout ce que je pouvais écrire était sujet à caution. J’en arrivais à vivre un cauchemar d’une semaine ou deux après avoir rendu mon texte, en attente de ses récriminations, de ses remarques et de ses commentaires, pas toujours sympathiques.
J’avais remarqué que Lesieur avait deux facettes. Autant il pouvait laisser passer des chapitres avec quelques commentaires de bon aloi, voire même, moins souvent, des compliments. Autant il pouvait être antipathique et teigneux, jusqu’à défendre son point de vue sur ce qui m’apparaissait comme des broutilles. J’en étais à redouter l’arrivée de ses mails incendiaires ou acrimonieux, avec des courtes demandes de modifications sans explications en des termes parfois rudes qui n’avaient pas sa place dans une relation auteur – éditeur.
Pour moi, Lesieur était un maniaco-dépressif qui se disait lui-même alcoolique, ce qui tendait à expliquer ses revirements et ses attitudes contrastées. Je devenais imperméable à ses douches écossaises et j’attendais le moment du bon à tirer et de la signature du contrat sans trop m’alarmer de ses innombrables retouches, la plupart exécutées sans discussion tant elles me paraissaient relever de la plus totale insignifiance.
Lorsqu’il ne s’agissait pas de manuscrits envoyés, les rapports que j’entretenais avec lui étaient des plus cordiaux. Il m’envoyait des vidéos à regarder sur U tube ou des extraits de livres ou des coupures de presse sur ce qui était censé être de nos passions communes. Il m’avait dit ne pas être intéressé par la littérature, déplorant les épanchements larmoyants et égotistes des auteurs français. De même, il détestait le football et, si je lui envoyais les nouveautés de mon blog, j’avais parfois droit à des avis désobligeants signifiant que je perdais mon temps et que lui aussi avait tenu un blog – il avait d’ailleurs tout fait – et s’était découragé devant l’absence de réactions de son lectorat, soit tous ses contacts sur Internet qui étaient légions.
Je tiquais un peu lorsqu’il me conseilla de supprimer tout un chapitre d’un livre de plus de 800 pages, l’estimant hors sujet. Il me semblait qu’il outrepassait ses droits et je formulais mes arguments qu’il rejetait les uns après les autres. Je lui faisais remarquer que, jusque-là, il me suggérais des améliorations (c’était le terme choisi pour flatter un peu son ego) de forme mais qu’en l’occurrence, ça allait beaucoup plus loin et qu’il s’érigeait en censeur. Je ne le disais pas de cette façon, mais il le prit assez mal, me disant que c’était toujours pareil avec moi, que je refusais toutes ses propositions qui ne visaient bien sûr qu’à bonifier un livre certes intéressant, mais qui manquait de rigueur. Lui pouvait amener ce qui n’était selon lui qu’un brouillon à une sorte de perfection. Je riais sous cape mais je ne lui pardonnais pas cette intrusion dans ce qui était après tout mon travail et, même si le livre était copieux, je le sentais comme amputé, incomplet.
Il me proposa un jour d’écrire une double biographie, celle de Grace Slick (du Jefferson Airplane) et de Kim Fowley, sous prétexte qu’ils étaient nés la même année, en 1939. Soit. J’acceptais la proposition mais je passais vite de la diva hippie au mauvais garçon du rock’n’roll. C’était devenu une biographie du seul Kim Fowley et cela ne correspondait pas vraiment à la commande. Bon prince et après beaucoup d’hésitation, Lesieur en acceptait l’augure, tout en me jugeant un rien hardi.
Il m’informa par courriel que la maison du directeur de Camion rouge avait vu sa cave inondée et que des stocks de livres avaient été détruits. Puis c’était d’autres calamités qui s’étaient abattues sur le Camion rouge et il faudrait ralentir le rythme des publications. Étant un petit vendeur – mes livres peinaient à dépasser les 100 exemplaires – mon Kim Fowley passerait à la trappe, en attendant retour à meilleure fortune. C’était la première fois qu’on me refusait un manuscrit, en tout cas pour le rock, et je mis cela sur le compte du manque de notoriété du sujet choisi.
Néanmoins, Lesieur avait la solution. Il venait de fonder avec un ami une maison d’édition vers laquelle se tournaient tous les « refusés » de l’édition rock, et ça faisait du monde. Il me demandait d’abord une somme non négligeable pour la fabrication du livre et je payais. Puis c’était les frais d’imprimerie dont je m’acquittais. Il avait oublié la TVA et là aussi, j’y allais de mon chèque. C’était en fait du compte d’auteurs qui ne voulait pas dire son nom.
À la fin, alors que tout était bouclé, il me demandait encore un supplément pour les frais d’envoi et je lui demandais si lesdits frais ne pouvaient pas être partagés.
– « T’es radin ou t’es pauvre ?», telle fut sa réponse.
– Ni l’un ni l’autre mais j’en ai marre de travailler pour des escrocs », lui répondis-je, et tout y passait, tout ce que je n’avais pas osé lui dire quand j’étais sous sa coupe, quand j’attendais une publication et que je me faisais une règle de faire le dos rond en attendant que ça se passe. Les ponts étaient coupés et il m’envoya un dernier courriel avec la couverture du livre et la page 4 de couverture, façon de me donner des regrets, façon « tu sais pas ce que tu perds ».
Je faisais imprimer mon texte chez un artisan et je disposais d’une centaine d’exemplaires, à vendre à des amis et proches. J’avais lancé une souscription sur mon blog et plusieurs personnes m’avaient répondu positivement. Mais je n’en avais pas terminé avec Lesieur.
Je racontais l’histoire à Charles Gardel, le peintre qui illustrait à merveille le paradis perdu des sixties, en successeur inspiré d’un Clovis Trouille. Il avait peint une cène des rockers français avec Johnny en position christique et les petits princes et roitelets du rock’n’roll et du twist à ses côtés. On s’était entendus pour placer Lesieur au centre de cette fresque, tous les personnages étant réduits à faire de la figuration. Comme commentaire, Gardel avait suggéré « Lesieur était le roi et nous étions à son couronnement », reprenant la formule du livre de Guy Pellaert et Nic Cohn. Perfide, je proposais « c’est qui tous ces guignols à côté de Lesieur ? ». La formule fut adoptée et le document circula sur les réseaux sociaux.
Je n’eus pas de nouvelles de Lesieur mais des amis dans le circuit rock parisien me firent part de quelques indiscrétions qui circulaient dans ce milieu étriqué. Il ne décolérait pas et regrettait de m’avoir fait conscience. Après tout ce qu’il avait fait pour moi… J’étais un ingrat, un vaniteux, un imbécile, un type infréquentable en tout cas. On ne l’y prendrait plus.
Je haussais les épaules devant la fureur de Lesieur, tout en me félicitant du fait que notre mauvaise farce eût atteint son objectif. L’affront n’était pas non plus insurmontable et Lesieur se consolerait avec une caisse de bière et une cassette vidéo.
Fini Lesieur, fini le camion et terminé mes biographies rock, j’avais une émission de radio et m’étais inscrit dans un club de ping-pong, histoire de varier les plaisirs et, surtout, de ne plus avoir affaire à des mégalomanes comme Lesieur que je quittais mentalement en regardant sa fiche Wikipédia – il en avait une que je le soupçonnais d’avoir créé lui-même – où il avait tout fait. Une vraie star et on ne comprenait pas comment un homme aussi talentueux était resté si méconnu.
La modestie, sûrement.
22 mars 2026